--J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa

fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de

l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres

discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là;

il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray

pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir

au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de

village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais,

quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en

avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre

des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de

chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet

amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou

plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que,

devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les

injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes

ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, _mucho sabe la sorra; pero

sab mas la dama enamorada_; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais

une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame

précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire

qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu,

et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à

Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de

chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce

temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me

voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra

un escrit au costé de la fenestre: «Tenez, dit-il, lisez cela,

monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en

voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute

femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord,

mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que

quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité

desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy

faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il

n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le

concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez

pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et

cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses

chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort

basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez,

s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys,

ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais

il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien

connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et

tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et

viduitez.

--J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car,

encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir

quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les

heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces

choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de

l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi

pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette

dame des _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui avoit trois

serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois

fort accortement entretenir.

--J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste

gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se

vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut

faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule

fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec

vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous

seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon

serviteur, car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà

comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour

bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme

j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste

dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit

refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: _Hembra o

dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca

pueden haser cosa que sea buena_; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame

sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne

pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la

femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne

peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance

que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper

aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur.

Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille,

d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et

abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle

qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine

à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a

jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte

aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a

aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre

toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est

ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon,

Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce

nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance,

faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la

cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si

elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort

surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne

le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux

Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente

avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se

maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle

nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et

pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de

madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye

mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et

son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe,

solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne

faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant

l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay

veu refuser de très-bons et très-grands. Ma soeur de Bourdeille, qui

est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis,

et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et

opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici

laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de

Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est

morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas

faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de

biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général

Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car

je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle

et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable,

et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme

à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur

d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de

Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en

Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne

quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort

courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein

de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre

sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et

richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et

luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela:

aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit

une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en

France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame

de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne

l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son noeud

virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une

très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans

les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères

l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses

galères et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy

parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point esté esconduit, car il

estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme

elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des

meilleurs de la chrestienté; messieurs ses frères, principalement les

deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la

barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage

et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs: ils vouloient

fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient

de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la

croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, à

mon advis, à son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit

fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup,

m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en

telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoistre.

--J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je

ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy

aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est

_propter mollitiem_; et ce mot _mollities_ s'interprète qu'elles sont si

molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de

se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes

de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part

elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles

n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se

contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des

hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi

vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort

privilégiées, jusques-là que la justice n'avoit pouvoir sur elles à les

sentencier à la mort: si bien que nous lisons que, du temps du

triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut

condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy

procréée; et estant sur l'eschaffaut représentée une sienne fille fort

belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouvée pucelle,

il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme

sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau:

cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient

très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur

religion: car si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs

corps, elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand

elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré car on les enterroit toutes

vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui,

ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied

en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de

son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient

aussi telle authorité, que bien souvent ont elles esté crues et

moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les

chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur

Théodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel

empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les

remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes,

et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantité

d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger,

passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité

s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Théodose ne les y voulut

jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de _Vesta_, qui

signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne

jette semence ny n'en reçoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente

ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu

sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos

religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles

estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte

Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses

d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se

marient. Aussi ce poëte Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy

la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux

amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance

entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir

ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie

l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables

spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais

pouvoient-elles dire aussi: «Par faute d'autres jeux plus plaisants, que

les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en

ceux-cy.»

--Quant à la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs

qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu

aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en

cachette, et en toute leur pleiniere volonté, que leur estant sujettes

par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs

viduïtez, il ne les en faut pas tant loüer, comme l'on diroit, jusqu'à

ce que l'on sçache leur vie. C'est après, selon que l'on descouvre,

qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut

desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene

l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi

fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloüer les yeux et les pensées

des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoistre leur bien;

car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui

sera une bonne putain, et joüera son jeu si bien à point, et si à

couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me

pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent

mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au

bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la

peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui

vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ni

desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces

aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les

cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut

tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye

apparence.

DISCOURS CINQUIÈME.

Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme

les jeunes.

