scrupule de faire à pleine veuë la monstre de leur beauté, et se
descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs
serviteurs, et les mieux attirer à elles; mais ne veulent permettre
nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps;
car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme
j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu
leurs serviteurs de si beaux aspects. Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y
arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation: et faut
que celuy soit bien enchanté de vertu, qui, en voyant une belle femme,
ne se gaste point les yeux; ainsi que disoit Alexandre quelquesfois à
ses amis, que les filles des Perses faisoient grand mal aux yeux à ceux
qui les regardoient; et, pour ce, tenant les filles du roy Darius ses
prisonnieres, jamais ne les saluoit qu'avec les yeux baissez, et encor
le moins qu'il pouvoit, de peur qu'il avoit d'estre surpris de leur
excellente beauté. Ce n'est dès-lors seulement, mais d'aujourd'hui,
qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes ont le los et le prix
d'estre les plus belles et accomplies en proportions de leur corps et
beauté naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures,
mesmement, et sur toutes, celles de l'ancienne et royale ville de
Seiras, lesquelles sont tellement loüées en leurs beautez, blancheurs et
plaisantes civilitez et bonne grace, que les Mores, par un antique et
commun proverbe, disent que leur prophete Mahomet ne voulut jamais aller
à Seiras, de crainte que s'il y eust veu une fois ces belles femmes,
jamais amprès sa mort son ame ne fust entrée en paradis. Ceux qui y ont
esté et en ont escrit le disent ainsi; en quoy on notera l'hypocrite
contenance de ce bon marault et rompu prophete, comme s'il ne se
trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en un livre arabe, intitulé _Des
bonnes coustumes de Mahomet_, le loüant de ses forces corporelles, qui
se vantoit de pratiquer et repasser ces unze femmes qu'il avoit en une
mesme heure l'une après l'autre. Au diable soit le marault! n'en parlons
plus: quand tout est dit, je suis bien à loisir d'en parler. J'ay veu
faire cette question, sur ce trait d'Alexandre que je viens de dire, et
de Scipion l'Afriquain, lequel des deux acquist plus grand louange de
continence. Alexandre, se défiant des forces de sa chasteté, ne voulut
point voir ces belles dames persiennes: Scipion, après la prise de
Carthage la neufve, vid cette belle fille espagnole que ses soldats luy
amenerent, et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle estoit
si excellente en beauté et en si bel aage de prise, que par-tout où elle
passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et
Scipion mesme; lequel, l'ayant saluée fort courtoisement, s'enquist de
quelle ville d'Espagne elle estoit, et de ses parents. Il luy fut dit,
entr'autres choses, qu'elle estoit accordée à un jeune homme nommé
Alucius, prince des Celtibériens, à qui il la rendit, et à ses pere et
mere, sans la toucher; dont il obligea la dame, les parents et le
fiancé, si bien qu'ils se rendirent depuis très-affectionnez à la ville
de Rome et à la République. Mais que sçait-on si dans son ame cette
belle dame n'eust point desiré avoir esté un peu percée et entamée
premièrement de Scipion, de luy, dis-je, qui estoit beau, jeune, brave,
vaillant et victorieux? Possible que si quelque privé ou privée des
siennes et des siens luy eust demandé en foy et conscience si elle ne
l'eust pas voulu, je laisse à penser ce qu'elle eust respondu, ou fait
quelque petite mine approchant de l'avoir desiré, et, s'il vous plaist,
si son climat d'Espagne et son soleil couchant ne la sçavoit pas rendre,
et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de cette contrée, belles et
pareilles à elle, chaudes et aspres à cela, comme j'en ay veu quantité.
