--M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les

faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de

quelques-unes que je sçay, qui méritoient plus de combats, d'exploits

de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des

paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins; mais je

luy ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et

rencontres générales (car il en a fait prou) où il s'est jamais trouvé,

et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de

son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire à sa

dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne

vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste

dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la

Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps passé,

ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de

belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils

servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte à nos palladins de

France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons,

nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et

bien fortuné; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de

leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sçavoient bien

récompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez-vous

dans des forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques

belles prairies. Et voilà le guerdon des vaillantises que l'on desire

des dames. Or il y a une demande: pour-quoi les femmes aiment tant ces

vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a

cette vertu et force de se faire aimer à son contraire? Davantage, c'est

une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la

générosité, qui est certainement cent fois plus aimable que la

coüardise: aussi toute vertu se fait plus aimer que le vice. Il y a

aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant

qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux

armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Vénus.

Cette regle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis

César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que

je tais, et tels y ont bien toute autre force et grace que des ruraux et

autres gens d'autre profession; si-bien qu'un coup de ces gens-là en

vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement

lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le

nombre leur plaist. Et si cette regle est bonne quelques fois en aucuns

de ses gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres;

car il se trouve de ces vaillants qui sont tant rompus de l'harnois et

des grandes corvees de guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut

venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames;

dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan

de Vénus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi

allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe féminin et de cette humeur;

car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en

tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme

de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait

rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien à séjour vaut

bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé. Je m'en rapporte à

celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins

du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés

de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à

l'appointement comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue.

D'autres dames y en a-t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys,

soient pour serviteurs, afin qu'il débattent et soustiennent mieux leurs

honneurs et leurs chastetez, si aucuns médisants il y en a qui les

veulent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la Cour,

où j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne

nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur

fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à départir de la main et ne

braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un

escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée

l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force dames

ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant

pour leur escorte et deffense; ce qui leur est très-bon et très-utile

bien souvent: mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et

varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur

domination; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs

fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent

terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que

j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voilà donc, telles femmes qui

se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut

qu'elles soient braves et très-constantes envers eux, ou bien qu'elles

soient si fort secretes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent

évanter: si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les

courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le

nomment-elles) pour les défendre et maintenir; mais elles mettent

tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le

brave n'en sonnera mot. Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome

et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre

France ou d'ailleurs. Biais si une honneste dame se veut maintenir en sa

fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa

vie pour la maintenir et défendre si elle court la moindre fortune du

monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante

parole; ainsi que j'en ay veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait

taire les médisants tout court, quand ils sont venus à détracter de

leurs maistresses et dames; auxquelles, par devoir de chevallerie et par

les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions;

ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le

seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur

de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme

nous lisons dans nos Croniques. J'en alléguerois une infinités d'autres,

et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais

je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogneues qui ont quitté

des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer

et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espée et la cappe,

pour manière de dire; mais ils estoient valeureux et généreux, et

avoient espérance, par leurs valeurs et générositez, de parvenir aux

grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus

vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort

pourtant; et bien souvent voit-on les coüards et pusilanismes y

parvenir; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur

eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait

si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames

aiment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que si je

voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples,

j'en pourrois faire un livre entier; mais ne me voulant amuser sur un

seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray

d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront

reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de

plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien: «Il

a oublié cettuy-cy, il a oublié cettuy-là.» Je le sçay bien, et en sçay

possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et des plus sublins et

secrets; mais je veux les tous publier et nommer. Voilà pourquoy je me

tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que,

tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux

armes, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours; et jamais homme

coüard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non

qu'elles les veuillent si outrecuidez, hardis et présomptueux, que de

haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles desirent en eux

une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes,

si ce ne sont des louves, ne vont pas requerir ni se laisser aller, mais

elles en sçavent si bien donner les appetits, les envies, et attirent si

gentiment à l'escarmouche, que qui ne prend le temps à point et ne vient

aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de

scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet,

celuy vrayement est un sot et sans coeur, et qui mérite à jamais estre

abandonné de la bonne fortune.

--Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux

fort honnestes dames, et non certes de petite qualité, ayant fait pour

eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en un jardin,

chacune, y estant, se separa à l'escart l'une de l'autre, avec un chacun

son serviteur, en chacune son allée, qui estoit si couverte de belles

treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y

estoit gracieuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant cette

partie n'avoir esté faitte pour se pourmener et prendre le frais, et

selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre

envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon

aussi les paroles eschauffées, affettées et folastres, ne perdit si

belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit

lict qui estoit fait de gazons et de mottes de terre; il en joüit fort

doucement, sans qu'elle dist autre chose, si-non: «Mon Dieu! que

voulez-vous faire? N'êtes-vous pas le plus grand fol et estrange du

monde? et si quelqu'un vient, que dira-t-on? Mon Dieu, ostez-vous.» Mais

le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si

content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours

d'allée, ils recommencèrent encore une seconde charge. Puis, sortant de

là en autre allée couverte, ils virent d'autre costé l'autre gentilhomme

et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient laissez

auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme content: «Je

croy qu'un tel aura fait du sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre

