Pour laisser donc notre digression et retourner où je l'avois prise, je

dis que nous avons veu faire en nos Cours et représenter par nos Reynes,

et principalement par la Reyne-mere, de fort gentils ballets; mais

d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur

les pieds et jambes des dames qui les représentoient, et prenions par

dessus très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et

demener et fretiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs

robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non

pourtant si bien à la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il

le falloit et qu'on eust desiré; néantmoins nos yeux s'y baissoient un

peu, et mesme lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la

robbe, monstroit toujours quelque chose agréable à la veuë, dont j'en ay

veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entr'eux-mesmes. Ces belles dames

de Sienne, au commencement de la révolte de leur ville et république,

firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui

fussent; chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille,

l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat;

toutes habillées à la nymphale d'un fort court accoustrement, si-bien

qu'à plein elles monstroient la belle jambe et belle greve; et firent

ainsi leur monstre par la ville devant tout le monde, et mesme devant M.

le cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieutenants-généraux de nostre

roy Henry; toutes resolues, et promettant de mourir pour la république

et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'oeuvre pour

la fortification de la ville, comme desjà elles avoient la fascine sur

l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte

ailleurs, où je parle des femmes généreuses; car il touche l'un des plus

beaux traits qui fut jamais fait parmy galantes dames. Pour ce coup je

me contenteray de dire que j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes

et soldats, tant François qu'estrangers, mesmes à aucuns de la ville,

que jamais chose du monde plus belle ne fut veuë, à cause qu'elles

estoient toutes grandes dames, et principales citadines de ladite ville,

les unes plus belles que les autres, comme l'on sçait qu'en cette ville

la beauté n'y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune;

mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant

beau voir et contempler leurs belles jambes et greves, par leurs

gentilles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles

sçavent très-bien faire, et aussi qu'elles s'estoient fait faire leurs

robbes fort courtes à la nymphale, afin de plus légèrement marcher, ce

qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiés; et ce qui

faisoit bien autant de plaisir aux regardants, estoit que les visages

estoient bien veus toujours et se pouvoient voir, mais non pas ces

belles jambes et greves. Et ne fut sans raison qui inventa cette forme

d'habiller à la nymphale; car elle produisit beaucoup de bons aspects et

belles oeillades; car si l'accoustrement en est court, il est fendu

par les costez, ainsi que nous voyons encor par ces belles antiquitez de

Rome, qui en augmente davantage la veuë lascive. Mais aujourd'huy les

belles dames et filles de l'isle de Sio, quoi et qui les rend aimables?

Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi

leurs gorgiases façons de s'habiller, et surtout leurs robbes fort

courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles greves et

leurs pieds affetiez et bien chaussés. Surquoy il me souvient qu'une

fois à la Cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une

belle et magnifique tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de

vierges chasseresses y estoient fort naifvement représentées, et toutes

vestues montroient leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de

ses compagnes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et petite taille,

qui s'amusoit aussi à regarder avec elle icelle tapisserie; elle luy

dit: «Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette façon, vous le

perdriez comptant, et n'auriez grand avantage, car vos gros patins vous

decouvriroient, et n'auriez jamais telle grace en vostre marcher, ny à

monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et

haute: par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guières.

Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui

vous favorisent beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement,

qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de

hauteur, plustost une massuë qu'une jambe, car qui n'auroit de quoy se

battre il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le

bout, et du costé de vostre pied chaussé et enté dans vos patins, et on

feroit rage de bien battre.» Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire

de telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi

enchassée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d'autant

que ce gros pied bot luy rend une difformité par trop grande, car si le

pied n'accompagne la jambe en belle chaussure et gentille forme, tout

n'en vaut rien. Pourquoy les dames qui prennent ces gros et grands

lourdauts de patins pensent embellir et enrichir leurs tailles et par

elles s'en faire mieux aimer et paroistre; mais de leur costé elles

appauvrissent leur belle jambe et belle greve, qui vaut bien autant en

son naturel qu'une grande taille contrefaite. Aussi, le temps passé, le

beau pied portoit une telle lasciveté en soy, que plusieurs dames

romaines prudes et chastes, au moins qui le vouloient contrefaire, et

encore aujourd'huy plusieurs autres en Italie, à l'imitation du vieux

temps, font autant de scrupule de le monstrer au monde comme leur

visage, et le cachent sous leurs grandes robbes le plus qu'elles peuvent

afin qu'on ne le voye pas, et conduisent en leur marcher si sagement,

discretement et compassément, qu'il ne passe jamais devant la robbe.