Il ne faut donc point douter si cette belle et honneste fille fut esté
requise et sollicitée de ce beau jeune homme Scipion, qu'elle ne l'eust
pris au mot, voire sur l'autel de ses dieux prophanes. En cela ce
Scipion a esté certes loüé d'aucuns de ce grand don de continence;
d'autres il en a esté blasmé: car en quoy peut monstrer un brave et
valleureux cavallier la générosité de son coeur, qu'envers une belle
et honneste dame, si-non luy faire parestre par effet qu'il prise sa
beauté et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces respects, froideurs,
modesties et discrétions, que j'ay veu souvent appeller, à plusieurs
cavalliers et dames, plustost sottises et faillement de coeur que
vertus. Non, ce n'est pas qu'une belle et honneste dame aime dans son
coeur, mais une bonne joüissance, sage, discrete et secrete. Enfin,
comme dist un jour une honneste dame lisant cette histoire, c'estoit un
sot que Scipion, tout brave et généreux capitaine qu'il fust, d'aller
obliger des personnes à soy et au party romain par un si sot moyen,
qu'il eust pu faire par un autre plus convenable, et mesmes puis que
c'estoit un butin de guerre, duquel en cela on doit triompher autant ou
plus que de toute autre chose. Le grand fondateur de sa ville ne fit pas
ainsi, quand les belles dames sabines furent ravies, à l'endroit de
celle qu'il eust pour sa part, et en fit à son bon plaisir, sans aucun
respect; dont elle s'en trouva bien, et ne s'en soucia guières, ny elle
ny ses compagnes, qui firent leur accord aussi-tost avec leurs marys et
ravisseurs, et ne s'en formalisèrent comme leurs peres et meres, qui en
firent esmouvoir grosse guerre. Il est vray qu'il y a gens et gens,
femmes et femmes, qui ne veulent accointance de tout le monde en cette
façon: et toutes ne sont pareilles à la femme du roy Ortragon, l'un des
roys gaulois d'Asie, qui fut belle en perfection; et, ayant esté prise
en sa deffaite par un centenier romain, et sollicitée de son honneur, la
trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer à luy, et à une
personne si vile et basse, il la prit par force et violence, que la
fortune et advanture de guerre lui avoit donné par droit d'esclavitude;
dont bien-tost il s'en repentit et en eut la vengeance; car elle luy
ayant promis une grande rançon pour sa liberté, et tous deux estants
allez au lieu assigné pour en toucher l'argent, le fit tuer ainsi qu'il
le contoit, et puis l'emporta et la teste à son mary, auquel confessa
librement que celuy-là lui avoit violé véritablement sa chasteté, mais
qu'elle en avoit eu la vengeance en cette façon: ce que son mary
l'approuva et l'honora grandement. Et depuis ce temps-là, dit
l'histoire, conserva son honneur jusques au dernier de sa vie avec toute
sainteté et gravité: enfin elle en eut ce bon morceau, fust qu'il vint
d'un homme de peu. Lucrèce n'en fit pas de mesme, car elle n'en tasta
point, bien qu'elle fust sollicitée d'un brave roy: en quoy elle fit
doublement de la sotte, de ne luy complaire sur-le-champ et pour un peu,
et de se tuer.
Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit point encore bien le train
de la guerre pour le butin et pour le pillage: car, à ce que je tiens
d'un grand capitaine des nostres, il n'est telle viande au monde pour
cela qu'une femme prise de guerre, et se mocquoit de plusieurs autres de
ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et
surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et
rencontres: car elles aiment les hommes de guerre toujours plus que les
autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appetit et puis on
n'y trouve rien à redire, le plaisir leur en demeure, l'honneur des
marys et d'elles n'en est nullement honny; et puis les voilà bien
gastées! et qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys,
ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie,
à laquelle César fit de grands biens et à son mary, non tant, faut-il
croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy
de Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme, et que César en eut
l'accointance et douce joüissance. Tant d'autres commoditez de ces
amours y a-t-il que je passe: et toutesfois, ce disoit ce grand
capitaine, ses autres grands compagnons pareils à luy, s'amusants à de
vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu'on garde
l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir en
secret et en conscience l'advis, et puis en décider: ou possible
sont-ils du naturel de notre Scipion, lequel, ne se contentant tenir de
celuy du chien de l'ortolan, lequel, comme j'ay dit cy-devant, ne
voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en
mangent. Ainsi qu'il fit à l'endroit du pauvre Massinissa, lequel ayant
tant de fois hazardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant
peiné, sué et travaillé pour lui acquérir gloire et victoire, il luy
refusa et osta la belle reyne Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie
pour son principal et précieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer à
Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa
n'y eust remedié. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample si
elle eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa, et
que l'on eust dit, la voyant passer: «Voilà l'une des belles vestiges
des conquestes de Scipion;» car la gloire certes gist bien plus en
l'apparence des choses grandes et hautes, que des basses. Pour fin,
Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit
ennemy du tout du sexe féminin, ou du tout impuissant de le contenter,
bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l'amour à une
des servantes de sa femme: ce qu'elle comporta fort patiemment pour des
raisons qui se pourroient là-dessus alléguer. Or, pour sortir de la
digression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que
j'avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours, que rien au monde
n'est si beau à voir et regarder qu'une belle femme pompeusement
habillée, ou délicatement deshabillée et couchée, mais qu'elle soit
saine, nette, sans tare, suros ny mallandre, comme j'ay dit. Le roy
François disoit qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit
mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou
chasteau, mais qu'il y opposast à sa vue et première rencontre une belle
femme sienne, un beau cheval et un beau levrier: car, en jettant son
oeil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers,
il ne se sçauroit jamais fascher en cette maison; mettant ces trois
choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cet
exercice très-agréable. La reyne de Castille disoit qu'elle prenoit un
très-grand plaisir de voir quatre choses: _Hombre d'armas en campo,
obisbo puesto en pontifical linda dama en la cama, y ladron en la
horca_. C'est-à-dire: «Un homme d'armes sur les champs, un évesque en
son pontifical, une belle dame dans un lict, et un larron au gibet.»
J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier
décédé, que, lorsqu'il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la
treve faite avec l'Empereur, il passa à Venise, où il fut
très-honorablement receu. Il n'en faut point douter, puis qu'il estoit
un si grand favory d'un si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat
alla au-devant de luy; et, passant par le grand canal, où toutes les
fenestres des maisons estoient bordées de toutes les femmes de la ville,
et des plus belles, qui estoient là accourues pour voir cette entrée, il
y en eut un des plus grands qui l'entretenoit sur les affaires de
l'Estat, et luy en parloit fort: mais, ainsi qu'il jettoit fort les yeux
fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage:
«Monseigneur, je crois que vous ne m'entendez, et avez raison, car il y
a bien plus de plaisir et difference de voir ces belles dames à ces
fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard
comme moy, et parlast-il de quelque grande conqueste à vostre
advantage.» M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mémoire,
luy respondit de mot à mot à tout ce qu'il avoit dit; laissant ce bon
vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de luy
qui, pour s'amuser à la veuë de ces belles dames, il n'avoit rien oublié
ny obmis de ce qu'il luy avoit dit. Qui aura veu la Cour de nos roys
François premier et Henry deuxiesme et autres roys ses enfants, advouera
bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde, n'avoir rien veu
jamais de si beau que nos dames qui sont estées en leur Cour, et de nos
reynes, leurs femmes, meres et soeurs; mais plus belle chose encore
eust-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonnin eust
vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et
enchantements, les eust peu représenter devestues et nues, comme l'on
dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie privée, que le roy
François luy commanda; car il estoit un homme fort expert et subtil en
son art; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au
prix de luy. Je pense que cette veuë seroit aussi plaisante comme fut
jadis celle des dames égyptiennes en Alexandrie à l'accueil et réception
de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en très-grande
cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les
retroussant le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies
et escarquillées, leur montroient leur cas tout-à-fait; et puis, ne le
revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien payé de cela. Qui
en voudra voir le conte, pu'il lise _Alexand. ab Alexandra_, au sixiesme
livre des _Jours jovials_. Je pense que telle veuë en estoit bien
plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme
encor sont aujourd'huy. Si les vieilles et laides faisoient de mesme
passe, car la veuë ne se doit jamais estendre que sur le beau, et fuir
le laid tant que l'on peut.
