la mort de Tibussa, reyne des Bohemes, et qui fit renfermer la ville de
Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il
y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui
gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et
beau la liberté, et les dégousta si fort de la servitude des hommes,
qu'elles tuerent chacune, qui son mary, qui son frere, qui son parent,
qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant
pris les armes de leurs hommes, s'en aidèrent si bien et se rendirent si
braves et si adextres, à mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs
victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaüs, mary
de Tibussa, homme qu'elle avoit pris de ville et basse condition,
furent défaites et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte
énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames
pouvoient bien montrer leurs beaux courages par d'autres actions
courageuses et viriles, que par telles cruautez, ainsi que nous avons
veu tant d'impérieres, de reynes, de princesses et grandes dames, par
actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estats, et
autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les
raconte; car l'ambition de dominer, régner et impérier loge dans leurs
ames aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je
nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme
du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que,
lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo
Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de
Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie
par son mary mesme, qui ne luy céloit rien de ses plus privées affaires,
ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux), et luy
demanda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit
donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la
fortune des plus grands roys de la terre, disant _que no con grandezza
de los reynos, de Estados ny de hormosos titulos si no con fé illustre y
clara virtud, se alcançava la honra, la qual con loor siempre vivo,
llegava à los descendientes; y que no havia nigun grado tan alto que no
fuesse vencido de una trahicion y mala fé, que por esto nigun desseo
tenia de ser muguer de rey, queriendo antes ser muguer de tal capitan,
que no solamente en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra
de animo no vencido avia sabido vencer reys, y grandissimos principes, y
capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos_; disant «que non avec la
grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts et beaux titres, sinon
avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle
avec une louange tousjours vive alloit à nos descendants; et qu'il n'y
avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu ni gasté par une trahison
commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul
désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel nonseulement
en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix avec grand honneur d'un
esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands princes et
capitaines, et les donner aux triomphes et les imperier.» Cette femme
parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout:
car de regner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes
et aux roys par la vertu est très-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et
en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guières à faire les
affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, à traitter les
affaires d'Estat jusque-là qu'on lui donnast la réputation de commander
aux empereurs. Aussi Cleopatre l'en sçeut très-bien remercier, et luy
avoir cette obligation, que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc
Antoine à obéyr et ployer sous les lois de submission. Nous lisons de ce
grand prince françois Charles Martel qui onc ne voulut prendre et porter
le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux régenter
les roys et leur commander.
--Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu en nostre guerre de la
Ligue madame de Montpensier, soeur de feu M. de Guise, qui a esté une
grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matiere,
d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps, à bastir
ladite Ligue; si qu'après avoir esté bien bastie, joüant aux cartes un
jour et à la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit
qu'elle meslast bien les cartes, elle repondit devant beaucoup de gens:
«Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroint mieux mesler ni
demesler.» Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts:
desquels, sans perdre coeur d'une telle perte, en entreprit la
vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir
recluse en sa chambre à en faire les regrets à mode d'autres femmes,
sort de son hostel avec les enfants de M. son frere, les tenant par les
mains, les pourmeine par la ville, fait sa déploration devant le peuple,
l'animant de pleurs, de cris, de pitié et de paroles qu'elle fit à tous,
de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur
la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j'espère de
dire en sa vie; et à luy denier toute fidelité, ains au contraire toute
rebellion: dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel et à
sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont
coupables. Certainement le coeur d'une soeur perdant tels freres ne
pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter
qu'après qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de
telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme à
luy demander secours et vengeance; et y va à si grandes et longues
traittes, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et
recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne
pouvoient aller ny en avant, ny en arrière, ny mettre un pied l'un
devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce pays,
qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust déguisée et de nom
et d'habit, il la cogneut; et, ostant de devant les yeux les menées
qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosité qu'elle
leur portoit, luy, tout plein de courtoisie, il luy dit: «Madame, je
vous connois bien; je vous suis serviteur: je vous vois en mauvais
estat; vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà près,
pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que
je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point; car
encore que je sois de la religion, que vous nous haïssiez fort, je ne
voudrois me départir d'avec vous sans vous offrir une courtoisie qui
vous est très-nécessaire.» A telle offre elle se laissa aller, et
l'accepta fort librement: et, après l'avoir accommodée de ce qui lui
estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieües, elle
pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie, à ce que
j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta à l'endroit du
gentilhomme par force autres courtoisies. Plusieurs se sont estonnez
comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité fait
faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler
si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à
faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mère, ayant esté
prisonnière après la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter
si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là
que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui
ne s'esmeut que bien à propos, elle vint à débagouller mille injures
contre le Roy, et lui jeter autant de malédictions et d'exécrations
(car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fit et ne dit pour une
relle véhémence de perte et de douleur?), jusques à ne nommer le Roy
autrement et tousjours que _ce tyran_. «Non! je ne le veux plus appeler
tel, mais roy très-bon et clément, s'il me donne la mort comme à mes
enfants, pour m'oster de la misère où je suis, et me colloque en la
béatitude de Dieu.» Puis après, appaisant ses paroles et cris, et y
faisant quelque surcéance, elle ne disoit, si-non: «Ah! mes enfants! ah!
