--Bocace, en son livre des _Illustres malheureux_, fait un conte d'une

duchesse de Furly, nommée Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses

terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, luy avoit tout prit, et

réduite à se retirer avec ses enfants dans son chasteau de Furly, là où

il l'assiégea. Mais un jour qu'il s'en approchoit pour le recognoistre,

Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vid, et se mit fort à le

contempler et longuement; et le voyant si beau, estant à la fleur de son

aage, monté sur un beau cheval, et armé d'un harnois très-superbe, et

qu'il faisoit tant de beaux exploict d'armes, et ne s'espargnoit non

plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent

passionnément amoureuse; et, laissant arrière le deuil de son mary et

les affaires de son chasteau et de son siége, luy manda par un messager

que, s'il la vouloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place

dès le jour que les nopces seroient célébrées. Le roy Cauean la prit au

mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille pompeusement de ses

plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant

plus belle, car elle l'estoit très-fort; et estant venue au camp du Roy

pour consommer le mariage, afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust

tenu sa foy, se mit toute la nuict à contenter la duchesse eschauffée.

Puis lendemain au matin, estant levé, fit appeler douze soldats avarois

des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit

Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un après l'autre;

laquelle repassèrent tout une nuict tant qu'ils purent: et le jour venu,

Caucan, l'ayant fait appeller, luy ayant fait forces reproches de sa

lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle

en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle

et honneste dame, au lieu de la reconnoistre, la récompenser et traitter

en toute sorte de courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de

sa générosité, de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour

cela aimé! A quoy quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y

a de ces vaillants qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à battre

le fer si rudement, que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire

de mesme sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions; car,

quand quelques honnestes dames leur font cet honneur de les aimer et

avoir bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies

et leurs rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux

douceurs et à toutes les bonnestetez et courtoisies. Bandel, dans ses

_Histoires tragiques_, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye

jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour en sortant de sa

ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit à

Lorette pour certain veu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout

haut que si une belle et parfaite dame estoit mariée avec son frere le

seigneur de Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il

se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde

estoient couplez ensemble. La duchesse, qui entendoit très-bien la

langue espagnole, ayant en soy très-bien engravés et remarqués ces mots,

et dans son ame s'y mit aussi à en graver l'amour, si bien que par un

tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze, qu'elle

ne cessa jamais jusques à ce qu'elle eust projeté un feint pellerinage à

Saint Jacques, pour voir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant

acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de

Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veuë de

l'objet beau qu'elle avoit esleu; car la soeur du seigneur de

Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frère d'une

telle et si noble et belle venue: à quoy il ne faillit d'aller au devant

d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si

belle grace que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée

qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que

pour sa belle façon, qui monstroit à plein la vaillance qui estoit en

luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et

accomplissements et perfections; présageant dès lors qu'un jour elle en

auroit bien affaire, ainsi que par après il luy servit grandement en

l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté.

Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes,

si fut-il pour ce coup coüard en amours; car il se monstra si froid et

respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles

amoureuses; ce qu'elle aimoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris

son voyage; et, pour ce, dépitée d'un tel froid respect ou plustost de

telles coüardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si

contente qu'elle eust voulu. Voilà comment les dames quelquefois aiment

bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non

qu'elles veuillent qu'ils soient effrontez et hardis, impudents et sots,

comme j'en ay cogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le _medium_.

J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour

tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois

m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part: si

diray-je cettuy-cy. J'ay ouy conter d'autres fois d'une dame, et des

très-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un pour

brave et vaillant, et qu'il avoit desjà en son aage fait et parfait de

grands exploicts d'armes, et surtout gaignées deux grandes et signalées

batailles contre ses ennemis[105], eut grand désir de le voir, et pour

ce fit un voyage dans la province où pour lors il y faisoit séjour, sous

quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina;

mais et qu'est-il impossible à un brave coeur amoureux? Elle le void

et contemple à son aise, car il vint fort loing au-devant d'elle, et la

reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit à

une si grande, belle et magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre,

car il luy arriva de mesme comme au seigneur de Mendozze et à la

duchesse de Savoye; et tels respects engendrerent pareils

mescontentements et dépits, si bien qu'elle partit d'avec luy non si

bien satisfaite comme elle y estoit venuë. Possible qu'il y eust perdu

son temps et qu'elle n'eust obéy à ses volontez; mais pourtant l'essay

n'en fust esté mauvais, ains fort honorable, et l'en eust-on estimé

davantage. De quoy sert donc un courage hardy et généreux, s'il ne se

monstre en toutes choses, et mesmes en amours comme aux armes, puisque

armes et amours sont compagnes, marchent ensemble et ont une mesme

sympathie: ainsi que dit le poëte, tout amant est gendarme, et Cupidon a

son camp et ses armes aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un

beau sonnet dans ses premieres amours.

Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer

les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la Reyne

d'Angleterre Élisabeth, qui regne aujourd'huy, un jour, elle estant à

table, faisant souper avec elle M. le grand-prieur de France, de la

maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et

connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les loüanges du

feu roy Henry deuxiesme le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant

et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien

monstré en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si

tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait

accommoder et apprester ses galeres pour passer en France et toucher

entre leurs deux mains la foi et leur paix. «Enfin c'estoit une de mes

envies de le voir; je crois qu'il ne m'en eust refusée, car,

disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants, et veux mal à la

mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu.»

Cette mesme reyne, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de

Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieuse

d'en demander des nouvelles à feu M. de Rendan, lorsque le roy François

second l'envoya en Escosse faire la paix devant le petit lict qui estoit

assiégé; et ainsi qu'il luy en eust conté bien au long, et toutes les

especes de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui

s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et son

visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles

une grande envie de le voir. Par quoy ne se voulant arrester en si beau

chemin, fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit voir, s'il

seroit le bien venu et receu; ce qu'elle l'en asseura, et par là présuma

qu'ils pourroient venir en mariage. Estant donc de retour de son

ambassade à la Cour, en fit au Roy et à M. de Nemours tout le discours;

à quoy le roy recommanda et persuada à M. de Nemours d'y entendre: ce

qu'il fit avec une très-grande joye, s'il pouvoit parvenir à un si beau

royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste Reyne.

Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy lui

donna, il fit de fort grands préparatifs, et très-superbes et beaux

appareils, tant d'habillement, chevaux, armes, bref, de toutes choses

exquises, sans y rien obmettre (car je vis tout cela), pour aller

parestre devant cette belle princesse; n'oubliant surtout d'y mener

toute la fleur de la jeunesse de la Cour; si bien que le fol Greffier,

rencontrant là-dessus, disoit que c'estoit la fleur des febves, par-là

brocardant la follastre jeunesse de la Cour. Cependant M. de

Lignerolles, très-habile et accort gentilhomme, et lors fort favory de

M. de Nemours son maistre, fut depesché vers la dite Reyne, qui s'en

retourna avec une response belle et très-digne de s'en contenter et de

presser et avancer son voyage; et me souvient que la Cour en tenoit le

mariage pour quasi fait: mais nous nous donnasmes la garde que, tout à

coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une très-grande

despense, très-vaine et inutile pourtant. Je dirois, aussi bien qu'homme

de France, à quoy il tint que cette rupture se fit si-non qu'en passant

ce seul mot, que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le

coeur et le tenoient plus captif et arresté; car il estoit si accomply

en toutes choses et si adroit aux armes et autres vertus, que les dames

à l'envy volontiers l'eussent couru à force, ainsi que j'en ai vu de

plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de

chasteté pour luy.

--Nous avons, dans les _Cents Nouvelles de la reyne de Navarre

Marguerite_, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant

donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une

nuict attira ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit

sur le degré ainsi qu'il seroit prest à se coucher: ce qu'elles firent

très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de

son côté, fit de l'effrayée et craintive, disant que c'estoient ses

beaux-frères qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit

perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais

M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et

son espée de l'autre, il dit: «Et où sont-ils ces braves frères qui me

voudroient faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront

regarder seulement la pointe de mon espée.» Et, ouvrant la porte et

sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva

ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et

confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les

laissa et les recommanda au diable; et se rentra en la chambre, et ferma

la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et

l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu aposté par elle, et

l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstré en cela sa

vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché

avec elle; et pour s'estre monstré ainsi généreux et asseuré, elle

l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point

demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de

Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.

--J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant à Rome couché

avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille

allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le

mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le

gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue.

«Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois

pas cela; mais s'il vient, je le tueray.» Ainsi qu'il avoit sauté à son

espée, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste pour

l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la

défendroit bien.

--J'ay cogneu une très-belle dame qui quitta tout à trac un serviteur

qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en un autre qui

ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son

espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.

--J'ay ouy faire un conte à la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit à

la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans

l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps.

Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy

François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire

preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa

tomber un de ses gands dans le parc des lyons, estants en leur plus

grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il

l'aimoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au

poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons

recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant

toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de

son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer; et ayant recouru le

gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle

et tous les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de

beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps

de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jeta par

beau dépit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust

commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il

s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le

combat n'en est guères glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny

honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à reprouver.

J'aimerois autant un tour que fit une dame à son serviteur, lequel,

ainsi qu'il luy présentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit

chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant

prendre au mot, luy dit: «Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si

courageux que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras

pour l'amour de moy.» L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira

soudain, s'en voulant donner: je luy tins le bras et luy ostay la dague,

luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de

telle façon preuve de son amour et de sa valeur. Je ne nommeray point

la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisné,

qui mourut à la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants

gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort, commandant à

une compagnie de gens-d'armes, que j'aimois et honorois fort. J'ay ouy

dire qu'il en arriva tout de mesme à feu de Genlis, qui mourut en

Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles: car,

passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle

laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprès,

et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne sçavoit

nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais elle, luy reprochant

que c'estoit un coüard amy, et nullement hardy, sans dire gare se jeta à

corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il

n'eust esté aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles

femmes se veulent défaire par tels essays ainsi gentiment de leurs

serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur

donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les

porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur

valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises

que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.