En Suisse, les hommes et les femmes sont pesle mesle aux bains et
estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant
un linge devant: s'il est bien délié, encor peut-on voir chose qui
plaist ou desplait, selon le beau ou le laid.
Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles
tentations et récréations de veuë pouvoient entrer aussi les jeunes
seigneurs, chevaliers, gentilshommes, plébéans et autres Romains, le
temps passé, le jour que se célébroit la feste de Flora à Rome, laquelle
on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante courtisanne
qu'oncques exerça le putanisme dans Rome, voire ailleurs! et qui plus la
recommandoit en cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande
lignée; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe volontiers
plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres.
Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui
s'abandonnoit à tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands; si
bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cet escriteau: «Roys,
princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs,
ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.» Lays
se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu'elle
faisoit ainsi avec les grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle
comme grands et illustres, et aussi qu'une femme d'une grande beauté et
haut lignage sera tousjours autant estimee qu'elle se prise: et si ne
prenoit si non ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame gentille
devoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice,
d'autant que toutes choses ont certain prix, fors l'amour. Pour fin, en
son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir,
que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville,
il y avoit assez à parler d'elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses
belles et riches parures, ses superbes façons, sa bonne grace, que pour
la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui
estoient avec elle, et qui la suivoient et accompagnoient comme vrays
esclaves, ce qu'elle enduroit fort patiemment: et les ambassadeurs
estrangers, quand ils s'en retournoient en leurs provinces, se
plaisoient plus à faire des contes de la beauté et singularité de la
belle Flora que de la grandeur de la république de Rome, et sur-tout de
sa grande libéralité, contre le naturel pourtant de telles dames; mais
aussi estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit noble. Enfin elle
mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et
joyaux, estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour
desengager la République. Elle fit le peuple romain son héritier
principal, et pour ce luy fut édifié dans Rome un temple très-somptueux,
qui de Flora fut appelé Florian.
La première feste que l'empereur Galba célébra jamais fut celle de
l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de
faire toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies et
débordements à l'envy dont se pourroient adviser; en sorte que l'on
estimoit la plus sainte et la plus gallante celle qui, ce jour-là,
faisoit plus de la dissolue et de la deshonnestetez débordée. Pensez
qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrieres et esclaves mores
dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny
sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny
remuements lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres; et qui en
pouvoit escogiter de plus dissolus et débordez, tant plus gallante
estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmi les Romains,
que, qui alloit au temple de cette déesse en habit et geste et façon
plus lascive et paillarde, auroit mesme grace et opulents biens que
Flora avoit eu. Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation
de festes; aussi estoient-ils payens: là-dessus ne faut douter si elles
y oublioient nul genre de lasciveté, et si longtemps avant ces bonnes
dames estudioient leurs leçons, ny plus ny moins que les nostres à
apprendre un ballet, et si elles estoient affectionnées en cela. Les
jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressez à voir
et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoient
représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes
sortes; et pour estre à telles veuës le monde se tueroit de la presse.
Il y a assez-là à gloser qui voudra; je le laisse aux bons galands:
qu'on lise Suetone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils
ont fait des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout. Ce
conte encor, et puis plus.
