Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler,

le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à l'accoustumée,

comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son

repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore;

gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez

qu'à telle response le galant mary devoit estre bien estonné. Telles

filles qui disent de telles sornettes si promptement après les nopces,

pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur

faire à croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans

leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point

douter que qui ne s'efforce et ne se tue à saper sa femme, qu'elle ne

s'advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe

françois: _Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas_.

Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle

l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne

faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner

tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce

qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol, _que el primero

pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse_;

c'est-à-dire: «Le premier pensement de la femme mariée est de songer à

se faire veufve.» Ce refrain n'est pas général, comme j'espere le dire

ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.

--Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs

chaleurs, ne s'addonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui

sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que

pour leurs présents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car

enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats.

Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les

fuyent grandement, à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre

scandaleux, grands vanteurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des

gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare;

et bien heureuse pourtant est celle-là qui en trouve. Mais, pour obvier

à tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels

aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'ont fait, et

si n'en faut prier longuement leurs dits valets: car, les levant,

couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs

chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Cour et ailleurs qui

n'en faisoient aucune difficulté ni scrupule, il n'est pas possible

qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des

tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès; si bien

qu'après que les yeux avoient bien fait leur office, il falloit bien que

d'autres membres du corps vinssent à faire le leur.

--J'ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui

rendit son valet compagnon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui

pensoit estre le seul heureux jouissant; mais le valet en cela alloit du

pair avec luy; aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit

très-beau et de très-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à

la besogne, on n'y eust connu aucune différence. Encor le valet en

beaucoup de beautez emportoit le prince, auquel telles amours et telles

privautez furent inconnues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se marier; et

pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le

voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement: «Est-il

possible que cet homme ait esté mon corrival? ouy, je le voy, car, ostée

ma grandeur, il m'enporte d'ailleurs.» Il avoit aussi mesme nom que le

prince, et fut un très bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien

qu'il n'y avoit guères de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles

vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la

mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point

mal.

--J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage

de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses

bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficultés que

rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussy privement que

si c'eust esté une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le

tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il

passoit outre, mais je sçay bien que depuis, estant mariée et veufve, et

remariée, elle a este une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa

mesche en ce premier tison; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après

entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien

demeuré un an à voir cette fille; mais quand je les vis en ces privautez

devant sa mere, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus prudes

femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien-aise, je présageay

aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon escient,

et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme

elle le fut.

--J'ay cogneu deux soeurs d'une fort bonne maison de Poictou, filles

desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui

estoit à leur pere, lequel, sous ombre qu'il dansoit très-bien, non

seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser

ordinairement, mesme les y apprenoit. Il les fit danser, et leur apprit

la danse des putains à la fin, et en furent assez gentiment

scandalisées: toutefois elles ne laissèrent à estre bien mariées, car

elles estoient riches, et sur ce nom de richesses on n'y advise rien, on

prend tout, et fust-il encore plus chaud et plus ardent. J'ay connu ce

Basque depuis, gentil soldat et de brave façon, et qui monstroit bien

avoir fait le coup. Il fut soldat des gardes de la coronelle de M. de

Strozze.

--J'ai cogneu aussi une maison de par le monde, et grande, d'où la dame

faisoit profession de nourrir en sa compagnie des honnestes filles,

entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit

fort maladive et sujette aux médecins et apothicaires, il y en abordoit

ordinairement là-dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes à

maladies comme à pasles couleurs, mal de la furette, fievres et autres.