--Il me souvient que, lors que nous allasmes assiéger Roüen aux premiers

troubles, mademoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la

Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant

pour avoir tué lui seul, et d'homme à homme, le feu baron d'Ingrande,

qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa

valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement

de teste: et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de

Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une

troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien

combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut

roide mort sur la place: en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa

valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust

espousé; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué

ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce

disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de

leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont

las et froids, elles les esmeuvent et eschauffent. Nous en avons un

très-bel exemple de la belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles VII

enamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et

lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle

estoit encores jeune fille, un astrologue lui avoit prédit qu'elle

seroit aimée et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de

la chrestienté; que, quand le Roy lui fit cet honneur de l'aimer, elle

pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit; mais le

voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien

qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy,

mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit

tant de belles villes à sa barbe; «dont, dit-elle au Roy, je m'en vais

le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue.» Ces paroles

piquèrent si fort le coeur du Roy, qu'il se mit à plorer; et de-là en

avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le

frein aux dents; si bien que par son bonheur et vaillance, chassa les

Anglois de son royaume.

--Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Thiphanie, se mit

du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit

tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de

loüange, mais elle luy en fit une réprimende et remonstrance, qu'avant

leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que

désormais on luy pourroit reprocher à elle-mesme une telle

discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle

et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa

jamais jusques à ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et

renvoyé à la guerre, où il fit encore mieux que devant. Voilà comment

cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle

faisoit l'honneur de son mary: et certes, nos femmes mesmes, encor

qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et

vaillants, ne nous sçauroient aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon

coeur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait

quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et

nous embrassent de bon coeur, et qu'elles le trouvent meilleur.

--La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de saint Louis, et

femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudit roy, magnanime et ambitieuse

qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence

et d'Anjou, et qu'elle seule de ses trois soeurs, dont les deux

estoient reyne et l'autre impératrice, ne portoit autre titre que de

dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié,

pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume;

et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy et reyne

des Deux-Siciles; et allèrent tous deux à Rome avec trente galleres se

faire couronner par sa Sainteté, en grande magnificence, roy et reyne de

Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après tant par ses armes

valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes

ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis après

régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes

conquis. Longtemps après, une de leurs petites-filles, descendues d'eux

et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable

trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de

Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimité et

courage, de Sicile et de Naples le royaume leur estant escheu par

succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la

mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une

infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs marys,

et qu'elles, estant hautes de coeur et d'ambition, ont poussé et

encouragé leurs marys à se faire grands, acquerir des biens et des

grandeurs et richesses: aussi est-ce le plus beau et le plus honorable

que d'en avoir par la pointe de l'espée. J'en ay cogneu beaucoup en

nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi

que de leurs volontés, ont entrepris et parfait de belles choses. Force

femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les

ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles; les empeschant de faire

de beaux faits, ne voulant qu'ils s'amusassent si-non à les contenter du

jeu de Vénus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes,

mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes,

car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice, et contente plus

d'ouyr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes.

Je ne parle pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres,

qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire à leurs serviteurs

beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur

est-ce, quelle ambition et eschauffement de coeur? Est-il plus grande

que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aymé de sa

maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour

d'elle, combien de bons visages, de beaux attrait, de belles

oeillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espère après

de recevoir d'elles.

--Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque,

quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien

séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me

pardonnera s'il lui plaist; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a

point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition

pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé-là d'autresfois. Quant à

pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de

mesmes: je m'en rapporte à eux. Je crois qu'ils sont de mon opinion,

tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de

guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le

coeur leur double et accroist quand ils songent à leurs dames, à leurs

faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils

recevront d'elles au partir de-là s'ils en eschapent, et, s'ils viennent

à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas.

Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes

entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois,

et toute mort leur est un triomphe.

--Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brave et

gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de

Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi très-accomply, ainsi qu'il

fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui

marchoit droit à l'avant-garde, où commandoit feu M. de Guise le Grand,

et que le signal de la charge fut donné, ledict des Bordes, monté sur un

turc gris, part tout aussi-tost, enrichy et garny d'une fort belle

faveur que sa maistresse luy avoit donnée (je ne la nommeray point, mais

c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la

Cour); et en partant, il dit: «Hà! je m'en vais combattre vaillamment

pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» A ce il ne

faillit, car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme,

porté par terre. A vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employé

sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée?

Vies des dames galantes · 第 30 / 39 段