Surquoy il me souvient d'un conte d'un galant et beau seigneur s'il en

fut oncques, lequel est mort, et, se plaignant un jour de la capacité de

la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit négocié, il

disoit qu'à la fin il seroit contraint de rechercher les filles

enfantines, et quasi sortantes hors du berceau, pour ny sentir tant de

vagues en si pleine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour

plus à plaisir nager à un destroit. S'il eust adressé ces paroles à une

grande et honneste dame que je connois, elle lui eust fait la mesme

response qu'elle fit à un gentilhomme de par le monde, qui, lui faisant

une mesme complainte, elle luy respondit: «Je ne sçay qui se doit

plustost plaindre, ou vous autres hommes de nos capacitez et amplitudes,

ou nous autres femmes de vos petitesses ou menuises, ou plustost petites

menuseries; car il y a autant à se plaindre en vous autres que vous en

nous, que si vous portiez vos mesures pareilles à nos calibres, nous

n'aurions rien à nous reprocher les uns aux autres.» Celle-là parloit

par vraye raison; et c'est pourquoy une grande dame, un jour à la Cour

regardant et contemplant ce grand Hercule de bronze qui est en la

fontaine de Fontainebleau, elle estant tenue sous les bras par un

gentilhomme qui la couduisoit, elle lui dit que cet Hercule, encore

qu'il fust très-bien fait et représenté, n'estoit pas si bien

proportionné de tous ses membres comme il falloit, d'autant que celuy du

mitan estoit par trop petit et par trop inesgal, et peu correspondant à

son grand colosse de corps. Le gentilhomme luy respondit qu'il n'y

trouvoit rien à redire de ce qu'elle luy disoit, si-non qu'il falloit

croire que de ce temps les dames ne l'avoient si grand comme du temps

d'aujourd'huy.

--Une très-grande dame et princesse[83], ayant sçeu que quelques-uns

avoient imposé son nom à une grosse et grande colouvrine, elle demanda

pourquoy. Il y eu eut un qui respondit: «C'est par ce, madame, qu'elle a

le calibre plus grand et plus gros que les autres.» Si est-ce pourtant

qu'elles y ont trouvé assez de remede, et en trouvent tous les jours

assez pour rendre leurs portes plus estroites, quarrées et plus

malaisées d'entrée; dont aucunes en usent, et d'autres non; mais

nonobstant, quand le chemin y est bien battu et frayé souvent par

continuelle habitation et fréquentation, ou passages d'enfants, les

ouvertures de plusieurs en sont toujours plus grandes et plus larges. Je

me suis là un peu perdu et desvoyé; mais puis que ça esté à propos il

n'y a point de mal, et je retourne à mon chemin.

--Plusieurs autres filles y a-t-il lesquelles laissent passer cette

grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus

grandes maturitez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature

très-froides à leur commencement et à leur avenement, car il y en a et

s'en trouve, soit ou qu'elles soient tenues de court, comme il est bien

nécessaire à aucunes, comme dit le refrain esgnol, _vignas e hinas son

muy malas à guardar_; c'est-à-dire: «Les vignes et les jeunes filles

sont fort difficiles à garder,» que pour le moins quelque passant,

paysant ou séjournant n'en taste aucunes. Il y en a aussi qui sont

immobiles, que tous les aquilons et vents d'un hyver ne sçauraient

esmouvoir ny esbranler. Il y a d'autres si sottes, si simples, si

grossieres et si ignares, qu'elles ne voudroient pas ouyr nommer

seulement ce nom d'amour. Comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit

de l'austère et réformée, que quand elle entendoit parler d'une putain

elle en evanouissoit soudain; et ainsi qu'on faisoit ce conte à un grand

seigneur devant sa femme, il disoit: «Que cette femme ne vienne donc pas

céans; car si elle evanoüit pour ouyr parler des putains, elle mourra

tout à trac céans pour en voir.» Il y a pourtant des filles que,

lorsqu'elles commencent un peu à sentir leur coeur, elles s'y

apprivoisent si bien, qu'elles viennent manger aussitost dans la main.