Il advint que deux entr'autres tombèrent en fievre-quarte: un

apothicaire les eut en charge pour les penser. Certes il les pensoit de

ses drogues, de la main et de médecines; mais la plus propre fut qu'il

coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort

belle et honneste fille de la France, de laquelle un très-grand roy s'en

fust dignement contenté; et il fallut que ce M. l'apoticaire luy passast

cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes méritoit

d'autres assaillants, et après bien mariée, et telle qu'on la donna

pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien

fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa à celui

qui donnoit des antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que

les filles craignent le plus: dont en cela il y en a de si experts qui

leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engrosser; ou

bien, si elles engrossent, leur font escouler leur grossesse si

subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperçoit, et n'en

sent-on rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille,

laquelle avoit esté autrefois nourrie fille de la feue reyne de Navarre

Marguerite. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engrosser

sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin[77]

apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruit,

qui avoit déjà six mois, pièce par pièce, morceau par morceau, si

aisément, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny

douleur; et puis après se maria galamment, sans que le mary y connust

aucune trace; car on leur donne des remedes pour se faire paroistre

vierges et pucelles comme auparavant, ainsi que j'en ay allégué un au

_Discours des Cocus_[78]. Et un que j'ay ouy dire à un empirique ces

jours passez, qu'il faut avoir des sangsuës et les mettre à la nature,

et faire par-là tirer et succer le sang: lesquelles sangsuës, en

sucçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines

de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les

assaillir, leur creve ces ampoulles d'où le sang en sort, et luy et elle

s'ensanglantent, qui est une grande joie à l'un et à l'autre; et par

ainsi, _l'honor della citella è salva_[79]. Je trouve ce remede plus

souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux,

il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent très-bien

ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins sçavants et

experts apoticaires. Voilà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de

très-belles et bonnes fortunes, car ils sçavent blesser et remédier,

ainsi que fit la lance de Pélias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je

viens de parler à cette heure, duquel faut que je die ce petit mot en

passant, que je le vis à Geneve la première fois que je fus en Italie,

par ce que pour lors ce chemin par-là estoit commun pour les François,

et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à

mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en cette ville, et

s'il estoit-là pour médeciner les filles, comme il avoit fait en France.

Il me respondit qu'il estoit-là pour en faire pénitence. «Comment! ce

dis-je, est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme là?--Hà!

monsieur, me répliqua-il, c'est parce que Dieu m'a appellé, et que je

suis illuminé de son Saint-Esprit, et que j'ay maintenant la

connoissance de sa sainte parole.--Ouy, luy dis-je; et dès ce temps-là

si estiés-vous de la religion, et si vous vous mesliez de médeciner les

corps et les ames, et preschiés et instruisiés les filles.--Mais,

monsieur, je reconnois à cette heure mieux mon Dieu, répliqua-il encore,

qu'alors, et ne veux plus pécher.» Je tais plusieurs autres propos que

nous eusmes sur ce sujet, tant serieusement qu'en riant. Mais ce maraud

joüit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de

luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de cette maison de bonne

heure, car mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soit-il

pour la haine et l'envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard

parloit à un médecin qui venoit voir sa maistresse soir et matin, plus

pour luy taster son teton, son sein, son ventre, son flanc et son beau

bras, que pour la médeciner de la fievre qu'elle avoit; dont il en fit

un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui se

commence:

Ha! que je porte et de haine et d'envie

Au médecin qui vient soir et matin,

Sans nul propos, tastonner le testin,

Le sein, le ventre et les flancs de m'amie!

--Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traits

pareils à une belle grande dame, que j'aymois, et de qui je n'avois

telle et pareille privauté, et je l'eusse desirée plus qu'un petit

royaume. Telles gens certes sont extrémement bienvenus des dames, et y

acquièrent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay

cogneu deux médecins à la Cour, qui s'appeloient, l'un M. Castelan,

médecin de la Reyne-mère, et l'autre le seigneur Cabrion, médecin de M.

