roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à
Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe,
qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques à
là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes
de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant
qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et
venants, et puis après, venant son départ, remises. Je vous laisse à
penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet
d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en
dire tous les biens du monde: aussi la demeure à luy et à tous en fut
très-agréable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune insolence,
comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois,
vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiés-vous encore nostres en
tout, comme possible vous l'estes en coeur et en ame! car la
domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de
Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi
voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de
volontez, en ferions-nous-dire.
--Les principaies dames de Pavie, en leur siége du roy François sous la
conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur
générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer
leurs bresches, faisant à l'envy des soldats. Un pareil trait de ces
dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames
rocheloises au siége de leur ville dont il me souvient: que le premier
dimanche de caresme que le siége y estoit, Monsieur, nostre général,
manda sommer M. de La Nouë de sa parole, et venir parler à luy et luy
rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville;
dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs
descrire. M. de La Nouë n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut
donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et
pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme
nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur
les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises
des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de
blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine,
qu'il fit très-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des
fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la
hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillements se fussent
ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la
lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer
parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames,
et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose: aussi
voulurent-elles bien se monstrer à nous, et ne furent à nous guières
chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du rampart
d'une fort belle grace et démarche, qu'elles valoient bien le regarder
et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient.
Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jurée,
associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour
faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en
firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les
armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses
ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée
relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent
la bailler, tant elle la tient chere chez soy.
--J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je
l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assiégé par le
sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à
leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne
part des peines et fatigues du siége, jusqu'à-là que bien souvent se
présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement
secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah! belles
Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez
d'estre sous la domination des barbares!
--Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie,
fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin,
enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille
hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que
cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que
les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et
huile bouillante et pierres, et repoussérent bravement les ennemis, bien
qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames
levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirérent de la
muraille dans la ville; si bien que les assiégeants furent contraints
d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se
retirer et s'en aller: dont la renommée fut par toute la France, la
Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy François
passant par-là, en voulut voir les femmes, les loüa et les remercia. Les
dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte
de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans
tout de mesme façon; qui en furent estimées, loüées et remerciées de
leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siége,
furent recommandées et loüées des beaux effets qu'elles y firent en
toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré
s'acquittérent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercoeur.
Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout
temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et
courageuses: comme certes tous actes virils et généreux, à un tel
besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que
de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand
elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leurs parents et
leurs soldats cesser de tirer à leurs ennemis, par faute de cordes en
leurs arcs, qui estoient toutes usées de force de tirer par une si
grande longueur de siége: et par ce, ne pouvans plus chevir de chanvre,
de lin, ny de soie, ny d'autres choses pour faires cordes, s'advisérent
de couper leurs belles tresses et blonds cheveux, et ne pardonner à ce
bel honneur de leurs testes et parement de leurs beautez; si bien
qu'elles-mêmes, de leurs belles, blanches et délicates mains, en
retorsérent et en firent des cordes, et en fournirent à leurs gens de
guerre: dont je vous laisse à penser de quels courages et de quels nerfs
ils pouvoient tendre et bander leurs arcs, en tirer et en combattre,
portans si belles faveurs des dames.
--Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce,
sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary
de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de
corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa soeur
Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en
personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et
manda au roy que tel traittement il feroit à son frere, tel le
feroit-elle à ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et
le lascher sain et sauve. Ah! brave et généreuse soeur! ne tenant
guiere en cela de son sexe. Je sçay aucunes soeurs et parentes que, si
elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible
eussent-elles sauvé un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour
faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser
ces dames en général guerrieres et généreuses: parlons d'aucunes
particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitté, je
n'allégueray que cette senle Zénobie pour toutes, laquelle, après la
mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer
et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et
faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors
empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans,
jusques à ce qu'estant descendüe en champ de bataille contre luy, fut
vaincue et prise prisonniere, et menée devant l'Empereur; lequel, après
lui avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre
aux Empereurs, elle luy respondit seulement: «Vrayment, je cognois bien
que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincuë.» Il eut si grand
aise de l'avoir vaincuë, et en tira une si grande ambition, qu'il en
voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle
marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et
accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands
joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux
pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la
grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut
contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce
triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et
prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur
triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust
repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à
l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et
ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de
sorte que l'on ne sçait que plus loüer, ou l'honnesteté de l'Empereur,
ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joüer ce jeu
exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, que pour quelque
ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit
recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle
avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce
coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se
faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames,
desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car
elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit.
Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau,
sa grace et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et
fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez,
il luy donnoit les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif,
fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et
prononcée d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes
ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit
souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi
vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle
estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il
à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son
beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple
plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer
aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, joüi et en
jouissoit encore; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle
(les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je
m'estonne que, puisque cette Zénobie estoit si belle, l'Empereur ne la
prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist
et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de
putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens
et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; à
laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous
les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au
monde, s'il semble, que se rüer sur la royauté et principauté, et de
joüir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en
rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles
factions. Et par ainsi cette reyne Zénobie se fust faite tost riche par
la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point
d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter
cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de
tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie à
filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat,
ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luy ordonna pour son vivre
quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on
appela long-temps les possessions zénobiennes; car enfin c'est un grand
mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se
puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçai. Voilà
pourquoi Zénobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme
elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes
actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus
superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant
ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant
elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire romain: mais tout cela
au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincuë le prit pour luy, et en
triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et
pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire
qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas
grande et très-illustre! Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre;
mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la
façon que Paulus-Æmilius le dit à Perséus, qui, le priant en sa
captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à luy
à y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre tué.
