--Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un

jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la

voyant, il ne dit que ces mots: «Ha! que j'en voudrois bien, s'il

m'estoit permis!» Elle soudain respondit: «S'il vous plaist, ne

savez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez des loix et

non pas les recevez?» Sur ce bon mot et bonne volonté, il l'espousa et

se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent données à l'un de

nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et

devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après lui avoir jetté

des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre sa

volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je

sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la

persuader de venir là. Elle, qui n'estoit point sotte, se défendit le

mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer,

sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point

d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy

demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dist au Roy? Elle, ayant un

peu songé, tout à coup, comme d'une désespérade, proféra ces mots: «Que

vous luy direz? dit-elle; autre chose, si-non que je sçay bien qu'un

refus ne fut jamais profitable à celuy ou à celle qui le fait à son Roy

ou à son souverain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sçait

plustost prendre et commander que requérir et prier.» Le gentilhomme, se

contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit

l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle,

sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut

d'esprit et d'envie d'avoir affaire à son Roy, encore qu'on die qu'il ne

fait pas bon se joüer ni avoir affaire avec son Roy: il s'en faut ce

point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit

sagement et constamment. Pour reprendre cette Julia, marastre de cet

empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre à mary

celui sur le sein de laquelle; quelque temps avant, il luy avoit tué son

propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas coeur.

Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel

honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aimée de son mary, encore

qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa

beauté; car elle estoit très-belle et très-accorte, témoins ses paroles,

qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.

--Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces

Beatricine, veuve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy

porta en mariage quatre cents mille escus, sans les autres meubles,

bagues et joyaux, qui montoient à un haut prix, et qui effaçoient sa

vieillesse; nonobstant laquelle fut soupçonnée de son mary d'aller

ribauder ailleurs, et pour tel soupçon la fit mourir. Vous voyez si la

vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand

usage qu'elle en avoit luy en donnoit encore l'envie.

--Constance, reyne de Sicile, qui, dès sa jeunesse, et toute sa vie,

n'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant à

s'emanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle

pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et

se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans,

duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y

ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde

n'entrast en doute que son fruit fut apposté: qui fust un des grands

miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de

Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand

personnage; mais ce sont-ils ceux-là, la pluspart, des braves, que les

bastards, ainsi que me dit un jour un grand.

--J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, soeur de madame d'Usez, de la

maison de Tallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de

plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay, qu'on a veu

grand joüeur à la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours,

soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage

très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y

sont accoutumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle

empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux

dont elles en ont pratiqué l'usance si longtemps? Et que deviendroient

tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris,

et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et

conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles

compositions, en remettant et entrenant leur débile estomach, ne fassent

encore autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le

corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes; qu'il faut par

après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus

souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler

autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui

meilleur est pour elles, est, qu'estant aagées et venues sur les

cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere

et toute ample liberté de se joüer et recueillir les arrerages des

plaisirs, que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enflure

de leur traistre ventre: de sorte que plusieurs y en a-t-il qui se

donnent plus de bon temps en leurs amours depuis cinquante ans en bas,

que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en

ay-je oy parler en telles complexions, jusques-là que plusieurs en ay-je

cogneu et ouy parler qui ont souhaité plusieurs fois les cinquante ans

chargés sur elles pour les empescher de la groisse, et pour le faire

mieux sans aucune crainte ni escandale. Mais pouquoy s'en en

garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'après la mort aucunes ont

quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je fasse un

conte que je vais faire.

--J'ay eu d'autres fois un frere puisné qu'on appeloit le capitaine

Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il

faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser

la loüange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et

aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui

avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un

des Rodomonts de-là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la derniere

reprise. Il fut dédié par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il

fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et

s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de

Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint là pour vaquer à ses

études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny

propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et

l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française

veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de

La Roche[99], et en tira de la joüissance, s'entr'aimant si fort l'un et

l'autre, que mon frere, ayant esté rappelé de son pere, le voyant mal

propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui

l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit

fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec

luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui

elle avoit esté, et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut

mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans

aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la

conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort

aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et

disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon

frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand-mere et ma mere,

qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de

quelque temps, se dégoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre,

les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme,

où il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six

mois sans venir à sa maison; au bout desquels il vint voir sa mère, qui

estoit lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à

Pau, à laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres.

Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne

chere, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une

heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et

d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere

respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux),

tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau

gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir

entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de

cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles

conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos,

tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frere sur

la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois

mois; puis le prit par la main et luy dit: «Mon cousin (car ainsi

l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en

notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand

pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous

point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?--Non, madame,

respondit-il.--Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua-elle.» Mon

frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien

mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.--Or, je vous advise,

dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la

tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici

dessous vous enterrée, que vous avez tant aimée; et puis que les ames

ont du sentiment après nostre mort, il ne faut pas douter que cette

honneste créature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous

avez esté sur elle; et si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur

de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et

d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassés,

et mesme de ceux que l'on a aimez, je vous prie luy donner un _Pater

noster_ et un _Ave Maria_, et un _De profundis_, et l'arrousez d'eau

bénite; et vous acquerrez le nom de très-fidèle amant et d'un bon

chrestien. Je vous lairray donc pour cela, et pars.» Et s'en va. Feu mon

frere ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luy

en fit un peu la guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos

et y avoit bonne grace. Voilà l'opinion de cette bonne princesse

laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par

créance, à mon advis. Ces propos gentils me font souvenir d'une épitaphe

d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre-Dame _del Populo_, où

il y a ces mots: _Quæso, viator, ne me diutius calcatam, amplius

calces_: «Passant, m'ayant tant de fois foulée et trépée, je te prie ne

me tréper ny ne me fouler plus.» Le mot latin a plus de grace. Je mets

tout cecy plus pour risée que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne

se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles

dames qui se sont fort aimées, et ont aimé et aiment, et se plaisent à

estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé; mais pourtant

c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles

aiment plus, quand vous leur dites que ce sont tousjours elles, et

qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et sur-tout qui ne

deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à

son serviteur: «Je ne sais que désormais la vieillesse m'apportera plus

grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci,

je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de

plaisir; que si cecy dure et continuë jusqu'à mon extreme vieillesse, je

ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le passé.» Or,

touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez

d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à

l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se

diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela,

cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentilles

comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et

superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor

belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les

ruines de ces beaux palais, ces superbes colissées et grands termes,

qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et

terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et

espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de

très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et

plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux

massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils

trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent

aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi

souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de

vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré

long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que

celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf

venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on

pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les

tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demeurer sain

et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent;

mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les

concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que

celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et

la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou

de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de

plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et

gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard

que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny

soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune,

elles s'en sçavent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remédient

au froid en plusieurs façons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il à

garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas: si-bien

qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut

présumer qu'elle soit perduë par le bas, et qu'il n'y reste encor

quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.

--J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien

adonnée à l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perduë de veuë

l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel

retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy

avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégousté et reffroidy,

qu'il ne la voulut plus attaquer, ny renouveller avec elle le plaisir

passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la

vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la

malade, et lui l'estant venuë voir sur jour, elle luy dit: «Je sçay

bien, monsieur, que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par

mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la

moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là; si mon visage

vous a trompé, cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant,

et la trouvant par-là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost

en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée.

«Et voilà, dit la dame, monsieur, voilà comme vous autres estes trompez.

Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux

visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je

vous apprens cela.» Une dame comme celle-là, estant ainsi devenus

changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy,

qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant

qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour

récompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y

prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage

autresfois.

--J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour

avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une

fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne

refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car

il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une

fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à

laquelle un jour son mary luy demandant «pourquoy son poil d'en-bas

n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: Hà,

dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en

ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à

d'autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure toujours,

sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et

sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et santé, et non des

autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes

cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.» Elle avoit raison de

parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des

gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour

trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi

chenuës. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là

en toutes les deux façons.

--J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux

courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles estres

venues vieilles par-là: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes,

avoient le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé.

Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs

vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme

jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et

n'y trouvoient rien de changé que le visage; et aimoient autant coucher

avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes

qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur

des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux

chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manége et pour

le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur

vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien

dressés, et ont continué leur gentille addresse.

--J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit _le

Quadragant_, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux

ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et

n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous

ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de

mesmes à un grand coursier qu'on appeloit _le Gonzague_, du haras de

Mantouë, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu _le Moreau

superbe_, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui

avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je

passay par-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que

lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M.

de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le

roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa

d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois

jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le

feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille

_le Bay de la Pay_, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de

la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce

qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir en son haras

d'Esclairon _le Bay Samson_, qui servoit là d'estalon, pour le servir en

la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premieres guerres,

feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-là

d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les départit aux uns et

aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa

part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit

donné au roy Henry, et l'appeloit-on _le Compere_: tout vieux qu'il

estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver

en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut

le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de

Savoye luy avoit donné, et l'appelloit-on _le Malheureux_: et

s'appelloit ainsi quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très-mauvais

présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut

en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants

gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il

en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent

bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont

plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que

jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en

leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et

donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien

apprises et dressées; et volontiers telles leçons mal-aisément

s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort

libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et

cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien

pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au

contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que

des jeunes et à dresser: ainsi la raison en cela le veut.

Vies des dames galantes · 第 27 / 39 段