--J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui

disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un

jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle

soudain respondit: «Eh bien! faisons-le donc.» Le médecin et elle s'en

donnèrent au coeur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un

jour, entre autres, elle luy dit: «On dit partout que vous me le faites;

mais c'est tout un, puisque je me porte bien;» et franchissoit tousjours

le mot galant qui commence par f. «Et tant que je pourray je le feray,

puis que ma santé en dépend.» Ces deux dames ne ressembloient pas à

cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans les

_Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, laquelle, estant devenue

esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le

couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son

honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes

dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son

ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance

de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien

proverbe françois, _d'une herbe de pré tondue, et d'un c.. f....., le

dommage est bien-tost rendu_. Et qu'est-ce après que tout cela est fait?

La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroist-elle devant

le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela

s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit

rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je

connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit

cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands

vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou

ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et

qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en

viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy

que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se

tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur

en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà

perdus; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles

se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien; car il y

a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa

femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere,

connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant

se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy,

pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et

veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus

souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre

elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les

gagner, ou à faire des amys nouveaux, si elles n'en ont point; ou, si

elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la

garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames

gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par

présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et

contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois

venuës que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins

le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent

leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur

en a pas plus donné, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont

pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles,

femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne

garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause

estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d'autre, il y

auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur

dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames

qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent

rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part

de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon; et, par

ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien

reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder.

Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une

que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse

estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne

chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança

aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec

sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors

de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et

adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une

autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy

promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi

qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis

elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise

à la volée, le fit chasser par son mary.

--Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui

elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit

envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles

menées; si bien que quelquefois, quand elle voyoit le mary de cette

dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre

voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui

estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé!

n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la

laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas

que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois

aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit

autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de

cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas

trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par

le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de

leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en

apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir

et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les

marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les

serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la

dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.

--J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame

d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des

amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer

en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit

une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si

heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un

après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une

très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra

là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains[73]. Ce qui lui

estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant

à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut

surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de

recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien

secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit

finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny

que le mary s'en apperceust, qui l'en eust sans doute très-mal traitée

s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de

service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des

dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs

servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y

estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit

pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la

France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle

ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous

ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté

qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes

coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé;

et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et

sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec

un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on

l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant

qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et

despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour

la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois

monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le

guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller

tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle

avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec

sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle

avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et

fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la

chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la

chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui

l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en

estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à

la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit

entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner

de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun

pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la

laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne

vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle

occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir

choses et autres de sa maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le

tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la

dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend

quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand

confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une

fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui

estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur

faire confesser tous les desportements de sa femme et les services

qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut

rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une

dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu

l'en punit après.

Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes

mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles

sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez

de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus[74]

sans en parler davantage.

* * * * *

ARTICLE II.

De l'amour des filles.

Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens

aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour

le commencement, elles sont très-craintives et n'osent abandonner ce

qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et

recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec

les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les

envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et

aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans

lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce

respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont

hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée: en quoy elles

errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauchée est

très-grand, et d'importance mille fois plus que d'une femme mariée ny

d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée,

vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons

partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu

tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l'improviste, ou

sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé

jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient,

encore bien-aises.

J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là,

entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et

aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses

couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon:

«Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la

pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance: car, si j'eusse esté

bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont

fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à

leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en

cette peine, et on n'y eust rien connu.» Ses compagnes, pour ce mot, luy

en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par

sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux

volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner.

Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon

party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une

très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée

comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé; car, certes,

j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus

anciennes femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées

maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à

autruy.

--Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle

comédie intitulée _le Paradis d'Amour_, dans la salle de Bourbon, à huis

clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de

spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent

bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois

femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais

non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un

seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche

matière: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la

fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joüer son personnage

aussi bien que les autres. Aussi costumierement l'auteur d'une comédie

joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes,

toute fille qu'elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que

les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et,

comme dit l'Espagnol, _raffinada en Secobia_, «raffiné en Ségovie,» qui

est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en

Ségovie.

--J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant

leurs dames et maistresses de dariolettes[75], vouloient aussi taster de

leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs

damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs

amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une

grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que,

si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire:

et qu'à tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son

cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de

vivre au monde, qui ne s'en sçavent aider et la pratiquer. Une dame

espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier

lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce

n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon

coeur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à

connoistre; la fille respondit: _Bezo las manos, senora madre, de tal

merced, que bien la tomare yo por my_; c'est à dire: «Grand mercy, ma

mère, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.»

--J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en

estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers

l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un

jour en joüant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aimé le

levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident,

parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: «Ouy,

j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation

du levant est très-plaisante et agréable; ce que j'ay souvent pratiqué

par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en

aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant.» Les

bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner

sans que je la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette

fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.

--Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des

merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté

qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et

courtisannes: «Hélas! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions

fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et

que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et

heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous

serions emperieres de tout le monde!» Voilà un plaisant souhait, et bon;

et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent

estre mieux que là.