J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne désiroit rien tant que de
faire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal, encore
qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour
avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonniere, et voir
quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle y
seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées: car enfin il n'y a
rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle
veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit
fort au nom que luy avoient donné les soldats espagnols, qui, comme ils
appeloient l'Empereur son frère _el Padre de los soldatos_[109], eux
l'appeloient _la Madre_[110]: ainsi que Vittoria, ou Vittorina, jadis du
temps des Romains, fut appelée en ses armées la mère du camp. Certes, si
une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de
beaucoup, et anime fort ses gens: comme j'ay veu en nos guerres civiles
la Reyne-Mère, qui bien souvent venoit en nos armées et les asseuroit
tout plein et encourageoit fort; et comme fait aujourd'huy l'infante
Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui préside en son armée, et se
fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle
et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce
disent tous: et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut
telle en beauté, valeur et générosité et belle grace. Dans nos histoires
de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse
comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon; car, encore que ses
gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eussent combattu
et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils
commencèrent à perdre coeur et vouloir se rendre; mais elle les
harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les
anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à
propos, tant désiré, et le siége fut levé; et fit bien mieux, car, ainsi
que ses ennemis estoient amusez à l'assaut, et que tous y estoient, et
vid les tentes qui en estoient toutes vides, elle, montée sur un bon
cheval, et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne l'alarme,
met le feu dans le camp, si-bien que Charles de Blois; cuidant estre
trahy, fit aussi-tost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit
conte. Durant ces dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de
Condé, dernier mort, estant à Saint-Jean, envoya demander à madame de
Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et très-belle, six ou sept
des gens de sa terre, des plus riches, et qui s'estoient retirez en son
chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que
jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui
s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la
derniere fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de
luy obéyr. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour
l'assister) que, puisqu'il ne savoit obéyr, qu'elle trouvoit fort
estrange de vouloir faire obéir les autres, et lorsqu'il auroit obéy à
son Roy elle luy chéyroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle
ne craignoit ny son canon, ny son siége, et qu'elle estoit descendue de
la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de cette
place, et elle et tout de son courage; et qu'elle estoit résolue de la
garder si-bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant
parler là d'elle léans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans
Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa
quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il
l'eust assiégée; mais elle s'estoit bien préparée de coeur, de
résolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y
eust receu de la honte. Machiavel, en son livre _de la Guerre_, raconte
que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sa dite place par
César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort
valleurusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette
place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer
d'un lieu à l'autre; si-bien que, César ayant fait ses approches, le
seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et
assistance) abandonna la brèche pour se retirer en ses forts; et par
cette faute, Borgia faussa et prit la place: si-bien, dit l'auteur, que
ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette
brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et
le duc de Milan n'avoient osé attendre. Et bien que son issuë en fust
malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu méritoit; et pour ce en
Italie se firent force vers et rimes en sa loüange. Ce passage est digne
de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des places et y bastir
grande quantité de forts, chasteaux, roques et cittadelles. Pour
retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses
et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de
leurs proüesses: comme fit Paule, fille du comte de Penthièvre, laquelle
fut assiégée dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si
brave et si généreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit
très-bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne, seurement, ne
permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honora fort pour sa
vertu, encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeroit de
l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images
et chandelles.
--Richilde, fille unique et héritière de Monts, en Hainault, femme de
Beaudoüin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efforts contre Robert le
Frizon son beau frere, institué tuteur des enfants de Flandres, pour luy
en oster la connoissance et administration et se l'attribuer: quoy
poursuivant à l'aide de Philippes roy de France, luy hazarda deux
batailles; en la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son
ennemy, et amprès furent rendus par eschange: luy en livra la seconde,
laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnuphe, et chassée jusques à
Monts.
--Isabelle de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy
Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de
meschants rapports de Hue le despensier, dont fut contrainte de se
retirer en France avec son fils Édouard; puis s'en retourna en
Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une armée qu'elle
y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle
délivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses
jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour
avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à
finir ses jours. C'est elle qui a baillé sujet aux Anglais de quereller
à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et
grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita
ainsi sa mère pour un si petit forfait; petit l'appelle-je, puisqu'il
est naturel et que mal-aisément ayant pratiqué les gens de guerre, et
qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmi les armées
et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre les
courtines, comme cela se voit souvent. Je m'en rapporte à nostre reyne
Léonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et
en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la
soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à-là
qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour ce le Roy la répudia;
ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons
compagnons estoient aussi braves champions à couvert comme en pleine
campagne, et que possible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants,
et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu; car jamais celuy
ne dit mal qui dit que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout.
Cette reyne Léonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre
sainte le roy son mary; mais avant elle, et avec elle, et après,
plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se
croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent à
bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent
de très-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint
supulcre, parmi tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussi,
comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la
sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles
à estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis
les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se
desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye
servitude: mais prou d'ambition avoient-elles avec d'autres hommes pour
en avoir des filles, et faire mourir les enfants.