leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les
pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les
jugeroit pas vives une heure après. «Hà! ne suis-je pas, disent-elles,
la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si
prétieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort à cette heure, pour le
suivre de près! Non, je ne veux plus vivre après luy; car et que me
peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner
allégement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laissés pour
gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray
toute à cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au
moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes,
encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon coeur, ah! mon ame, n'est-il pas
possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand, à part de tout le
monde, je me defferois toute seule. Hé, qui seroit la chose qui me
pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que,
toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que
de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton
amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de
traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loüable? Hà!
Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en
seray délivrée, si je te vais voir bien-tost, et comblée de grands
plaisirs! Hélas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si
parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second
Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit
tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon
heur.» Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité
d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les
autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une
autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de
produire; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre; les
unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes
font des évanoüissements, les autres contrefont les mortes; les unes
font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs
sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent
parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spécifier toutes
leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer
leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes,
voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et
consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine,
y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de
ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas
bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le
monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: «Faites
l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez.» Or, après tous
ces grands mystères joüez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir
fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner à son
berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature,
reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et
eslevées; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment,
que les contemplants pensent qu'elle les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup à la grande volée, mais, volletant de branche en branche,
apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à
rien tant qu'à un second mariage ou autre lasciveté: et voilà comment
leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles
fussent plus posées en leurs tristesses.
--J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary,
vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux,
se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle
pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau
visage: «Hà Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je
fasse de ce visage?» Au bout de huit mois après, ce fut elle qui
s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez;
qui fut un grand changement.
--J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable,
d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il
fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation;
si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité
de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il
fut mis et colloqué dans le charnier où il devoit reposer, elle, en
despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir
jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir
ses jours auprès du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace
de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un
homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut
porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps
pendus et exécutez fussent gardez quelques jours soigneusement par
quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne
fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit à la garde de ce
corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-là-près une voix
desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, où,
estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute
esplorée et lamentante; et, s'advançant à elle, se mit à l'interroger de
la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se
mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la
première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si
bien qu'il la gagna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes, et,
entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joüyt par deux
fois, la tenant couchée sur le cercueil mesme du mary; puis après se
jurèrent mariage: ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en
retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alloit de la
vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en cette belle
entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant
qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps
au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé des gardes; et,
n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussi-tost et emportèrent de
vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel
deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant
ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespéré à sa dame, luy
annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy
de-là portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit
emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que
pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit esté
consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva
garnie à propos pour luy et pour ce luy dit: «Ostez-vous de peine, et
venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le
mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour
l'autre.» Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore
dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit
de mesme pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain,
qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et
opprobre fort vilain à son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleuré
et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignominieuse issue.
La première fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la
conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avec luy;
laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car c'estoit
l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire
valoir. Et, sur ce point, estant allé à la chambre de la Reyne-mere, il
vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais
esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse,
marmiteuse, avare de paroles à un chacun. Soudain monsieur me dit: «Voy
celle-là; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame
d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais
elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me
dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le
meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en
son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et
sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point
communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez
amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu
et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son
esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit
faire beaucoup. M. le maréchal de Brissac l'avoit donné à la Reine-mere,
estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de
violons très-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin;
depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui
ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et
de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque
beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit
celuy-là de cette dame ephesienne que nous avions desjà sceu par M.
d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je
l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M.
de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette
digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel
souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos
veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui joüera un jour le rolle de
«nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joüé.» Et certes ce fut
une estrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si
cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps,
que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties
du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aimées, et les embauma,
aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et
très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d'argent doré,
qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle
les visitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est
vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres
de ses plus privez; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la
Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit
esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en
la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac,
commandant à un régiment, et dans le siége de Niort. Quelque temps
après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue
de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne
l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary;
car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre
femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut
contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore
estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme,
fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa
belle poictrine à l'espée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle
bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis;
aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert
beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit
deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.
--Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort
de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret,
que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de
la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et
haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la
ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son coeur ne le
pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au
bout de deux ans elle s'y résoud, vient saluer la bonne ville, et s'y
pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruë
de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu,
dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette
ruë: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne,
qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline,
que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y
estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa
perte et en sa douleur que celle-là; et enfin il la faudroit abattre
pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque
temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment
apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et
privément chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle
dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon oeil,
qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et deça et delà, et de
longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun
serment: et puis fiés-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage,
absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis
entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant parée, tant attifée,
accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les
Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage,
qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand
aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, à
ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y
penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la
regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments
et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car
je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit,
que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me
produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la
condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir
baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui
luy aidois à juger sa conscience.