de Nevers, et qui avoit esté à feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu

tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit, que les plus grands

de la Cour se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour

estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et

moy, avec M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compagnie et

de bon devis, luy estant venu voir le dit baron, qui estoit malade des

affaires d'amour; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et

négociations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit

une douzaine de contes qui levoient la paille; et s'y enfonça si avant,

que, l'heure de neuf venant à sonner, il nous dit, en se levant de la

chaire où il estoit assis: «Vrayment, je suis plus grand fol que vous

autres, qui m'avez retenu icy deux bonnes heures à baguenauder avec vous

autres, et cependant j'ay oublié six ou sept malades qu'il faut que

j'aille voir.» Et, nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous

dire, après que nous luy eusmes dit: «Vous avez, messieurs les médecins,

vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en

venez parler comme maistre.» Il respondit (en baissant la teste):

«Semon, semon, ouy, ouy, nous en sçavons et faisons de bonnes, car nous

sçavons des secrets que tout le monde ne sçait pas: mais à cette heure

que je suis vieux, j'ay dit adieu à Vénus et à son enfant; je laisse

cela à vous autres qui estes jeunes.» Une autre espèce de gens y a-t-il

qui a bien gasté des filles quand on les met à apprendre les lettres,

qui sont leurs précepteurs, et le font quand ils veulent estre

meschants; car, leur faisants leçons, et estants seuls dans une chambre

ou dans une estude, je vous laisse à penser quelles commoditez ils y

ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent alléguer à

propos pour les mettre en chaleur; et, lorsqu'ils les voyent en telles

altères et appetits, comme ils vous sçavent prendre l'occasion au poil.

--J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je,

qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre

d'escole l'histoire, ou plutost la fable de Tirésias; lequel, pour avoir

essayé l'un et l'autre sexe, fut éleu juge par Jupiter et Junon, sur une

question meue entr'eux deux, à sçavoir qui avoit et sentoit plus de

plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme. Le juge député

jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de dépit d'avoir

esté jugée, rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veuë. Il ne se

faut esbahyr si cette fille fut tentée par un tel conte; car, puis

qu'elle oyoit souvent dire, ou à ses compagnes, ou à d'autres femmes,

que les hommes estoient si ardents après cela, et y prenoient si grand

plaisir, que les femmes, veue la sentence de Tirésias, en devoient bien

prendre davantage; et, par conséquent, il le faut esprouver. Vrayment,

telles leçons se devoient bien faire à ces filles; n'y en a-t-il pas

d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et

que, puis qu'elles sont à l'estude, si les passages et histoires se

rencontrent qui ont besoin d'estre expliquées (ou que d'elles-mesmes

s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou

tourner le feuillet. Combien de filles estudiantes se sont perdues

lisant cette histoire que je viens de dire, et celle de Biblis, de

Camus[80], et force autres pareilles, escrites dans la _Métamorphose_

d'Ovide, jusques au livre de l'_Art d'aimer_ qu'il a fait; ensemble une

infinité d'autres fables lascives, et propos lubrics d'autres poëtes,

que nous avons en lumière, tant françois, latins, que grecs, italiens,

espagnols! Aussi dit le refrain espagnol: _de una mula que haze hin, y

de una hija que habla latin, libera nos, Domine_[81]. Et on sçait, quand

leurs maistres veulent estre meschants, et qu'ils font de telles leçons

à leurs disciples, comment ils les sçavent engraver et donner la saulce,

que le plus pudique du monde s'y laisseroit aller. Saint Augustin

mesmes, en lisant le quatrième livre de l'_Eneïde_, où sont contenus les

amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne

s'en adolora? Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a

eu de filles, tant du monde que de religieuses, qui se sont emeues,

pollues et despucelées, par la lecture d'_Amadis de Gaules_. Je vous

laisse à penser que pouvoient faire des livres grecs, latins et autres,

glosez, commentez et interprétez par leurs maistres, fins renards et

corrompus, meschants garnements, dans leurs chambres secretes et parmy

leurs oisivetez.

