--J'en ay ouy conter d'un autre du temps du roy François, de ce beau

escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie du dit roy, et mourut

à Naples au voyage de M. de Lautrec, et d'une très-grande dame de la

Cour, dont en devint très-amoureuse: aussi estoit-il très-beau et ne

l'appeloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le

pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un jour un sien

vallet-de-chambre en qui elle se fioit, pourtant incogneu et non veu, en

sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habillé, qu'il sentoit

son gentilhomme, qu'une très-honneste et belle dame se recommandoit à

luy, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en désiroit fort

l'accointance plus que d'homme de la Cour, mais par tel si, qu'elle ne

vouloit, pour tout le bien du monde, qu'il la vist ni la connust; mais

qu'à l'heure du coucher, et qu'un chacun de la Cour seroit retiré, il le

viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de

là il le meneroit coucher avec cette dame; mais par telle pache aussi,

qu'il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme

un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voir ny

recognoistre le lieu ny la chambre là où il le meneroit, et le

tiendroit tousjours par les mains afin de ne deffaire ledit mouchoir;

car ainsi luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions,

pour ne vouloir estre connue de luy jusques à quelque temps certain et

préfix qu'il luy dit, et lui promit; et pour ce qu'il y pensast et

advisast bien s'il y vouloit venir à cette condition, afin qu'il luy

sceut dire lendemain sa response; car il le viendroit quérir et prendre

en un lieu qu'il luy dit, et surtout qu'il fust seul, et il le meneroit

en une part si bonne, qu'il ne s'en repentiroit point d'y estre allé.

Voilà une plaisante assignation et composée d'une estrange condition.

J'aimerois autant celle-là d'une dame espagnole, qui manda à un une

assignation, mais qu'il portast avec lui trois S. S. S., qui estoient à

dire: _sabio_, _solo_, _segreto_; _sage_, _seul_, _secret_: l'autre luy

manda qu'il iroit, mais qu'elle se garnist et fournist de trois F. F.

F., qui sont qu'elle ne fust _fea_, _flaca_ n'y _fria_; qui ne fust n'y

_laide_, _flaque_ n'y _froide_. Attant, le messager se départit d'avec

Gruffy. Qui fut en peine et en songe, ce fut luy, ayant grand sujet de

penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de Cour, pour

luy donner quelque venue, ou de mort ou de charité envers le Roy.

Songeoit aussi quelle dame pouvoit-elle estre, ou grande, ou moyenne, ou

petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit (encore que tous chats

sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c... sont c... sans clarté).

Par-quoy, après en avoir conféré à un de ses compagnons les plus privez,

il se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grande,

qu'il présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et appréhender.

Par-quoy, le lendemain que le Roy, les Reynes, les dames et tous et

toutes de la Cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se

trouver au lieu que le messager lui avoit assigné, qui ne faillit

aussi-tost l'y venir trouver avec un second, pour luy aider à faire le

guet si l'autre n'estoit point suivy de page ni de laquais, ny vallet,

ny gentilhomme. Aussi-tost qu'il le vit, luy dit seulement: «Allons,

monsieur, madame vous attend.» Soudain il le banda, et le mena par lieux

obscurs, estroits, et traverses incogneues, de telle façon que l'autre

luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit; puis il entra

dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure qu'il ne

pouvoit rien voir ni cognoistre, non plus que dans un four. Bien la

trouva-t-il sentant à bon, et très-bien parfumée, qui luy fit esperer

quelque chose de bon; parquoy le fit deshabiller aussi-tost, et luy-même

le deshabilla, et après le mena par la main, luy ayant osté le

mouchoir, au lict de la dame qui l'attendoit en bonne dévotion, et se

mit auprès d'elle à la taster, l'embrasser, la carresser, où il n'y

trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et

lict très-superbe, qu'il tastonnoit avec les mains; et ainsi passa

joyeusement la nuict avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer.