--J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de très-haut lieu,
laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda
mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur
fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris
si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses
arteres[86], se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire: «Hélas!
faut-il qu'en une si grande ville, où toute science abonde, ne se puisse
trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point à argent,
car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après
mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien je
l'aimois et honorois!» Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit
d'avoir fiancé avant boire le poison. Et ainsi disant (cette comtesse)
et plusieurs autres semblables paroles, se tourna de l'autre costé du
lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir,
en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruits amoureux dont
elle en eust bien voulu taster encore avant que de sortir du jardin! Or
si ces dames huguenotes ont fait tels traits, j'ay bien cogneu des dames
catholiques qui en ont fait de pareils, et ont espousé des huguenots,
après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je
les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voilà pourquoy les
veufves doivent estre sages, et ne braire tant au commencement de leur
veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de
tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de
boucliers, et s'en faire moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire
plus. Mais elles disent là-dessus: «Et bien, pour le commencement il
faut faire de la résoluë comme un meurtrier, de l'effrontée, de
l'asseurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe;
après qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on une
autre.»
--J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de
ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le
non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait
qu'elle entra en tel désespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui
donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa
douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit:
«Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous
trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout
grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts
revivre, remuer et renaistre.» Ces paroles certes eussent esté belles,
si au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé
pourmener par de-là l'Achéron, elle ne fust remariée avec l'abbé de
Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescaire. Je ne veux point
dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut
bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les
effets de l'un à l'autre n'alloient à la balance, car ceux de Pescaire
estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abbé
fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et
vaillamment pour le service du roy François; mais c'estoit en forme de
petites, couvertes et légères deffaites, et contraires à celles de
l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des
victoires très-signalées: aussi la profession des armes de l'autre,
accommencée et accoustumée dès le jeune aage et continuée ordinairement,
devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard
s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns
voüez à Dieu et à son église, qu'ils ont rompu le voeu et quitté la
profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves
capitaines qui l'ont esté et ont passé par-là.
César Borgia, duc de Valentinois, n'a-t-il pas esté auparavant cardinal,
qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur
des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à
tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le
mareschal de Foix, qui a esté d'église, et se nommoit avant le
proto-notaire de Foix, qui a este un très-grand capitaine. M. le
mareschal Strozzy estoit voüé à l'église; et pour un chapeau rouge qui
luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison,
dont j'ay parlé (qui l'a suivy de près, voire en titre de grand
capitaine eust marché avec luy s'il eust esté d'aussi grande maison, et
parent de la Reyne), fust, en sa première profession, traisnant la robbe
longue; et pourtant quel capitaine a-t-il esté? Ce fust esté
l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-t-il
pas porté le bonnet quarré, qu'un long temps on appelloit le Prevost
d'Ours? Feu M. Danguien[87], qui mourut en la bataille de
Sainct-Quentin, avoit esté évesque; M. le chevalier de Bonnivet de
mesme. Et ce galant homme, M. de Martigues, avoit esté aussi d'église;
bref, infinité d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si
faut-il que je loue les miens, et non sans un très-grand sujet. Le
capitaine Bourdeille, mon frere, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout
fut dédié à l'église aussi; mais n'y connoissant son naturel propre,
changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un
des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit très-grand
et une très-belle vogue, sans qu'il mourut, hélas! en l'âge de
vingt-cinq ans. De nostre temps, en nostre Cour, nous en avons tant
veus, et mesme le petit monsieur de Clermont-Tallard, lequel j'ay veu
abbé de Bon-Port, et depuis, ayant quitté l'abbaye, a esté veu parmy
nos armées et en nostre Cour, un des braves, vaillants et honnestes
hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort,
qu'il acquit si glorieusement à la Rochelle, la première fois que nous
entrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois
jamais fait. M. de Souillelas[88], dit le jeune Oraison, avoit esté
évesque de Rieux, et depuis eust un régiment, servant le Roy fort
fidèlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon.
Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens:
parquoy je me tais pour la briefveté, et de peur aussi qu'on ne m'impute
que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait
celle-cy à propos, en parlant de cette Victoria Colonna, qui espousa cet
abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté titre
et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme; et que
puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se
devoit contenir.