Cela est bon pour celles qui sont confites en preud'hommie ou semblance,

et qui ne veulent point donner de tentation; nous leur devons cette

obligation, mais je croy que, si elles avoient la liberté, elles

feroient monstre et du pied et de la jambe et d'autres choses. Aussi

qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par certaine hypocrisie et ce

petit scrupule, qu'elles sont dames de bien: d'ailteurs je m'en rapporte

à ce qui en est.

Je sçay un gentilhomme fort galent et honneste, qui, pour avoir veu à

Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de

soie blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par

dessous les eschaffaux que l'on fait pour les dames à voir le sacre, en

devint si épris, que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que

n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle greve le

firent: aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles parties de

faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres

pareils en ceste humeur. Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir

par maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre

d'une belle jambe et d'un beau pied estre fort dangereuse et ensorceler

les yeux lascifs à l'amour; et je m'estonne que plusieurs bons

escrivains, tant de nos poëtes qu'autres, n'en ont escrit des loüanges

comme ils ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse

écrit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop loüer ces parties du

corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse gueres des autres, et

aussi qu'il me faut escrire d'autres sujets, et ne m'est permis de

m'arrester tant sur un. Parquoy je fais fin en disant ce petit mot:

«Pour Dieu, Mesdames ne soyez si curieuses à vous faire paroistre

grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisiés à la

beauté de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes;

mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux.

Certes il vous en faut bien; mais si demesurément, vous en dégoustez le

monde plus que vous ne pensez.»

Sur ce discours loüera qui voudra les autres beautez de la dame, comme

ont fait plusieurs poëtes; mais une belle jambe, une greve bien façonnée

et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.

DISCOURS QUATRIÈME.

Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir

desquelles les unes sont plus portées à l'amour que les autres.

INTRODUCTION.

Moy estant un jour à Madrid à la cour d'Espagne, et discourant avec une

fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du

pays, elle me vint faire cette demande: _Qual era mayor fuego d'amor, et

de la biuda, et du la casada, o de la hija moça?_ c'est-à-dire, quel

estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la mariée, ou de

la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en

telles paroles: _Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças

con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto

come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del

negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver

nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con

tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista_; ce qui sonne

en françois: «Ce qui me semble de cette chose est qu'encore que les

filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposées d'aimer

fort, toutefois elles n'aiment point tant comme les femmes mariées et

les veufves, par une grande expérience de l'affaire; et la raison

naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et qui dès sa

naissance est privé de la veuë, il ne la peut tant desirer comme celuy

qui en a jouï si doucement, et après l'a perdue.» Puis adjousta: _Que

con menos pena se abstienne d'una cosa la persona que nunca supo, que

aquella que vive enamorada degusto passado_; ce qui signifie: «D'autant

qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais

tasté, que de celle que l'on a aimé et esprouvé.» Voilà les raisons

qu'en alléguoit cette dame sur ce sujet.

Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son

_Philocoppe_[72], en la neufiesme, fait celle-là mesme: De laquelle de

ces trois, de la mariée, de la veufve et de la fille, l'on se doit

plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir à

effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu'il introduit

parlante, que, combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa

conscience, de desirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais

subjecte à son mary, il est fort aisé d'en venir à bout, et non pas de

la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d'autant que

plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s'esteint.

Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en

augmente. Mais la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le

sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust

esté mariée, et est plus-tost reschauffée de la mémoire que de la

concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoist encore ce que

c'est, si-non par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée,

eschauffée plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont

quelquesfois elle en est outragée de paroles par son mary et bien

battue; mais, desirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif

que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu à bon escient, et

en contente son esprit: et aussi que l'on s'ennuye à manger tousjours

d'une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent

délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres.

Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de

temps, pour les réduire et convertir à la volonté des hommes: et si

elles aiment, elles ne sçavent qu'elles aiment. Mais, aux veufves,

l'ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost

ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié, et leur

tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu

et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduïté peu

eschauffées.

Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé

Farrament, respondit à la Reyne, et laissant les femmes mariées à part,

comme estant aisées a esbranler sans user de grands discours, pour dire

le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la

fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve; car la veufve,

qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'aime jamais

fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l'un, puis

l'autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand

profit et honneur: et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille

en sa délibération, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny

fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes

telles choses lui sont inconnues: laquelle ne tend seulement qu'à faire

un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choisi, et luy

complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d'estre

ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui

n'ont jamais esté ny veuës d'elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite

beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et

esprouver toutes choses. Aussi le desir qu'elle a de voir choses

nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert à celles qui sont

expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage; et par ainsi

elle desire la conjonction de celuy qu'elle a fait seigneur de sa

pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle

y a desjà passé.

Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin à

cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir

d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder

chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y

consiste: joint que les pucelles sont naturellement craintives, et

mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les

inventions et commoditez aux occasions qu'il faut pour tels effects. Ce

qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et

rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend

de donner: ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée ou

accusée par quelque signal de bresche: elle connoist mieux les secretes

voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce

premier assaut de virginité, car il est à d'aucunes quelquesfois plus

ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne

craignent point, mais s'y laissent aller et couler très-doucement, quand

bien l'assaillant seroit des plus rudes: et ce plaisir est contraire à

plusieurs autres, duquel dès le premier coup on s'en rassasie le plus

souvent, et se passe légèrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour

en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la

donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il

convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois.

C'est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s'adresser à la veufve

qu'à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.

* * * * *

ARTICLE PREMIER.

De l'amour des femmes mariées.

Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les

esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en

ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme

l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui

veut tost avoir joüissance d'un amour, il se faut adresser aux dames

mariées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme

beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise

un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée,

laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy

esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte

d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez

grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a

conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que

l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisément bien

souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser,

et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur,

qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust

au secours à son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se

retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule

passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou

autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-elle,

que, n'eust esté la honte, elle s'en fust fait donner par les premiers

qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à l'escart ou sur des

degrez, tant elle estoit toumentée de cette mauvaise ardeur. Semblable

en cela aux juments qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles

devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire

saillir, se mettent leur nature contre le vent qui regne en ce temps-là,

qui leur donne dedans, et par ce moyen passent leurs ardeurs et

s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si vistes que nous

voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle du vent leur

pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient fort que leurs

femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer

leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux et leur

faire des cornes fort vilaines.

Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien

estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en

faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole: _Que quanto mas

me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et

brazero_; c'est-à-dire: «Que tant plus je me veux oster des braises,

tant plus mon mary me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent

brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls

attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent

aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun

respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en

venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le

ventre: ce que les mariées ne craignent nullement; car, si elles

enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la

couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela,

qu'allègue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour

leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que

jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et

des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour

les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux

autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que

cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui

n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable,

de s'aller abandonner et prostituer leur chasteté et leur corps, comme

si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui

ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu'elles ne les

assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy

pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la

demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny

cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve

affligée. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande,

laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit

cette stance dudit Regnaud, _una dona deve donque morire_, en vers

françois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis

depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: «Tenez,

voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de

sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que

vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution;» laquelle, après la

lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust

esté rendu à la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles

de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia

aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction

valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien à

entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre

nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.

Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et

miséricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donnés,

sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre

elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant

un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut

empescher de dire à son amant: «Voyez, dit-elle, notre homme marcher;

n'a-t-il pas la vraye encloüeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé

grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je

l'eusse démentie et contrefaite?» J'ay ouy parler d'une autre dame,

laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien,

l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes.

«Mais il est bon! disoit-elle à son amy; il luy semble que son feu est

pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en

quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus

grand et une fournaise plus ardente, il y en faut davantage: car nous

sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant

plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.»

Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui

ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent.

L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et

qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent;

mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame

disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas

de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus

fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons

oeconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager

et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains; car une

seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement

vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en

trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy

fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit

très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n'en

choisissoit un plus beau: «Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien

cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les

plus beaux et les plus délicats n'y sont pas les plus propres, mais les

plus ruraux et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cogneue, qui

avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi

laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: «C'est,

dit-elle, pour mieux m'accoustumer à la laideur de mon mary.»

Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des

autres de ses compagnes, dit ces paroles: «Si les femmes estoient

tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire,»

se fondant en cela sur l'opinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié

de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l'autre moitié

dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon,

tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son

contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands

personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la

femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre

tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit aux sottes, et en

reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en cette sotte

opinion; ainsi que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son

plaisir fut en festes, danses, bals et amour, en se mocquant de celles

qui ne faisoient pas de mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur

chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s'il

faisoit bon à la cour de cet empereur et impératrice, je dis pour ceux

et celles qui se plaisoient à l'amour.

--J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle

venant à estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur,

sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes,

à cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschées

des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et

seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre,

allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische,

grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance

qu'elle en eust dans son miroir: «Comment, dit-elle alors, seroit-il

donc dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point

d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse

ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide

avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté qui me

faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle

chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire

chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d'un

chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que

j'ay en ma puissance.» Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit

dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son

embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le

remede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il

remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en

faire mieux son profit.

Vies des dames galantes · 第 19 / 39 段