--J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle

se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des

tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres

chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en

raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui

demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Hélas! madame, dit-il, ils

leur font tant cela qu'ils les en font»mourir.--Pleust-il doncques au

ciel, respondit-elle, que je»mourusse pour la foy ainsi martyre!»

--Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se

mirent sur des souhaits. L'une dit: «Je voudrois avoir un tel pommier

qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de

fruit naturel.» L'autre disoit: «Je voudrois qu'un tel pré me produisist

autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs.» La troisième,

qui estoit fille, dit: «Je voudrois avoir une suye dont les trous me

valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un tel roy que

je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus

de pigeons que n'est le sien.» Ces dames ne ressembloient pas à une dame

espagnolle dont la vie est escrite dans l'_Histoire d'Espagne_,

laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son

entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy

demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de

luy parler à part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son

mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict,

qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoyé

querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir puis

qu'elle estoit sa femme; le conseil de Sa Majesté arresté sur ce fait,

le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit que six fois; non sans

s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande chaleur et puissance de

cet homme, et de la grande froideur et continence de cette femme, contre

tout le naturel des autres (dit l'Histoire), qui vont à jointes mains

requerir leurs marys et autres hommes pour en avoir, et se douloir quand

ils donnent à d'autres ce qui leur appartient. Cette dame ne ressembloit

pas à une fille, damoiselle de maison, laquelle, le lendemain de ses

nopces, racontant à aucunes de ses compagnes ses adventures de la nuict

passée: «Comment! dit-elle, et n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu

dire à aucunes de vous autres, et à d'autres femmes, et à d'autres

hommes, qui font tant des braves et galants, et qui promettent monts et

merveilles, ma foy, mes compagnes et amyes, cet homme (parlant de son

mary), qui faisoit tant de l'eschauffé amoureux, et du vaillant, et d'un

si bon coureur de bague, pour toute course n'en a fait que quatre, ainsi

que l'on court ordinairement trois pour la bague, et l'autre pour les

dames: encore entre les quatre y a-t-il fait plus de poses qu'il n'en

fut fait hier au soir au grand bal.» Pensez que puis qu'elle se

plaignoit de si peu, elle en vouloit avoir la douzaine: mais tout le

monde ne ressemble pas au gentilhomme espagnol. Et voilà comme elles se

moquent de leurs marys. Ainsi que fit une, laquelle, au commencement et

premier soir de ses nopces, ainsi que son mary la vouloit charger, elle

fit de la revesche et de l'opiniastre fort à la charge. Mais il s'advisa

de luy dire que, s'il prenoit son grand poignard, il y auroit bien un

autre jeu, et qu'il y auroit bien à crier; de quoy elle, craignant ce

grand dont il la menaçoit, se laissa aller aussitost: mais ce fut elle

qui le lendemain n'en eut plus peur, et, ne s'estant contentée du petit,

luy demanda du premier abord où estoit ce grand dont il l'avoit menacée

le soir avant. A quoy le mary respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se

moquoit; mais qu'il faloit qu'elle se contentast de si peu de provision

qu'il avoit sur luy. Alors elle dit: «Est-ce bien fait cela, de se

moquer ainsi des pauvres et simples filles?» Je ne sais si l'on doit

appeler cette fille simple et niaise, ou bien fine et rusée, qui en

avoit tasté auparavant. Je m'en rapporte aux diffiniteurs. Bien plus

estoit simple une autre fille, laquelle s'estant plainte à la justice

qu'un galant l'avoit prise par force, et luy enquis sur ce fait, il

respondit: «Messieurs, je m'en rapporte à elle s'il est vray, et si

elle-mesme n'a pris mon cas et l'a mis de la main propre dans le

sien.--Hà! Messieurs, dit la fille, il est bien vray cela; mais qui ne

l'eust fait? car, après qu'il m'eust couchée et troussée, il me mit son

cas roide et pointu comme un baston contre le ventre, et m'en donnoit de

si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le perçast et n'y fist un

trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le trou qui estoit tout

fait.» Si cette fille estoit simplette, ou le contrefaisoit, je m'en

rapporte.

--Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme

celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une très-grande

dame que j'ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort

désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince a requit d'amour, voire

l'en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes

conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son

mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta

assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut

laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant

encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander

avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: «Nenny, m'amie.

Hélas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame

trait à jamais irréparable pour vous et pour moy.--Hà! mais, Monsieur,

répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y

aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame,

qui commença à prendre coeur par après et se faire habile, ne voulut

perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en

renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le

tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en

fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en

conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette

dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, à

laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux

assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre

dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler,

son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort

estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: «Mon mary, voyez le

beau présent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.»

Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si grande

rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au doigt,

le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le cuida

perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la vie,

ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre du

sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour luy

faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort à rire,

tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau

présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voilà deux femmes

fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y

en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se

rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là,

qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels

présents qu'on leur fait.

J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de

ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit[76] de forcer sa

forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire:

_Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas,

pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar_; c'est-à-dire:

«Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis

vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien

prendre.» Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa

femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont

bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu

auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes

s'en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu'elles

estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le

lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit

plusieurs, _fors_, dit-elle, _que no era buen contador y arithmetico,

porque no sapra multiplicar_; en françois, «qu'il n'estoit point bon

compteur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier.»

Vies des dames galantes · 第 20 / 39 段