entretien que de paroles, de discours et de pourmenades.» Donc, tous

quatre s'assemblans, les deux dames se vindrent à demander de leurs

fortunes. La contente respondit qu'elle se portoit fort bien elle, et

que pour le coup elle ne se sauroit pas mieux porter. La mecontente de

son costé dit qu'elle avoit eu affaire avec le plus grand sot et le plus

coüard amant qui s'estoit jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes

les virent rire et crier entre elles deux en se pourmenant. «O le sot! ô

le coüard! ô monsieur le respectueux!» Sur quoy le gentilhomme content

dit à son compagnon: «Voilà nos dames qui parlent bien à vous, elles

vous foüettent: vous trouverez que vous avez fait trop du respectueux et

du badin.» Ce qu'il advoua: mais il n'estoit plus temps, car l'occasion

n'avoit plus de poil pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute,

au bout de quelque temps il la repara par quelque certain autre moyen

que je dirois bien.

--J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien

parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit

une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de

cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour

entretenir sa dame. L'un entretient la grande avec tous les respects et

tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et

respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près

ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny

de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un

coup essarté ses caleçons qui estoient bridez (car il estoit bien fort),

luy fit sentir qu'il n'aimoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par

les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point

et effet qu'un vray amant doit souhaiter: et ayant achevé son prix-fait,

s'en part de la chambre, et en partant dit à son frere, assez haut que

sa dame l'ouyt: «Mon frere, si vous ne faites comme moy vous ne faites

rien, et vous dis que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que

vous voudrez; mais si en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous

estes deshonoré; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu

où vous voyez votre dame qui vous attend.» Et par ainsi laissa son

frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre

fois: ce ne fut pourtant que la dame ne l'en estimast davantage, ou

qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de

courage, ou inhabileté de corps; si l'avoit monstré assez ailleurs, soit

en guerre, soit en amours.

--La feu reyne-mère fit une fois joüer une fort belle comédie en

italien, pour un mardy gras, à l'hostel de Reims, que Cornelie Fiasco,

capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la Cour s'y trouva, tant

hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il

fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché tout une nuict

dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée;

et ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda:

_Ch'avete fatto_[106]? L'autre respondit: _Niente_[107]. Sur cela son

compagnon lui dit: _Ah! poltronazzo, senza cuore! non havete fatto

niente! Che maldita sia la tua poltronneria[108]!_ Après que la dite

comédie fut joüée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la

Reyne, et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort

belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux

traits elle avoit observés et remarqués en la comédie, qui luy eussent

pleu le plus. Elle me dit tout naïvement: «Le plus beau trait que j'ay

trouvé, c'est que l'autre a respondu au jeune homme qui s'appeloit

Lucio, qui luy avoit dit _che non haveva fatto niente: Ah poltronazzo!

non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria!_» Voilà

comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy

reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir

esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et moy nous

discourusmes des fautes que l'on fait sur le sujet de ne prendre le

temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si

faut-il que je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et

bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.

--J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame

de son pays, ayant plusieurs fois monstré de grandes familiaritez et

privautez à un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'à

venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté

trouvant sa maistresse par un matin à demi endormye dans son lict toute

nue, tournée de l'autre costé de la ruelle, tenté d'un si grande

beauté, et d'une fort propre posture, et aisée pour l'investir et s'en

accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit

la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit;

et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny

remüer, ny se defaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit

que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien

perdre: «Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy de le

mettre-là?» Le vallet luy respondit en toute révérence: «Madame,

l'osteray-je?--Ce n'est pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy

respondit la dame. Je vous dis: Qui vous a fait si hardy de le

mettre-là»? L'autre retournoit toujours à dire: «Madame, l'osteray-je?

et si vous voulez, je l'osteray:» et elle à redire: «Ce n'est pas ce que

je vous dis encore, monsieur le sot.» Enfin, et l'un et l'autre firent

ces mesmes repliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se

desbauscher autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle fut achevée;

dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland

de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de

persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa

replique et duplique: et par ainsi continuèrent leurs coups et cette

rubrique long-temps après ensemble; car il n'y a que la premiere fournée

ou la premiere pinte chere, ce dit-on. Voilà un beau vallet et hardy! et

à tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire: _A bravo cazzo mai non

manca favor_. Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont

braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les

amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le

sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui

eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre cocu de

mary Menelaüs, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant

Troyes. Voilà aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux

qui sont trop avancés sur l'aage, d'autant qu'ils sont forts timides en

amours et vergogneux à demander; non qu'ils n'ayent des concupiscences

aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances:

et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards

ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en

leurs grandeurs, dominations et autoritez, ils souhaiteroient fort

d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour

les déposséder de leurs royaumes et prendre leurs places; et

disoit-elle: _Y a pends es nascido et desseo, quando se muere luego_;

c'est-à-dire «qu'à peine le desir est né qu'il meurt aussi-tost:» aussi

les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ils les desirent fort,

mais ils ne les osent attaquer, _por que los viejos naturalmente son

temerosos; y amor y temor no se caben en un saco_; «car les vieillards

sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se

trouvent jamais bien dans un sac.» Aussi ont-ils raison; car ils n'ont

armes ny pour offencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont

la jeunesse et beauté: et aussi, comme dit le poëte, rien n'est mal

séant à la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussi, dit un autre,