--Nous lisons en la vie de saint Louis, dans l'_Histoire de Paul Emile_,

d'une Marguerite, comtesse de Flandres, soeur de Jeanne, fille du

premier Baudoüin, empereur de Grèce et qui luy succéda, d'autant qu'elle

n'eut point d'enfants, dit l'histoire: on luy bailla en sa première

jeunesse un précepteur appelé Guillaume, homme de sainte vie, estimé, et

qui avoit déjà pris quelques ordres de prestrise, qui néanmoins ne

l'empescha pas de faire deux enfants à sa disciple, qui furent appelés

Jean et Beaudoüin, et si secretement que peu de gens s'en apperceurent,

lesquels furent après pourtant approuvez légitimes du pape. Quelle

sentence et quel pédagogue! Voyez l'histoire.

--J'ay cogneu une grande dame à la Cour, qui avoit la réputation de se

faire entretenir à son liseur et faiseur de leçons; si bien que Chicot,

bouffon du Roy, luy en fit le reproche publiquement devant Sa Majesté et

force autres personnes de sa Cour, luy disant si elle n'avoit pas de

honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et si vilain

masle que celuy-là, et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choisir un plus

beau. La compagnie s'en mit fort à rire et la dame à pleurer, ayant

opinion que le Roy avoit fait joüer ce jeu; car il estoit coustumier de

faire joüer ces esteufs. Cette dame, et les autres qui font telles

élections de telles manieres de gens, ne sont nullement excusables, mais

bien fort blasmables d'autant qu'elles ont leur libéral arbitre, et

toutes franches sont pleines de leurs libertez et commoditez pour faire

tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont sujettes

esclaves de leurs pères et mères, parents, tuteurs, maistresses, et

craintives, sont contraintes de prendre toutes pierres quand elles les

trouvent, pour mettre en oeuvre, et n'aviser s'il est froid ou chaud,

ou rosty ou bouilly: et par ce, selon que l'occasion se rencontre, tant

qu'elles se servent le plus souvent de leurs valets, de leurs maistres

d'escole et d'estude, des joueurs de luth, des violons, des appreneurs

de danses, des peintres, bref, de ceux qui leur apprennent des exercices

et sciences, voire d'aucuns prescheurs, comme en parle Bocace, et la

Reyne de Navarre en ses _Nouvelles_; comme font aussi des pages comme

j'en ay connus, et des laquais, enfin de ceux qu'elles trouvent à

propos. Et voilà pourquoy le mesme Bocace, et autres avec luy, trouvent

que les filles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que

les femmes et veufves; d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui

sont sur l'eau dans un bateau qui vient à s'enfoncer: ceux qui ne savent

nager nullement se viennent à prendre aux premières branches qu'ils

peuvent attraper, et les tiennent fermement et opiniastrement jusque ce

que l'on les soit venu secourir; les autres, qui sçavent bien nager, se

jettent dans l'eau, et bravement nagent jusques à ce qu'elles en ayent

atteint la rive: tout de mesmes les filles, aussi-tost qu'elles ont

attrapé un serviteur, lequel elles ont premier choisi, le tiennent et le

gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent désamparer et l'aiment

constamment, de peur qu'elles ont de n'avoir la liberté et la commodité

d'en pouvoir recouvrer un autre comme elles voudroient; au lieu que les

femmes mariées ou veufves, qui sçavent les ruses d'amour et qui sont

expertes, et en ont les libertez et commoditez de nager dans des eaux

sans danger, prennent tel party qu'il leur plaist; et si elles se

faschent d'un serviteur ou le perdent, en savent aussi-tost prendre un

nouveau ou en recouvrent deux; car à elles, pour un perdu deux

recouverts. Davantage, les pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les

biens, ny les escus, pour faire les acquiets tous les jours de nouveaux

serviteurs; car, c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs amoureux,

