--J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire à cette-cy,

qui ne pleura ainsi; car, la première nuict et seconde de ses nopces,

elle se conjoignit tellement avec son mary second, qu'ils enfoncèrent et

rompirent le chaslis, encore qu'elle eust une espèce de cancre à un

tétin; et nonobstant son mal, ne laissa d'un seul point son amoureux

plaisir, l'entretenant par après souvent de la sottise et inhabilité de

son premier mary. Aussi, à ce que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes,

c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes,

qu'elles les entretiennent de la vertu et valeurs de leurs premiers

marys, comme estants jaloux des pauvres trépassez, qui y songent autant

comme de revenir en ce monde: d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en

a-t-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais, comme

se sentant fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les

interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges, comme

j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver

meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'apprentifs,

dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le

contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire efforcer

les derniers à faire les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient

bonnes à l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille et plaisante du

Levant, jadis possédée des Gennois, et depuis trente-cinq ans usurpée

par les Turcs, dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestienté.

En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchands gennois, le

coustume est que si une femme veut demeurer en viduïté, sans aucuns

propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certain prix

d'argent, qu'ils appellent _argomoniatique_, qui vaut autant dire (sauf

l'honneur des dames) _c.. reposé et inutile_. Je leur ay demandé sur

quoy cette coutume pouvoit estre fondée: ils me respondirent que pour

tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure que nostre France ne

demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufves qui ne se

remarient point; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que

d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. inutile et reposé; que

si ce n'est par le mariage, pour le moins autrement qu'ils le font

travailler et fructifier, comme j'espère de dire. Non plus ne payeront

aussi aucunes de nos filles de France que celles de Chio, lesquelles,

soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage

avant que d'estre mariées, et qu'elles veulent continuer le mestier sont

tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un très-bon marché

pour faire cela toute leur vie) au capitaine de la nuict, afin de le

pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela

gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son

Estat.

--Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions

tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la

coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne

de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles

allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer,

pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers,

passants et navigeants, qui descendoient exprès, voire bien souvent se

destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre,

et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient

très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles

beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui

plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les

beautez, qualitez et tentations des filaudes.

--Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont

point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids,

au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure

pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures; mais elles

se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses

courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs

amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de

Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu'à aucunes,

la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande

peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au

contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et

les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en

ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent

mariées sans doüaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour

leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux

bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement

toutes nuës avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande;

ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire: c'est

à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estat estoit-ce, les belles

filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point, mais ouy

bien un plaisir pour la veuë, et mesme en leur mouvement de corps à

danser, et encore plus à luiter: et puis quand ils venoient à tomber

l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, _Illa sub, ille super_, et

_ille sub, illa super_, c'est-à-dire, «elle dessous, luy dessus, et elle

dessus, luy dessous.» Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y

eust là toute honnesteté? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en

esbranlast, et, que, se faisant là en public et de jour les petites

attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats

et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun

doute, veu que ledit Lycurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos

d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse:

et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme

belle et jeune à un galant jeune homme qu'il choisissoit; mais il

vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus

proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avec

luy, à ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer fussent au moins

du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la

belle-soeur au beau-frère; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé

cela, encore que nostre Saint Pere en aye baillé plusieurs dispenses

fondées sur plusieurs raisons.

--Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes

autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de

veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage

comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien

spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son

voeu au dieu Hymenée, elle me respondit: «Par vostre foy, seroit-il

pas fat et malhabile le forçat ou l'esclave, après avoir longuement tiré

à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa liberté, s'il

s'en alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d'un

orageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté sous

l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis

que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps?» Et

une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le

Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler,

«nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoüir:» faisant

une allusion sur ce mot de _conjoüir_, comme voulant dire qu'elle

vouloit bien faire à son c.. joüir d'autre chose qu'à un second mary,

suivant le proverbe ancien qui dit qu'_il vaut mieux voler en amour

qu'en mariage_: aussi que les femmes sont sottes par-tout.

--J'ay ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme

qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle

ne vouloit point un mary: «Hà! dit-elle, ne me parlez point de mary, je

n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre

affaire.--Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je

ne puis estre.» Elle luy repliqua: «Servez bien et perseverez; possible

le serez-vous.»

--J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et

mariée, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint à perdre son

mary, et en faire un regret si extrême qu'elle en devint seiche comme

bois[95]; pourtant ne delaissa de se donner au coeur joye d'ailleurs,

jusqu'à emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce

disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le

dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit

rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses

valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour,

n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres

femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande dame

de Dauphiné, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, qui fut

trouvée couchée sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus

elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par

ainsi guérit aisément son mal d'amour.

--J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en

lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du

temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait

bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval;

mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en

petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une

piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean

de Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son

maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé

souvent porter de petits messages à sa soeur, qui estoit pour lors

veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse

après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos

et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il

aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux;

ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand

elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour,

comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais

songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla

descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,»

respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour.

Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes

dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est:

et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de

belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame

donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire

qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais

qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du

monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle

se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce

temps ce mot de _maistresse_ ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné,

pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire

foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et

d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy

disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand.

Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant

page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain

voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que

vous voyez en les _Nouvelles du monde advantureux_, d'un valet de

chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront

au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi

bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple.

Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce

n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils

sont maillés comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent

avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour

de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand

elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en

paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les

affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout

passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont

maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en

donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne

rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et

richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux

autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi

que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses,

lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et

de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent

pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance;

et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs

siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr

de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De

leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point

parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de

négatives, de contradictions et de vengeances.

--J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait

longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage;

mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa

maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue,

luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour

honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour

honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures

spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes

pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque

certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se

rendent deshonnestes et lubriques.

--Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux,

et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame

veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, «Et quoy,

dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à

la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et

bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela.

Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay

dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je sçay bien

qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais

pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée _poultre_, qui

est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une

jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et

rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de

Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on

la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute

suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne

ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté

bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se

mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy

remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de

jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons

de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces

mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et

puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le

champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu

fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne

vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et

retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles,

il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait

de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo;

mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre

pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je

sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une

dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par

le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit

qu'elle estoit abolie.--En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va?

son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du

mouvement perpétuel.»

--Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle

on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles,

qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité

est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du

mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit

et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce

sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à

faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que,

et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent

toutes à l'amour.

Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville,

car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes,

pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon

opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard

et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer

prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une

fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la

matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui

se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile;

mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les

plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le

plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy,

lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux

aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles,

quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy

d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais

il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain,

Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et

galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit

Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy

après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son

espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son

espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien

fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous

laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y

en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits

compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains

presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.

--J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame

qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en

heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement,

ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui

estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot

des courtisannes de Rome: _Non si parla, la signora è accompagnata_[97].

Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande

seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et

feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy

elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée,

et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de

quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la

dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la

cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie,

qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un

sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de

tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la

bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la

bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme,

car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble!

Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la

chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans

son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce

ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté

descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est

celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en

voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite

jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui

pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se

voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il

est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit

s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.»

Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire

qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour

fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces

ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en

disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas

ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.

Vies des dames galantes · 第 25 / 39 段