quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en
joüir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille,
et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de
soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la
froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se
peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle
réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se
glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et
apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui
allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de
grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi
me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit
estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en
rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une
monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas
seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise
peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans
des chambres de la Reyne, ou dans une église, ou une autre grande
assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'_alta guisa_[100],
comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une
princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que
l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la
verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et
que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et,
quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon
et confident: «La voyez-vous-là en sa façon grave, sa mine sage et
dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une
seule goutte d'eau? Hélas! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y
a giroüette au monde qui se remüe et se revire si souvent et si
agilement que font ses reins et ses fesses.» Quant à moi, je croy que
celuy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy.
Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui
contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient
très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on
abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent
la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour
chasser et porter à manger à leurs petits.
Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez
à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de
réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en
a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'il
s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées: ainsi que j'en
ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes,
qui s'en sont sentis très-glorieux et très-contents dans leur ame, pour
avoir fait de mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté
fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après
eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illutres dames
romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement;
mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la
baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien
d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes,
comme certainement y en pouvoit avoir peu ès temps de ces empereurs
dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela,
autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à
plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur,
les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les
sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles
son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur
place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loüoit leurs beautez et
singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en
part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez,
ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien
déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir
sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres,
loüant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme
d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité
envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il
racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et
leurs airs qu'elles observoient en leur manége, et surtout de celles qui
avoient esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi à
table: car, si à la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut
point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient
tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis
après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée
commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et
sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et
contrefaire les _donne da ben_, estoient tout à trac divulguées réputées
bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les
découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui
estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames,
comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs, questeurs, sénateurs,
censeurs, chevaliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez;
ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestienté les reynes,
qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient
à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses
grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et
contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand
rang et riche étoffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs
empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes
dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont
chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints
commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et
leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable à des coeurs
généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et
loüer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié
que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.
J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à
descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs
dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs
manéges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme
Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particuliers. Et voilà
le gentil corps de ces pauvres dames bien employé; pensant bien faire et
joüer pour complaire à leurs amants, sont décriées et brocardées.
Or, afin de reprendre encore nostre comparaison, tout ainsi que l'on
voit de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures
pierres et matière les uns plus que les autres, et pour ce durer plus
longuement en leur beauté et gloire; aussi y a-t-il des corps de dames
si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void
volontiers le temps n'y gagner tant comme sur d'autres, ny les miner
aucunement.
--Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle
qu'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aagée, et toutesfois
très-belle, qui avoit été putain de son feu frère Daire. Son fils en
devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il
la demanda à son père en partage, aussi-bien que la part du royaume. Le
père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy ce bon
boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont
tel estat se voüent du tout à la chasteté.
--Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislaüs Hongre et roy de
Naples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo
de Balzo, et, après plusieurs assauts et faits d'armes, la prit par
composition avec ses enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aagée,
mais très-belle, et l'emmena avec soy à Naples; et fut appelée la reyne
Marie, fort aimée de luy et chérie.
--J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix
ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en
l'aage de trente ans: aussi fut-elle fort aimée et servie d'un des
grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans
faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aimée d'un grand
roy, c'est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la fait
aimer: aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux
demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle
encor, que je ne sçache coeur de rocher qui ne s'en fust émeu, encore
qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans,
allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispostement comme elle
avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour
telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa
belle face s'en fust changée; mais rien moins que cela, car sa beauté,
sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoient toutes pareilles
qu'elle avoit toujours eu: et surtout elle avoit une très-grande
blancheur, et sans se farder aucunement: mais on dit bien que tous les
matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres
drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils
apoticaires. Je crois que si cette dame eust encor vescu cent ans,
qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien
composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe
et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps!
J'ai veu madame la marquise de Rothelin, mere à madame la douairiere,
princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement offensée en sa
beauté ny du temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur
qu'en la première, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin;
mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont
madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à
blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bourdesiere, depuis en
secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que
l'on eust dit qu'elle estoit en ses plus jeunes ans; si-bien que ses
cinq filles, qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien: et
volontiers, si le choix fust été à faire, eust-on laissé les filles pour
prendre la mère; et si avoit eu plusieurs enfants: aussi estoit-ce la
dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du
serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard
commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu. J'ay veu, qui
est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de
Mezieres, et grand-mère de la princesse Dauphin, en l'aage de cent ans,
auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en l'aage de
cinquante ans: ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison. Sa
fille, madame la dite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais
non si aagée de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle
estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui lui
portoit pareille vertu; car, encore qu'elle eust passé cinquante-trois
ans et ait eu quatorze enfants, on diroit, comme ceux qui la voyent sont
de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles
qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses soeurs: aussi void-on souvent
plusieurs fruits d'hyver et de la dernière saison, se parangonner à ceux
d'esté et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus.
Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté
aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernierement que la belle
Paule de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais,
bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien changé, ny
en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la présidente
Comte de Bordeaux, tout de mesme et en pareil aage, et très-aimable et
désirable: aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant
d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.
--Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais
pourtant encore belle, elle luy respondit: _A mis completas pesta manera
me habla V. M.?_ «Comment à mes complies me parlez vous ainsi?» Voulant
signifier par les complies son aage et déclin de son beau jour, et
l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit: _Sus completas valen
mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquier otra
dama_. «Vos complies vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que
les heures de prime de quelque autre dame qu soit.» Cette allusion est
gentille. Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre
luy remonstrant sa beauté flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il
luy respondit: _Alas visperas se cognosce la fiesta_: «A vespres la
feste se connoist.» On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis
en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encore qu'il
efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veuë avec moy, que
ç'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la
chrestienté. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la
reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames
de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les
advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté, et
eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez
qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde.
Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille la
plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la
reyne d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor
qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce
grand roy Pere du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits
du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de
Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir
esté le premier qui l'ay appelée du nom de petite-fille du roy Pere du
peuple, et ce fut à Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent
l'y appelois-je: aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et
l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy,
et sur-tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne, et peu ou
nul se trouve à qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de
grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire que celle de feu M. de
Guise son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont donc deux
très-grandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et
beauté, et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et
pour lesquelles elle a espousé deux honnestes marys, et deux que peu ou
point en eust-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un
pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le
pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on
tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est
venu le proverbe, _pota ferraresa_, comme l'on dit _cazzo mantouan_.
Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-là pourchassant une fois une
belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le loüoit à la
cour de ses belles vertus, valeurs et perfection pour la mériter, il y
eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que
tous, en disant. «Vous oubliez le meilleur, _cazzo mantuan_.» J'ay ouy
dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantouë qu'on appeloit
le Gobin[101], parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la
soeur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi
fort bossu. Elle respondit, dit-on: _Non importa purche la campana
habbia qualche diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono_[102]; voulant
entendre le _cazzo mantuan_. D'autres disent qu'elle ne profera le mot,
car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour
elle. Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux
nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode
d'Italie, et retroussée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il
n'y eut point encore de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne
dist: «Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est
belle; et est bien aisé à juger que ce beau visage couvre et cache
d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point;
tout ainsi qu'à voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il
est à juger qu'au dedans il y a de belles chambres, anti-chambres,
garde-robbes, beaux recoins et cabinets.» En tant de lieux encor
a-t-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arrière-saison,
et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que
l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeurera
gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes
et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois; mais elles sont
trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs; tant il y a que ce ç'a
esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et
son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantité d'ennuys et
d'enfants. Qui pis est, les Italiens, méprisants une femme qui a eu
plusieurs enfants, l'appellent _scrofa_, qui est à dire _une truye_;
mais celles qui en produisent de beaux, braves et généreux, comme cette
princesse a fait, sont à loüer, et sont indignes de ce nom, mais de
celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation: Quelle
mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose qui est la plus
legere et inconstante fait la résistance au temps, qu'est la belle
femme! Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry, car j'estime
fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes:
c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alléguerois encore
volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Françoises,
belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce
rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui regne
aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si
elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veuë
en son esté et en son automne: quant à son hyver, elle y approche fort:
si elle n'y est; car il y a long-temps que je ne l'ay veuë. La première
fois que je la vis, je sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je crois que
ce qui l'a maintenue si long-temps en sa beauté, c'est qu'elle n'a
jamais esté mariée, ny a supporté le faix du mariage, qui est fort
onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est à
loüer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave,
belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus. L'autre
princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne
Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa derniere
saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus
que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme,
Caraffe, et pour l'élection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux
s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et
alla à Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit général
M. le grand-prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon
frère, le conduisit avec seize galleres; et firent si bonne dilligence
et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux
nuicts à Civita-Vecchia, et de-là à Rome; où estant, M. le grand-prieur
voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme
de vray elle demeura trois mois à faire), et par conséquent son frère ne
pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il
s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps. A
son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le
receut comme si ce fust esté un roy; mais avant que d'y arriver salua la
ville d'une fort belle salüe qui dura long-temps, et la mesme luy fut
rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit
estrangement durant cette salüe; et tenant ses galleres en batailles et
en loly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de
Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien,
vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander
permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous
ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la
ville et visiter les sépulchres de ses prédécesseurs qui estoient là
enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le
vice-roy l'accorda très-librement. M. le grand-prieur donc s'advança et
recommença la salüe aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des
canons de courcie des seize galleres, que des autres pièces et
d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le
mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de
flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les
forçats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme,
avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit
capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine;
et bien que l'on trouvast nos galleres françaises très-belles, lestes et
bien espaverades, et sur-tout la Réalle, à laquelle n'y avoit rien à
redire; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral. Estant
donc entré dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous
autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des
chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la ville,
comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genets, chevaux
d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des
housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres
d'argent. Qui vouloit montoit à cheval, montoit qui en coche vouloit,
car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux
attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu
voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du
regne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du
vice-roy, très-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus
beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et
se manioit très-bien, et faisoit de très-belles courbettes, ainsi qu'on
parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et
aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus: et il le
faisoit très-bien valloir et aller, et de fort bonne grace, car il
estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-là et des plus
agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien
dénoüée; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut
conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le
vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et
logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa
troupe: il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus à
ce voyage.