que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, ou

grains, ou bracelets, quelques petites bagues ou escharpes et autres

petits menus présents qui ne coustent guères; car, quelque fille, comme

j'en ay veu, grande, de bonne maison et riche héritière qu'elle soit,

elle est tenue si courte en ses moyens, ou de ses pere et mere, freres,

parents et tuteurs; qu'elle n'a pas les moyens de les despartir à son

serviteur ny deslier guère largement sa bourse, si ce n'est celle du

devant: et aussi que d'elles-mesmes elles sont avares, quand ce ne

seroit que cette seule raison qu'elles n'ont guères de quoy pour

eslargir, car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens. Au

lieu que les femmes et veufves peuvent disposer de leurs moyens fort

librement, quand elles en ont: et mesme quand elles ont envie d'un

homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles

vendroient et donneroient jusqu'à leur chemise plustost qu'elles n'en

tastassent; à la mode des friants et de ceux qui sont sujets à leur

bouche, quand ils ont envie d'un bon morceau, il faut qu'ils en tastent,

quoy qu'il leur couste au marché: Ces pauvres filles ne sont de mesme,

lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bons ou mauvais, il faut

qu'elles s'y arrestent. J'en alléguerois une infinité d'exemples de

leurs amours et de leurs divers appetits et bizarres joüissances; mais

je n'aurois jamais finy, et aussi que les contes n'en vaudraient rien si

on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour

tout le bien du monde, car je ne les veux scandaliser, et j'ay protesté

de fuyr en ce livre tout scandale, car on ne me sçauroit reprocher

d'aucune médisance. Et pour alléguer des contes et oster les noms, il

n'y a nul mal, et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il

est question; et bien souvent en penseront une qui en sera l'autre.

--Or, tout ainsi que l'on voit des bois de telles et diverses natures,

que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le fayan; et

aussi-tost d'austres, qui auroient beau estre secs, vieux et taillez de

long-temps, comme est l'hommeau, le vergne, et d'autres, ne bruslent

qu'à toutes les longueurs du monde: force autres, comme est le général

naturel de tous bois secs et vieux, bruslent en leurs seicheresses et

vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost consommé et

mis en cendres que bruslé. De mesmes sont les filles, les femmes et les

veufves: les unes, dès lors qu'elles sont en la verdeur de leur age,

bruslent aisément et si bien, qu'on diroit que dès le ventre de leur

mère elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme; et ainsi

que fit la belle Laïs de la belle Timandre, sa putain de mère

très-insigne, jusques là qu'elle n'attend pas seulement le temps de

maturité, qui peut estre à douze ou treize ans, qu'elle monte en amour,

mesme plustost, ainsi qu'il advint il n'y a pas douze ans à Paris, d'une

fille d'un patissier, laquelle se trouva grosse en l'age de neuf

ans[82]; si bien qu'estant fort malade de sa grossesse, son père en

ayant porté de l'urine au médecin, ledit médecin dit aussi-tost qu'elle

n'avoit autre maladie, sinon qu'elle estoit grosse. «Comment! respondit

le père, monsieur, ma fille n'a que neuf ans.» Qui fut esbahy? ce fut le

médecin. «C'est tout un, dit-il; pour le seur elle est grosse.» Et,

l'ayant visitée de plus près, il la trouva ainsi; et ayant confessé avec

qui elle avoit eu à faire, son galand fut puny de mort par la justice,

pour avoir eu à faire à elle à un age si tendre, et l'avoir fait porter

si jeunement. Je suis bien mary qu'il m'ait fallu apporter cet exemple

et le mettre icy, d'autant qu'il est d'une personne privée et de basse

condition, pour ce que j'ay délibéré de n'eschafourer mon papier de si

petites personnes, mais de grandes et hautes. Je me suis un peu

extravagué de mon dessein; mais, par ce que ce conte est rare et

inusité, je seray excusé; et aussi que je ne sçache point tel miracle

advenu à nos grandes dames d'estat, que j'aye bien sceu, ouy bien qu'en

tel age de neuf, de dix, de douze et de treize ans, elles ayent porté et

enduré fort aisément le masle, soit en fornication, soit en mariage,

comme j'en alléguerois plusieurs exemples de plusieurs desvirginées en

telles enfances, sans qu'elles en soient mortes, non pas seulement

pasmées du mal, si-non du plaisir.

Vies des dames galantes · 第 21 / 39 段