mes enfants!» réitérant ordinairement ces paroles avec ses belles
larmes, qui eussent amoly un coeur de rocher. Hélas! elle les pouvoit
ainsi plorer et regretter, estant si bons, si généreux, si vertueux et
valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray
parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si
naturellement ses enfants, qu'un jour, moy discourant avec une grande
dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la
plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle
m'alléguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aimoit messieurs ses
enfants par trop; car elle les aimoit si très-tant, que l'appréhension
ordinaire qu'elle avoit d'eux troubloit toute sa félicité, vivant
ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse donc à
penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la
mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers
Lyon, et M. de Nemours prisonnier: car de sa prison, disoit-elle, ne
s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy
d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte elle
haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son
grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avec
une fort belle grace et guerriere façon. Elle, s'arrestant là un peu et
le contemplant, dit tout haut devant force monde là accouru, d'une belle
et asseurée contenance, dont jamais n'en fut espourveue: «Si celuy qui
est là représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa
petite-fille ainsi prisonniere, et qu'on la traittast de cette sorte;»
et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame
elle imploroit et invoquoit les manes de ce généreux ayeul, pour estre
justes vengeurs de sa prison: ny plus ny moins que firent jadis aucuns
des conjurateurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloient
faire leurs coups, se tournèrent vers l'estatuë de Pompée, et sourdement
implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse,
pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible
que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du
Roy, qui l'avoit ainsi oustragée. Une dame de grand coeur qui couve
une vindicte est fort à craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur
son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour
alors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant.
Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à l'endevant de luy
jusqu'à la porte de son logis toute esperdue et esplorée, et l'ayant
salué s'escria soudain: «Est-il possible que le malheureux qui a fait le
coup et celuy qui l'a fait faire (se doutant de M. l'admiral) en
demeurent impunis? Dieu! si tu es juste, comme tu le dois estre, vange
cecy; autrement......» et n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et
luy dit: «Mamie, n'offensez point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui
m'a envoyé cecy pour mes fautes, sa volonté soit faite, et loüange luy
en soit donnée. S'il vient d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont
réservées, il fera bien cette-cy sans vous.» Mais, luy mort, elle la
poursuivit si bien, que le meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et
l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années, comme
j'espere dire en son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son
fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le
nourrit dès sa tendre jeunesse jusques après que la vengeance en fut
faite totale. Les advis et exhortations des femmes et meres généreuses
peuvent beaucoup en cela: dont je me souviens que le roy Charles IX,
faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le
baron de Bournazel, un fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne,
pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit
La Tour: on disoit que c'estoit par grande supercherie. La veufve en
poursuivit si vivement la punition, qu'on se donna la garde que les
nouvelles vindrent en la chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit
trancher la teste au dit baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent
soudain, et travailla-t-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par
deux fois le Roy et la Reyne de lui donner grace. M. le chancelier s'y
porta fort, disant qu'il falloit que justice s'en fist. Le Roy le
vouloit fort, qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver;
car il estoit des gallants de la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit
aussi fort. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui
estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours (qui aimoit ce
pauvre baron, lequel l'a voit suivy en de bons lieux aux guerres), qui
s'alla jeter de genoux aux pieds de la Reyne, et la supplia de donner la
vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles
qu'elle luy fut octroyée; dont sur le champ fut envoyé un capitaine des
gardes, qui l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit
pour le mener au supplice. Par ainsi fut-il sauvé, mais avec une telle
peur, qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage, et oncques puis
ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M.
de Saint-Vallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de Bourbon.
