Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que

capitaines des galleres et autres; nous fusmes logés chez la pluspart

des grands seigneurs de la ville, et très-magnifiquement. Dès le matin,

sortant de nos chambres, nous rencontrions des estaffiers si bien créez

qui se venoient présenter aussi-tost et demander ce que nous voulions

faire et où nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions

chevaux ou coches. Soudain, aussi-tost nostre volonté dite aussi-tost

accomplie, et alloient quérir les montures que voulions, si belles, si

riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis

accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à

chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et

délices en cette ville: ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai

jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque

que la familiere, libre et franche conversation d'avec les dames

d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez: à quoi pour ce

coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast, pour l'amour

de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute

honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le

grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer

par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand, cela est deu

communément, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un

jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et lui manda que, si

son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter,

volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa

puissance, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume, mais

le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et

ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme

courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy

iroit baiser les mains incontinent après disner; à quoi il ne faillit

avec sa suite de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes

la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et

l'autre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne sçaurois bien le dire,

car il ne m'en souvient plus), avec force belles dames et damoiselles,

tant bien en point et de si belle et bonne grace, que, horsmis nos cours

de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle

troupe de ames. Madame la marquise salua à la française et receut M. le

grand-prieur avec un très-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encore

plus humble, _con mas gran sossiego_, comme dit l'Espagnol. Leurs devis

furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui

sçavions parler italien et espagnol, accostasmes les autres dames, que

nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien.

Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand-prieur le

séjour de quinze jours qu'il vouloit faire-là, lui dit: «Monsieur, quand

vous ne saurez que faire et qu'aurez faute de passetemps, lorsqu'il vous

plaira venir céans vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le

très-bien venu comme en la maison de madame vostre mére; vous priant de

disposer cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y faire ny plus

ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aimée et visitée d'honnestes et belles

dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et

d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aimez la

conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus

souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et à toute cette

belle noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles, auxquelles je

commanderay, encores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien,

de vous tenir compagnie à la française, comme de rire, danser, joüer,

causer librement, et modestement, honnestement, comme vous faites à la

Cour de France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit

fort à un prince jeune, beau et honneste comme vous estes, d'entretenir

une vieille surannée, fascheuse et peu aimable comme moy; car volontiers

vieillesse et jeunesse ne s'accordent guieres bien ensemble.»

M. le grand-prieur luy releva aussi-tost ces mots, en luy faisant

entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que

mal-aisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son automne surpassoit

tous les printemps et estez qui estoient en cette salle. Comme de vray,

elle se monstroit encor une très-belle dame et fort aimable, voire plus

que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si

avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits

mots que M. le grand-prieur donna à madame la marquise luy plurent fort,

selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa

façon. Nous partismes de-là extresmement bien édifiés de cette belle

dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi

qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et

honneste, et sa belle troupe de dames, convia M. le grand-prieur tous

les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-dinée on y

alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille

aisnée, encore qu'il aimast mieux la mère; mais ce fut _per adumbrar la

cosa_[103].

Il se fit force courements de bague, où M. le grand-prieur emporta le

prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause

que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos

six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous

autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore y

eussions demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du Roy son maistre,

qui lui porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce

falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui

pourtant ne passèrent de huict mois après. Ce fut à ce départir de ces

plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples:

et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes

tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où

nous nous trouvions si bien.

Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy

estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor

vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne

faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre

d'hostel de céans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois

baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me

fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict,

à cause d'un petit feu vollage qu'elle avoit d'un costé de jouë. Elle me

fit, je vous jure, une très-bonne chere: je ne la trouvay que fort peu

changée, et encore si belle, qu'elle eust bien fait commettre un péché

mortel, fust de fait ou de volonté. Elle s'enquit fort à moy des

nouvelles de M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit

mort, et qu'on lui avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant

cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et

qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy

faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit

combattu comme un César tout le jour; et le soir à la dernière charge,

s'estant fort échauffé au combat, et suant, se retirant le soir qu'il

geloit à pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il

mourut un mois ou six semaines après. Elle monstroit, par sa parole et

sa façon, de le regretter fort: et notez que, deux ou trois ans

auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du

capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris

la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les

mers de levant, ny cogneuë, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre

celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le

Turc.

M. le grand-prieur avoit donné charge au dit capitaine Beaulieu de

prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et

ses filles, auxquelles trois il envoyoit force présents de toutes les

petites singularitez qui estoient lors à la Cour et au palais, à Paris

et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la libéralité et

magnificence mesme: à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de

présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut récompensé

d'un beau présent. Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de

ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le

réïtera plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de

luy elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit

lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes,

demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne

pour luy, que, s'addressant à la dite dame en son adversité, elle le fit

si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en

servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux,

elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous

autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort,

si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un

gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans

y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage qui

estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit esté à M. le

grand-prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six

ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla

souvenir, et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la

marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune: soudain je le

rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort, et vint avec moi chez ma

dite dame qui en prit encor plus de langue, et l'alla voir où il estoit.

Voilà une belle obligation pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit

encore, comme j'ay dit; car elle m'en fit encore meilleure chere, et

m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres choses qui

faisoient trouver sa compagnie très-belle et très-aimable; car elle

estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante. Elle me pria

cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le

voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je

l'allois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous

demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours

ouverte sans difficulté. Quand je luy dis adieu, elle me donna des

lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescaire, général pour

lors en l'armée espagnole: outre ce, elle me fit promettre qu'au retour

je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien.

Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournèrent ne

nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus

tourner en arrière; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre

d'Hongrie; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand

Soliman. Ce fut-là où je maudis cent fois mon malheur que je ne fusse

retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps, et

possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontré

une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce

bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me

voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où

jamais la bonne fortune ne m'a monstré bon visage, si-non par apparence

et beau semblant; d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur

prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns de mes

compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent

estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une Cour, dans une chambre

de roy ou de reyne, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule,

qu'aujourd'huy je les vois advancés comme potirons, et fort aggrandis,

bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy,

ny que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'un ongle. Or

bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nostre

rédempteur Jésus-Christ a profféré de sa propre bouche, que _nul ne peut

estre prophete en son pays_. Possible, si j'eusse servi des princes

estrangers, aussi bien que les miens, et cherché l'adventure parmy eux

comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de

biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'années. Patience: si ma

parque m'a ainsi filé, je la maudis; s'il tient à mes princes, je les

donne à tous les diables, s'ils n'y sont.

Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame. Elle est morte en une

très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et

d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le

marquis son aisné, don Juan, don Carlos, don Césare d'Avalos; que j'ay

tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs: les filles de mesme ont

ensuivy les frères.

Or, je fais fin à mon principal discours.

DISCOURS SIXIÈME

Sur ce que les belles et honnestes femmes aiment les vaillants

hommes, et les braves hommes aiment les dames courageuses.

Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens

braves et vaillants, encore que de ieur nature elles soyent poltronnes

et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroit d'elles,

qu'elles l'aiment. Que c'est que de se faire aimer à son contraire,

malgré son naturel! Et, qu'il ne soit vray, Vénus, qui fut jadis la

déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à mesme,

dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux

gentil et beau, et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcain, n'en

alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ny des plus

frisés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu

Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud,

tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noirci de poussière et

malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son

mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout

sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement

se nettoyer et parfumer.

--La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée luy ayant fait à

sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux

faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit

s'amouracha de luy tant, que, par un désir d'avoir d'un si vaillant

chevalier des enfants, c'est-à-dire filles qui succédassent a son

royaume, s'en alla le trouver à Troye, et, le voyant, le contemplant et

l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grâce avec luy,

non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beauté, qui estoit

très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle

ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector là où il

faisoit le plus chaud; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si

grandes proüesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il

s'arrestoit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les

plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir et contempler

mieux à son aise cette brave reyne à faire de si beaux coups. De-là en

avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et

s'ils les mirent à exécution: le jugement en peut estre bientost donné;

mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle,

pour mieux complaire à son amoureux, se précipitoit ordinairement aux

hasards, qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle

meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il

estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort,

entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa

veuë qu'elle avoit tant desiré et pourchassé de si loingtain pays,

qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles,

et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu voir l'objet

valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aimé. De mesmes en fit

Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays,

et fit je ne sçay combien de lieuës pour aller trouver Alexandre le

Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille, de ce bon temps que

l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille; coucha avec luy pour

avoir de la ligéne d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant

estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda; mais bien gasté et

dégousté s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi

belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseurent, et

qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames à sa suite, tant

bien en point et de si bonne grace, portans leurs armes, que rien plus;

et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un

très-grand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize nuicts

avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luy disant

pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit

comme un très-précieux trésor: si elle en avoit un fils, qu'elle luy

envoyeroit, pour la haine extreme qu'elle portoit au sexe masculin, en

matiere de regner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les

loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs

marys. Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en

firent de mesme et ne se firent couvrir aux autres capitaines et

gendarmes du dit Alexandre; car, en cela, il falloit faire comme la

dame.

La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si

fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses

chasses, ayant senty le vent et la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à

faire avec un vaillant homme aussi, qui estoit Enée, et qui luy donnoit

de la peine, choisit son parti et le vint trouver seulement avec trois

fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu

pour ses grandes amies et fideles confidentes, et tribades pensez, et

pour friquarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme

dit Virgile en ses _Æneïdes_, et s'appeloit l'une Armie la vierge et la

vaillante, et l'autre Iulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien

bransler la pique et le dard, en deux façons diverses pensez, et toutes

trois filles d'Italie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite

bande (aussi dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel

elle fit de très-belles armes, et s'advança si souvent et se mesla parmy

les vaillants Troyens, qu'elle fut tuée, avec très-grand regret de

Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon

secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les

braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit

le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la

vaillance qu'elle sentit en son Enéas, si nous voulons croire Virgile?

Car, après qu'elle l'eut prié de luy raconter les guerres, désolations

et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contenté, à son grand regret

pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il

n'oublioit pas ses vaillantises, et les ayant Didon très-bien remarquées

et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa soeur Anne

son amour, les plus prégnantes et principales paroles qu'elle luy dit,

furent: «Hà! ma soeur, quel hoste est cettuy-cy qui est venu chez moy!

la belle façon qu'il a, et combien se monstre-t-il en grace d'estre

brave et vaillant, soit en armes et en courage! et croy fermement qu'il

est extraict de quelque race des dieux; car les coeurs villains sont

coüards de nature.» Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à

l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son

instinct a poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et

servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna

misérablement; ce qu'il ne devoit faire à cette honneste dame qui luy

avoit donné son coeur et son amour; à luy, dis-je, qui estoit un

estranger et un forbanny[104].

Vies des dames galantes · 第 29 / 39 段