Il se lit que les Lacédémoniens allèrent une fois pour mettre le siége
devant Messene, à quoy les Mecéniens les prévindrent, car ils sortirent
d'abord sur eux les uns et les autres, tirerent et coururent à
Lacédémone, pensant la surprendre et la piller cependant qu'ils
s'amusoient devant leur ville; mais ils furent valeureusement repoussés
et chassés par les femmes qui estoient demeurées: ce que sçachants, les
Lacédémoniens rebroussèrent chemin et tournerent vers leur ville: mais
de loin ils decouvrent leurs femmes toutes en armes, qui avoient donné
la chasse, dont ils furent en alarme; mais elles se firent aussi-tost à
eux recognoistre et leur racontèrent leur fortune, dont ils se mirent de
joie à les baiser, embrasser et caresser, de telle sorte que, perdants
toute honte, et sans avoir la patience d'oster leurs armes, ny eux ni
elles, leur firent cela bravement en mesme place qu'ils les
rencontrèrent, où l'on put voir choses et autres, et ouyr un plaisent
son et cliquetis d'armes et d'autre chose; en mémoire de quoy ils firent
bastir un temple et simulacre à la déesse Vénus, qu'ils appelèrent
_Vénus l'armée_, au contraire de tous les autres, qui la peignent toute
nue. Voilà une plaisante cohabitation, et un beau sujet de peindre Vénus
armée, et l'appeler ainsi! Il se voit souvent parmi les gens de guerres,
mesmes aux prises de villes par assauts, force soldats tous armés joüir
des femmes, n'ayant le loisir et la patience de se désarmer pour passer
leur rage et appetit, tant ils sont tentez; mais de voir le soldat armé
habiter avec la femme armée, il s'en void peu. Il faut là-dessus songer
le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoir estre en
ce beau mystère, ou pour l'action ou pour la veuë, ou pour la sonnerie
des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour
les agents que pour les arregardants qui estoient là pour lors. Or c'est
assez, faisons fin: j'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs
exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j'en eusse
encouru mauvaise reputation.
Si faut-il qu'après avoir tant loüé les belles femmes, que je fasse le
conte d'un Espagnol qui, voulant mal à une femme, me le dépeignit un
jour comme il falloit, et me dit: _Senor, vieja; es como la lampada
azeintunada d'iglesia, y de hechura del armario larga y desvayada, el
color y gesto como mascara mal pintada, et talle como una campana ò mola
de molino, la vista como idolo del tiempo antiquo, el andar y vision
d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviesse encontrar la de
noche, come ver una mandagora. Iesus, Iesus, Dios me libre de su
malencuentro, no se contenta de tener en su casa por huesped al provisor
de obisbo, ny se contenta con la demasia da conversacion del vicario, ny
del guardian, ny de la amistad antigua del deen, sino que agora de
nuevo atomado al que pide para las animas de purgatorio, paracabar su
negra vida_. C'est-à-dire: «Voyez-la; elle est comme une lampe vieille
et toute graisseuse d'huile d'église; de forme et façon, elle ressemble
un armoire grand et vague et mal basti; la couleur et la grace comme
d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de monastère ou meule
de moulin; le visage comme d'un idole du temps passé; le regard et
l'aller comme un fantosme antique qui va de nuict: de sorte que je
craindrois autant de la rencontrer de nuict comme de voir une
mandragore. Jesus! Jesus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle ne se
contente pas d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de
l'evesque, ny se contente de la demesurée conversation du vicaire, ny de
la continuë visite du gardien, ny de l'ancienne amitié du doyen, sinon
qu'à cette heure de nouveau elle a pris en main celui qui demande pour
les ames du Purgatoire, et ce pour achever sa noire vie.» Voilà comment
l'Espagnol, qui a si bien dépeint les trente beautez d'une dame, comme
j'ay dit cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sçait bien
déprimer.
DISCOURS TROISIEME.
Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a.
Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loüer quelques fois parmi
nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l'amour, c'est
qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dont j'ay veu
plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir
belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de
par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames
par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres,
seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tenduës, et en
accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux
que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle,
mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle
avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit
pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en
faire parade quelques fois avec de beaux calleçons de toille d'or et
d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits,
qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy,
que l'on n'en veuille faire part à d'autres de la veuë et du reste.
Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour
plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les
vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores
qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que
du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut
discontinuer par amprès, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles,
honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi
précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en
ont raison, car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense. J'ay ouy
parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle,
laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle
trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte: elle
fut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au rabilleur,
pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre aussi
belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort;
mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et lui dit:
«A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte en soy
une belle jambe.»
--J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le
monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour
l'attirer à soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant
parvenir, un jour, estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle
fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu à
l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa
jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe
très-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opéra en luy plus que
n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles
colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il à sa
maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette
invention et gentille façon d'amour.