Cependant la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le lendemain,
ainsi qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy
présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit:
«Sire, au moins puis que vous avez donné la grace au meurtrier du père
de cet enfant, je vous supplie de la luy donner aussi dès cette heure,
pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.»
Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
esveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit
son pere lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la
bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:
autrement je te deshérite.» Quelle animosité!
--Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus
braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois
bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu
envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il
lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du
revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de
sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à
la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit: _Ah! vellaco,
vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar
missa_: «Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de
venger la mort de ton pere que de chanter messe.» Cette voix lui toucha
si bien au coeur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va
au revestitoire: là se dévestit, faisant acroire que le coeur lui
avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux
montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer,
qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de
son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres qu'il avoit
esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui
avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loüa jusques au tiers
ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour
retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en
prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour
l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes
ligués, et leur porter à tous paroles de paix et oubliance de tout le
passé; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira
serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au
premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur
perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la
responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy
respondit seulement: «Mon fils, je ne suis pas venuë ici pour vous
conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à
vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous
dis. Vostre coeur et vostre conscience vous en doivent donner bon
conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis.» Mais, sous
main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y
a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui
estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame
pour un tel ministere, l'ayant offensée, qu'elle n'eust eu coeur ny
sentiment, si elle s'y fust employée le moins du monde: aussi se
mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du
maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer
M. de La Nouë dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à
leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance avec
eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et
pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et
conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit
commandé et sommé par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-général, de
sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et
sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et
leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent
ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle
finesse: j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours
ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel
mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon
conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma
susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la
Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui
adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M.
son fils: «Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous
ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris.» Et rien que
Paris ne luy sonnoit à la bouche, si bien que les Barricades par après
s'en ensuivirent. Voilà comme un coeur généreux tend toujours au plus
haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman
espagnol, qui s'intitule _La conquista di Navarra_. Ce royaume ayant
esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy Loüis
douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le reconquérir.
Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La Palice, qui lui
en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst à la Cour de France et y
demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avec
M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La Reyne lui
respondit généreusement: «Et comment, monsieur! je pensois que le roy
vostre maistre vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en mon
royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, ainsi
que je m'y estois résolue et préparée; et à cette heure vous me conviez
de m'aller tenir à la Cour de France? Voilà un mauvais espoir et
sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.»
Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.
Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur
l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé,
de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre,
autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié
qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retirée on luy envoya demander
quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à
rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur: «Comment! le Roy est-il
mort?--Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres
tarder.--Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux
que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur
obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage,
mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre après luy; et toutes les
amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de
ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes
ennemis.» Cette dame monstra-là une grande générosité de coeur. Mais
elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne
laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que
plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à
ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus
d'autresfois bransler et s'humilier sous elle, m en vouloit faire de
mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils
n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans
ils la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je
vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue
en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme
larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous
autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir,
ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien
solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette
dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les
affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire
des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la
reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent
tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en
meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du
royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part
et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y
rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les
hommes, à le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans
sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou
sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de l'Estat
de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois
une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en
dire sa ratelée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en
firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de
sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en
paroles, respondit: «Du temps que les roys, princes et grands seigneurs
se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la
Terre Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que
de prier, orer, faire voeux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon
voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne
faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car,
prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que
nous?» Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy
cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir
réconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un
sujet que je dirois bien, elle recevoit l'affletion et punition toute
entière, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon
mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu
plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus
débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans
leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny
amis, ni grands. J'en ay cogneu force à nostre Cour de telle humeur, et
les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien
souvent s'en trouvoient du guet.