Pour fin, tout lui contenta en toutes façons, et cogneut bien qu'il

estoit très-bien hébergé pour cette nuict; mais rien ne lui faschoit,

disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle

n'avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour comme aux

autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitost. De folatries, de

mignardises, de carresses, d'attouchements et de toute autre sorte de

démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune: tant

y a qu'il se trouva bien. Le lendemain, à la pointe du jour, le messager

ne faillit de venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le

retourner au lieu où il l'avoit pris, et recommander à Dieu jusques au

retour, qui seroit bien-tost; et ne fut sans lui demander s'il luy avoit

menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu, et ce qu'il luy en

sembloit de luy avoir servi de fourrier, et s'il luy avoit donné bon

logement. Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent fois, luy dit

adieu, et qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché,

et revoler quand il voudroit; ce qu'il fit, et la feste en dura un bon

mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour son voyage de Naples,

qui prit congé de sa dame et luy dit adieu à grand regret, sans en tirer

d'elle un seul parler aucunement de sa bouche, sinon soupirs et larmes

qu'il lui sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avec elle

sans la cognoistre nullement ny s'en appercevoir. Depuis on dit que

cette dame pratiqua cette vie avec deux ou trois autres de cette façon,

se donnant ainsi du bon temps: et disoit-on qu'elle s'accommodoit de

cette astuce, d'autant qu'elle estoit fort avare, et par ainsi elle

espargnoit le sien et n'estoit sujette à faire présents à ses

serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doit donner,

soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou joyaux, ou soyent riches

faveurs: par ainsi la gallante se donnoit joye à son c.., et espargnoit

sa bourse, en ne se manifestant seulement quelle estoit; et pour ce, ne

se pouvoit estre reprise de ses deux bourses, ne se faisant jamais

cognoistre. Voilà une terrible humeur de grand dame. Aucuns ne

trouveront la façon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront

pour très-excorte, aucuns l'estimeront bonne mesnagere; mais je m'en

rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy: si est-ce que cette

dame ne peut encourir tel blasme que cette reyne qui se tenoit à

l'hostel de Nesle à Paris, laquelle, faisant le guet aux passants, et

ceux qui lui revenoyent et agréoient le plus, de quelques sortes de gens

que ce fussent, les faisoit appeler et venir à soy; et, après en avoir

tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour,

qui paroist encores, en bas en l'eau, et les faisoit noyer[55]. Je ne

puis dire que cela soit vray; mais le vulgaire, au moins la pluspart de

Paris, l'affirme; et n'y a si commun, qu'en luy monstrant la tour

seulement, et en l'interrogeant, que de luy-mesme ne le die.

Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours,

lesquelles plusieurs de nos dames d'aujourd'hui abhorrent, comme elles

en ont raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs, et non comme

avec rochers ou marbres: mais après les avoir bien choisis, se sçavent

bravement et gentiment faire servir et aimer d'eux. Et puis, en ayant

cogneu leurs fidélitez et loyale persévérance, se prostituent avec eux

par une fervente amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en

masques, ny en silence, ny muettes, ny parmi les nuicts et ténèbres,

mais en beau plein jour se font voir, taster, toucher, embrasser, les

entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et paroles

lubriques: quelques fois pourtant s'aident de masques, car il y a

plusieurs dames qui quelques fois sont contraintes d'en prendre en le

faisant, si c'est au hasle qu'elles le facent, de peur de se gaster le

teint ou ailleurs, afin que, si elles s'échauffent par trop, et si sont

surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonnée,

comme j'en ay veu: et le masque cache tout, et ainsi trompent le monde.

* * * * *

ARTICLE II.

De la parole en amour.

J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que,

sans la veüe et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes

brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont autres

soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur. Aussi ay-je ouy dire

à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de

grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et débordées

en paroles, que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à

finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux

soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient

à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa

dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcés, que,

quand Vénus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est

esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amants devant

le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les

pipoient, car elles leur disoient des paroles si lascives et si friandes

qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict: nous, les

arregardans, pensions qu'elles tinssent autres propos. C'est pourquoy

Marc Antoine aima tant Cléopatre et la préféra à sa femme Octavia, qui

estoit cent fois plus aimable et belle que la Cléopatre; mais cette

Cléopatre avoit la parole si affettée, et le mot si à propos, avec ses

façons et graces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.