D'autres sont si dévotes et consciencieuses, craignant tant les

commandements de Dieu nostre souverain, qu'elles renvoyent bien loin

celuy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces dévotes

patenostrieres, mangeuses d'images, et citadines ordinaires d'églises,

qui, sous cette hypocrisie, couvoient et cachoient leurs feux, afin que

par telles feintes et faux semblants, le monde ne s'en apperceust, et

les estimast très-prudes, voire à demi saintes. Mais bien souvent elles

ont trompé le monde et les hommes. Ainsy que j'ay ouy raconter d'une

grande princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle

vouloit attaquer quelqu'un d'amour (car elle y estoit fort sujette),

commençoit tousjours ses propos par l'amour de Dieu que nous lui devons,

et soudain les faisoit tomber sur l'amour mondain, et sur son intention

qu'elle en vouloit à celuy auquel elle parloit, dont par après elle en

venoit au grand oeuvre, ou, pour le moins, à la quittessence. Et voilà

comme nos dévotes, ou plustost bigotes, nous trompent; je dis ceux-là

qui, peu rusez, ne connoissent leur vie.

--J'ay ouy faire un conte, je ne sçay s'il est vray; mais un de ces ans,

se faisant une procession générale à une ville de par le monde, se

trouva une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds et grande

condition[84], faisant de la marmiteuse plus que dix, et c'estoit en

caresme: au partir de là elle s'en alla disner avec son amant d'un

quartier de chevreau et d'un jambon: la senteur en vint jusqu'à la ruë;

on monta en haut, et on la trouva en telle magnificence, qu'elle fut

prise et condamnée de la promener par la ville avec son quartier

d'agneau à la broche sur l'espaule et le jambon pendu au col.

N'estoit-ce pas bien employé de la punir de cette façon?

--D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui

dédaignent et le ciel et la terre par manière de dire, qui rabroüent les

hommes et leurs propres amoureux, et les rechassent loin; mais à telles

il faut user de temporisement seulement et de patience et de

continuation, car avec tout cela et le temps vous les mettez et avez

sous vous à l'humilité, estant le propre et superbe de la gloire, après

avoir fait assez des siennes et monté bien haut, de descendre et venir

au rabais: et mesmes de ces glorieuses en ay-je veu aucunes lesquelles

bien souvent, après avoir bien desdaigné l'amour et ceux qui leur en

parloient, s'y rangeoient, les aimoient, jusqu'à espouser aucuns qui

estoient de basse condition et nullement à elles en rien pareils. Et

ainsi se joue amour d'elles et les punit de leur outrecuidance, et se

plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à d'autres, car la victoire en

est plus glorieuse, puis qu'elles surmontent la gloire. J'ay cogneu

d'autrefois une fille à la Cour, si entiere et si desdaigneuse, que

quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster

d'amour, elle luy respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris de

l'amour, par paroles si rebelles et arrogantes (car elle disoit des

mieux), que plus il n'y retournoit: et si, par cas fortuit, quelquefois

on la vouloit accoster et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et

rabroüoit, et de paroles, et de gestes, avec mines desdaigneuses; car

elle estoit très-habile. Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien

aller à un qu'il l'engrossa quelque vingt jours avant qu'elle se

mariast; et si pourtant c'est un qui n'estoit nullement comparable à

force autres honnestes gentilhommes qui l'avoient voulu servir. En cela

il faut dire avec Horace, _sic placet Veneri_; c'est-à-dire, «c'est

ainsi qu'il plaist à Vénus;» et ce sont de ses miracles.

--Il me vint en fantaisie une fois à la comédie d'y servir une belle et

honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais

glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amoureux extrémement.

Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle

me pouvoit parler et respondre; car à brave brave et demy. Elle ne s'en

sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon,

je la loüois extrémement, d'autant qu il n'y a rien qui amollisse plus

un coeur dur d'une dame que la loüange, autant de ses beautez et

perfections, que de sa superbité; voire luy disant qu'elle luy séoit

très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou

dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port

altier et sur une réputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre

ferme[85]; et pour ce, que je l'en honorois davantage, et que je ne la

voulois jamais appeler autrement que ma _Gloire_. En quoy elle se pleut

tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son _Arrogant_. Continuant ainsi

tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part

en ses bonnes graces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la

voulut servir; mais un très-grand favory du Roy, brave certes et

vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy

l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont

tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours très-honorée. Je ne

sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que

tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré à ce coup,

encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes

façons, mais je tais le nom.

--Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et

qui sont si folastres, si endemenées et si enjoüées, qui ne se mettent

autres sujets en leurs pensées qu'à songer à rire, à passer leur temps

et à folastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre

chose, sinon à leurs petits esbattements. J'en ay connues plusieurs qui

eussent mieux aimé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courir, que

tous les propos d'amour: aucunes la chasse, si bien qu'elles se

pouvoient plustost nommer soeurs de Diane que de Vénus. J'ay cogneu un

brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de

l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; «car, disoit-il,

lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses

chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon coeur estre

métamorphosé en quelque beau chien ou levrier, ou que mon ame fust

entrée dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle se

pust arrester à mon amour, et mon ame guérir de ma play.» Mais après il

la laissa, car il n'estoit pas bon laquais, et ne la pouvoit suivre ny

accompagner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses

esbattements la conduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles

filles, après avoir laissé leur poulinage et jetté leur gourme (comme

l'on dit des poulains), et après s'estre ainsi esbattues au petit jeu,

veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble

à celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous jolis, gentils et

enjoüez en leur poil follet; mais, venant sur l'aage, ils se

convertissent en malice et à mal faire. Telles filles que je viens de

dire font de mesme, lesquelles, après s'estre bien joüées et passé leurs

fantaisies en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en

voltes, en courantes et en danses, ma foy, après elles se veulent mettre

à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d'amour. Bref, pour

faire fin finale, il ne se voit guères de filles, femmes ou veufves qui

tost ou tard ne bruslent, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons,

comme tous bois, fors un qu'on nomme _larix_, duquel elles ne tiennent

nullement. Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait

feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules César en fit l'expérience

retournant de la Gaule. Il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir

vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy

obéyrent, fors ceux d'un chasteau appelé Larignum, où s'estoient retirés

quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebelles, si

bien qu'il fallut à César rebrousser et les aller assiéger. Approchant

de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, dont il

s'en moqua, disant que soudain il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost

d'apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand

et fit si grande flamme, que bien-tost on en espéroit voir la ruine et

destruction; mais, après que le feu fut consommé et la flamme disparue,

tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estat

qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruynée: dont il

fallut à César qu'il s'aidast d'autre remede, qui fut par sappe, ce qui

fut cause que ceux de dedans parlementerent et se rendirent; et d'eux

apprit César la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau

Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifié. Il y a plusieurs

peres, meres, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et

femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroient leur esprit

plus content, et n'auroient si souvent la puce en l'oreille, et n'y

auroit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car

le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres,

sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une

que je sçay, et nature demeureroit imparfaite; au lieu qu'elle est

très-parfaite, laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne

sortirons jamais du bon chemin.

* * * * *

ARTICLE III.

De l'amour des veufves.

Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant que nous

parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est

bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté,

et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny

d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et

coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des

femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que

nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps

ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui

m'alléguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel,

traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par

mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou

de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit

que l'héritier n'a nulle réprimende ou esgard sur les moeurs de la

veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler

sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit

prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne

trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la

veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou

qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'onsiesme mois d'un mesme

an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de

son premier lict. Et, quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu

faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de

son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens

cecy); car si l'héritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy

ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de

son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit

veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses

poursuites de ces galants héritiers, selon ces dires. Comme je voy, les

veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se

faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en

sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy

ses plus grands cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations,

serroit la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoit,

faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au

bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut

dispensé Pompée quand il espousa la fille de César; mais elle ne se

donnoit guéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un

grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de

bons brins, et empruntoit force pains sur la fournée, comme l'on dit.

Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure;

et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.

Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien

encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur coeur

et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les

parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay

un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa

belle-soeur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et

quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais, nonobstant,

elle gagna son procès, et fallut que le beau-frere la dotast très-bien,

et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de

son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les

juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux

veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et

encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne

qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remariées, par

dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles

furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit.

Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce

n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon,

possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands

législateurs.

Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et

en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux,

trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font

encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent

de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais

elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier

branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant,

se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort

à enfanter, pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa

d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y

retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme

qui la luy donnoit allumée: _Serra esto cabillo de candela para otra

vez_; c'est-à-dire: «Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.»

D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent

point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur

le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la

Reine-Mere, en l'age de trente-sept à trente-huit ans, estant tombée

veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust

belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un

seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu

espouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy

Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement

du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en

estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que

l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle à loüer, et à estre

recoudée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et

commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se

pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit

le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement,

trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa

mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en

ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de

maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majesté; et

la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet

ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de

l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande

qu'elle soit, venant-là, elle est tousjours subjugué par le supérieur,

selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du

feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au

roy François second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de

Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ouy

jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort

vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la Cour, si-non à aucuns

voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de

Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir

perdu son bon maistre, duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage

du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encore monsieur le

cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et

descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France

espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui

s'estoit assez tenue en viduité.

Or c'est assez parlé de ces veufves. Parlons maintenant d'autres, qui

sont celles qui, abhorrans les voeux et réformations des secondes

nopces, s'en accommodent, et réclament encore le doux et plaisant dieu

Hymenée. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs

durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts,

et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y

comporteroient. «Ah! disent-elles, si mon mary estoit mort, nous ferions

cecy, nous ferions cela; nous vivrions de cette façon, nous nous

accommoderions de cette autre, et ainsi si accortement, que l'on ne se

douteroit jamais de nos amours passez; nous ferions une vie si

plaisante! après nous irions à Paris, à la Cour; nous nous

entretiendrions si bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous feriés la

cour à une telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du Roy, nous

aurions cela. Nous ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs:

nous n'aurions à faire de leurs biens ny affaires, et ferions les

nostres, ou bien nous joüirions de leurs biens en attendant leur

majorité. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins,

cela ne me sçauroit manquer, car je sçay où sont les titres et escrits

(et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux que nous?»

Voilà les beaux desseins que font ces femmes mariées à leurs serviteurs

avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par

souhaits, par paroles, que par espérance et attentes; et autres y en a

qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop; de

quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de

causes par-devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le

plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle,

estant très-mal traitée de son mary, elle le tua, et puis après elle se

tua, ayant fait avant cette épitaphe qu'elle laissa sur la table de son

cabinet, escrite de sa main:

_Aqui jaze qui ha buscado una muger,_

_Y con ella casado, no l'a podidr hazer muger,_

_A las otras, no a my, cerca my, dona contentamiento._

_Y por este, y su flaquezza y atrevimiento,_

_Yo lo he matado,_

_Por le dar pena de su pecado._

_Y a my tan bien, por falta de my juyzio,_

_Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio._

C'est-à-dire.

«Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a pu faire femme: aux

autres, et non à moy, près de moy, donnoit contentement, et, pour

cela et pour sa lascheté et outre-cuidance, je l'ay tué, pour lui

donner la peine de son péché; et à moi aussi je me suis donné la

mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladventure

que j'avais.»

Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns,

fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donné;

mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi

l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust

mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu'elle

eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise,

et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire

à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui

sont plus accortes que cela; car elles joüent leur jeu si finement, que

voilà les marys trespassez et elles très-bien vivantes et fort

accordantes à leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas

_gode mihi_, mais _gode chere_.

Vies des dames galantes · 第 22 / 39 段