il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or

c'est assez parlé sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus,

si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant

quasi à ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les

hommes braves, vaillants et généreux, les hommes aiment pareillement les

dames braves, de coeur et généreuses. Et comme tout homme généreux et

courageux est plus aimable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en

est toute dame illustre, généreuse et courageuse; non que je veuille que

cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme comme un

homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui

montoient à cheval comme un homme, portoient le pistolet à l'arçon de la

selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en

nommerais bien une qui durant ces guerres de la Ligue en a fait de

mesme. Ce desguisement est dementir le sexe; outre qu'il n'est beau et

bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne

pense: ainsi que mal en prit à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle

en son procès fut calomniée de cela, et en partie cause de son sort et

sa mort. Voilà pourquoi je ne veux ny estime trop tel garçonnement; mais

je veux et aime une dame qui monstre son brave et valleureux courage,

estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes feminins, qui

approschent fort d'un coeur masle. Sans emprunter les exemples des

généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excedé

toutes autres, ils sont assez manifestes et exposez à nos yeux, j'en

veux escrire de nouveaux et de nos temps. Pour le premier, et à mon gré

le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et

courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le

joug insuportable des Impériaux; car, après que l'ordre y fut estably

pour la garde, les dames, en estant mises à part pour n'estre propres à

la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et

qu'elles sçavoient faire autre chose que besogner à leurs ouvrages du

jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se

departirent d'elles-mesmes en trois bandes: et, un jour de Saint

Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus

belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est

certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes. La premiere estoit

la signora Forteguerra, vestuë de violet, son enseigne et sa bande de

mesme parure avec une devise de ces mots: _Purche sia il vero_. Et

estoient toutes ces dames vestues à la nymphale, d'un court

accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle greve. La

seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande

et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots:

_Purche no l'habbia tutto_. La troisiesme estoit la signora Livia

Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en

laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots: _Purche l'habbia_.

A l'entour et à la suite de ces trois dames, qui sembloient trois

déesses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes,

bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de

leurs robbes et livrées, toutes ou de satin ou de taffetas, de damas ou

autres draps de soye, et toutes résoluës de vivre ou mourir pour la

liberté; et chacune portoit une fascine sur l'espaule à un fort que l'on

faisoit, criants: _France! France!_ Dont M. le cardinal de Ferrare et M.

de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et

belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, admirer,

contempler et loüer ces belles et honnestes dames: comme de vray j'ay

ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si

beau; et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en

abondance, sans spéciauté.

Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur

liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en

rien céder à leurs dames pour cela: tellement que tous à l'envy,

gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et

pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles,

vertueuses et honnestes dames; et en grande émulation, non-seulement les

séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet oeuvre, et au

retour du fort, les hommes à part, et les femmes aussi rangées en

bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un

après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie,

patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques à son

honneur par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise,

partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel,

après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de

Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de

faire mieux à l'advenir. Cette cérémonie sainte de dames me fait

ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui

fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans

Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois

neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes

pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit

point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée,

s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une

danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre,

faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de

leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce

qui fut une chose très-belle à voir autant pour la beauté de ces belles

filles que pour leur bonne grace, leur belle façon à la danse, et pour

leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle,

quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me

suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que

j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on

appeloit la _jarretierre_; lesquelles, prenans et s'entredonnans la

jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur

teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en

sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et

desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours

s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence

de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit

très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les

desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles,

portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que

cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que

les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la

belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus belle

disposition. Cette danse se peut mieux représenter par la veuë que par

l'escriture.

Pour retourner à nos dames siennoises: «Hà! belles et braves dames, vous

ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de

conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille

fille de vostre ville, laquelle, en vostre siége, voyant son frere un

soir detenu malade en son lict, et fort mal disposé pour aller en garde,

le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses

armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frère,

paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la

faveur de la nuict.» Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust

garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une

continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son

frere. Aussi dit-on que nul amour est égal à la fraternelle, et

qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer

une gente générosité du coeur, en quelque endroit que ce soit. Je croy

que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle

fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux

recogneue, pour mieux publier sa loüange sur le coup, ou bien pour

l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la

beauté, sa grace et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle

ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop

loüer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel

en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, après avoir

ouy le soir sa soeur Bradamente discourir des beautés de cette belle

princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, après qu'elle fut

couchée il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour

paroistre sa soeur, tant ils estoient de semblance de visage et

beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce

qu'à sa soeur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand

luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa

maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La

Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de

si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si

beau, que la larme à l'oeil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour

la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la

mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à

soy et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et

sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre

graces particulières. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit

fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement

aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de

remerciements et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage.

Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve; mais, l'attendant à

venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte

inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere

alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne

origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces

braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on

appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi

en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont

la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous.

Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles,

gracieuses façons, et familiaritez françaises.

Vies des dames galantes · 第 31 / 39 段