Puisque j'ay parlé cy-devant des vieilles dames qui aiment à roussiner,

je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accommence, et dit qu'un

jour moy, estant à la Cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et

belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots: _Que ningunas

damas lindas, o allo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a

baxo_; «que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la

ceinture jusques en bas.» Sur quoy je luy demanday comment elle

l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en

bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour

l'envie et l'appetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en

estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit

qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; «car, quant à la

picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en

guérisse que par la mort, quoiqu'il semble que l'aage y vueille

répugner; d'autant que toute femme belle s'aime extresmement, et en

s'aimant ce n'est point pour elle, mais pour autruy; et nullement

ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aimé de soy et de soy-mesme

amoureux, abhorroit toutes autres amours.» La belle femme ne tient rien

de cette humeur; ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame,

laquelle, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy,

dans son lit se mettoit toute nuë, et en toutes postures se contemploit,

s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre voüée

à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary

nullement égal à elle. Enfin elle s'enflamma tellement par telles

contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot

voeu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voilà donc comme la

beauté allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte à ceux

qu'elle veut puis après, soit aux marys ou aux serviteurs, pour les

mettre en usage; aussi qu'un amour en amene un autre. De plus, estant

ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de

respondre, la voilà troussée: ainsi que Lays disoit que toute femme qui

ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy, le coeur

s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme

ne refuse jamais loüange qu'on lui donne; et si une fois elle se plaist

ou permette d'estre loüée en sa beauté, bonnes graces et gentilles

façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour

le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continuë nous

l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée

au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continuë luy est toujours

très-douce et agréable; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustumé une

bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur

l'aage, tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les

médecins: aussi, tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande

d'une bonne chair qu'elle a accoustumé; et si sa bouche d'en haut y

prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la

friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans,

oui plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou

autres accidents: que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant

on la reprend bien.

L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l'aage,

qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de

Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans

un mol et beau lit, et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme et non

pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en

partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure,

encor que ce soit en dépit de luy; mais la femme, en quelque aage

qu'elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute

matière; j'entends si on lui en veut donner: mais il n'y a si vieille

monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve

quelque chevaucheur malautru; et quand bien une femme aagée n'en

sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses

jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du

marché, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui

coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Héliogabale, qui,

tant plus il acheptoit les viandes cheres, tant meilleures les

trouvoit-il; fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste,

tant plus plaist, pour le grand désir que l'on a de bien faire valloir

la besogne et denrée que l'on aura bien acheptée; et le tallent que l'on

a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut.

Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavaliers

espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortants de son logis

mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre: elle mit la

tête à la fenestre, et s'escria à eux: _Senores, mis amores se gagnan

con oro y plata, non con hierro_; c'est-à-dire: «Messieurs, mes amours

se gagnent avec l'or et l'argent, et non avec le fer.» Voilà comme tout

amour bien achepté est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqué

tels marché en sçavent bien que dire: d'alléguer des exemples de

plusieurs dames qui ont bruslé en leur vieillesse aussi bien qu'en

jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux

par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit à moi maintenant

chose superfluë, puis qu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; ci en

rapporteray-je icy aucuns, car la chose la requiert et sert à cette

cause.

--J'ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien

que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui

avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour

les avoir telles: il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent

qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. «Voilà, dit-elle donc, un

malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas

(le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour; et si

je l'en lave encore tous les jours.»

--J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle se voulant

remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons

sur ce qu'elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises

humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle

estoient veufve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary,

d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces

humeurs s'asséchoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon

compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se

remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il

valloit mieux estre séche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et

l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit; mais je dis avec un

mary et un amoureux nouveau, qui l'aimoit bien autant pour l'amour du

bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encore qu'il y ait

plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir,

et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir

mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants. Les

courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent

cette maxime, que _una galina vecchia fà miglior brodo che

un'altra_[98]. Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et

se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et

inquiétement, qu'elle faisoit trembler non-seulement le lit, mais toute

la maison. Voilà une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsi

et s'esmouvoir, _subare à sue_, qu'est à dire une porque, ou truye. Nous

lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima

Cezonnia, non tant par sa beauté qu'elle eut, ni d'aage florissant, car

elle estoit desja fort avancée, mais à cause de sa grande lascivité et

palliardise qui estoit en elle, et la grande iudustrie qu'elle avoit

pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée,

laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et

jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy,

habillée et armée en garçon, et chevauchant de mesme costé à costé de

luy, jusques à la montrer souventes fois à ses amys toute nuë, et leur

faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien

dire que l'aage n'eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif,

puis qu'il l'aimoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il lui

portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit à sa belle

gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant:

«Voilà une belle gorge, mais aussi il est en mon pouvoir de la faire

couper.» Hélas! la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup

d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et

accravantée contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la méchanceté de

son père.

Vies des dames galantes · 第 26 / 39 段