Plutarque nous en fait foy sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle

disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit

à ses devis (encore qu'il voulust faire du gallant) qu'un soldat et gros

gendarme, au prix d'elle et de sa belle frase de parler. Pline fait un

conte d'elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le répéteray ici un

peu. C'est qu'un jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes

humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'advenant et à l'advantage, et

surtout de la teste d'une guirlande de diverses fleurs convenante à

toute paillardise, ainsi qu'ils estoient à table, et que Marc Antoine

voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant

qu'elle parloit, à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa

guirlande, qui néantmoins estoient toutes semées de poudre empoisonnée,

et les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour

boire; et ayant achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut

porter la coupe au bec pour boire, Cléopatre luy arreste tout court la

main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit

venir à luy, et lui fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit

avaler, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc

Antoine, lui dit: «Si je ne vous aimois comme je fais, je me fusse

maintenant défaite de vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que

je vois bien que ma vie ne peut estre sans la vostre.» Cette invention

et cette parole pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amitié,

voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure. Voilà

comment servit l'éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont

escrite très-bien disante: aussi ne l'appeloit-il que simplement la

Reyne, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à Octave César, avant

qu'ils fussent déclarés ennemys. «Qui t'a changé, dit-il, pour ce que

j'embrasse la Reyne? elle est ma femme. Ay-je commencé dès ast heure? Tu

embrasses Drusille, Tortale, Leontile, ou Rufile, ou Salure Litiseme, ou

toutes: que t'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envie t'en

prend?» Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la variété

de l'autre d'en aimer tant au coup, et luy n'aimoit que sa Reyne, dont

je m'estonne qu'Octave ne l'aima après la mort de Marc Antoine. Il se

peut faire qu'il la vit quand il la vit et la fit venir seule en sa

chambre, et qu'elle l'harangua: possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il

pensoit, ou la meprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son

triomphe à Rome et la monstrer en parade; à quoi elle remédia par sa

mort advancée.

Certes, pour retourner à notre dire premier, quand une dame se veut

mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a

orateur au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisba nous a

esté descrite de Tite Live, d'Appian et d'autres, si bien disante à

l'endroit de Massinissa, lorsqu'elle vint à luy pour l'aimer, gaigner et

réclamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute

dame, pour estre bien aimée, doit bien parler, et volontiers on en voit

peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la

terre, et fust-elle glacée en plein hyver. Celles surtout qui se mettent

à l'amour, et si elles ne savent rien dire, elles sont si dessavourées,

que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny saveur: et quand M.

du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant ses moeurs, dit

qu'elle estoit sage au parler et folastre à la couche[56], cela s'entend

en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre; mais lorsque

l'on est à part avec son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa

parole et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Vénus.

J'ay ouy faire des contes à plusieurs qui ont joüi de belles et grandes

dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlant avec d'autres

dedans le lict, qu'elles estoient aussi libres et folles en leur parler

que courtisannes qu'on eust sceu connoistre: et qui est un cas

admirable, est que, pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs

marys, ou leurs amys, de mots, propos et discours sallaux et lascifs,

mesmes nommer tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans

farder, et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne

s'extravaguent, ni aucun de ces mots sallaux leur vient à la bouche: il

faut bien dire qu'elles se savent bien commander et dissimuler; car il

n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie.

Sy ay-je cogneu une très-belle et honneste dame de par le monde, qui,

devisant avec un honneste gentilhomme de la Cour des affaires de la

guerre durant ces civiles, elle lui dit: «J'ay ouy dire que le Roy à

fait rompre tous les c... de ce pays-là.» Elle vouloit dire _les ponts_.

Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant,

elle avoit encore ce nom frais en la bouche: et le gentilhomme s'en

eschauffa en amours d'elle pour ce mot.

--Une autre dame que j'ai cogneue, entretenant une autre grand dame plus

qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle lui dit après:

«Non, madame, ce que je vous en dis, ce n'est point pour vous

adultérer;» voulant dire _adulater_, comme elle le rhabilla ainsi:

pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer. Bref, la parole en

jeu d'amours a une très-grande efficace; et où elle manque le plaisir en

est imparfait: aussi, à la vérité, si un beau corps n'a une belle ame,

il ressemble mieux son idole qu'un corps humain; et s'il se veut faire

bien aimer, tant beau soit-il, il faut qu'il se fasse seconder d'une

belle ame: que s'il ne l'a de nature, il la faut façonner par art.

--Les courtisannes de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome,

lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles; et disent que

_chiavano come cani, ma che sono quiete della bocca como sassi_[57].

Et voilà pourquoy j'ai cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont

refusé l'accointance de plusieurs dames, je vous dis très-belles, parce

qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parole, et les

ont quittées tout à plat: et disoient qu'ils aimoient autant avoir à

faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy

qui en aima une à Athenes jusques à en joüir.

Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent à guières

aymer les femmes estrangères, ny volontiers s'en caprichent pour elles,

d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche

aucunement au coeur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage: et

s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et

esteindre le feu naturel bestialement, et puis _andar in barca_[58];

comme dist un Italien un jour desembarqué à Marseille, allant en

Espagne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu

où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu'une dame le vint

accoster et arraisonner, il lui dit: _V. S. mi perdonna, non voglio

parlare, voglio solamente chiavare, e poi me n'andar in barca_[59].

Le François ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Suisse, une

Flamande, une Angloise, Écossoise, une Esclavonne ou autre estrangère,

encore qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se

plaist grandement avec sa dame françoise ou avec l'Italienne ou

l'Espagnolle, car coustumièrement, la plus part des François

aujourd'hui, au moins ceux qui ont veu un peu, sçavent parler ou

entendent ce langage; et Dieu sait s'il est affetté et propre pour

l'amour? Car quiconque aura à faire avec une dame françoise, italienne,

espagnolle ou grecque, et qu'elle soit diserte, qu'il die hardiment

qu'il est pris et vaincu.

D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie

comme elle l'est aujourd'hui; mais il y a long-temps que l'italienne,

l'espagnolle et la grecque le sont: et volontiers n'ay-je guieres veu

dame de cette langue, si elle a pratiqué tant soit peu le mestier de

l'amour, qui ne sache très-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont

traitté celles-là.

Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parole contente

doublement.

* * * * *

ARTICLE III.

De la veuë en amour.

Parlons maintenant de la veuë. Certainement, puisque les yeux sont les

premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils

donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque

chose de rare en beauté.

Hé, quelle est la chose au monde que l'on puisse voir plus belle qu'une

belle femme, soit habillée ou bien parée, ou nue entre deux draps? Pour

l'habillée, vous n'en voyez que le visage à nud; mais aussi, quand un

beau corps, orné d'une riche et belle taille, d'un port et d'une grace,

d'une apparence et superbe majesté, à nous se présente à plein, quelle

plus belle monstre et agréable veuë peut-il estre au monde? Et puis,

quand vous en venez à joüir tout ainsi couverte et superbement habillée,

la convoitise et joüissance en redoublent, encore que l'on ne voye que

le seul visage de tout le reste des autres parties du corps: car

malaisément peut-on joüir d'une grande dame selon toutes les commoditez

que l'on désireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien à loisir

et lieu secret, ou dans un lict bien à plaisir; car elle est tant

éclairée.

Et c'est pourquoy une grande dame, dont j'ay ouy parler, quand elle

rencontroit son serviteur à propos, et hors de veuë et descouverte, elle

prenoit l'occasion tout aussi-tost, pour s'en contenter le plus

promptement et briefvement qu'elle pouvoit, en lui disant un jour:

«C'estoient les sottes, le temps passé, qui, par trop se voulant

délicater en leurs amours et plaisirs, se renfermoient, ou en leurs

cabinets, ou autres lieux couverts, et là faisoient tant durer leurs

jeux et esbats, qu'aussi-tost elles estoient descouvertes et divulguées.

Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le plus bref que l'on pourra,

et, aussi-tost assailly, aussi-tost investy et achevé; et par ainsi nous

ne pouvons estre scandalisées.» Je trouve que cette dame avoit raison;

car ceux qui se sont meslez de cet estat d'amour, ils ont toujours tenu

cette maxime, qu'il n'y a que le coup en robbe.

Aussi, quand l'on songe que l'on brave, l'on foule, presse et gourmande,

abat et porte par terre les draps d'or, les toiles d'argent, les

clinquants, les estoffes de soye, avec des perles et pierreries,

l'ardeur, le contentement, s'en augmentent bien davantage, et certes,

plus qu'en une bergere ou autre femme de pareille qualité, quelque belle

qu'elle soit.

Et pourquoy jadis Vénus fut trouvée si belle et tant désirée, sinon

qu'avec sa beauté elle estoit toujours gentiment habillée, et

ordinairement parfumée, qu'elle sentoit toujours bon de cent pas loin?

Aussi tenoit-on que les parfums animent fort à l'amour.

Voilà pourquoy les empérieres et grandes dames de Rome s'en

accommodoient bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France,

et sur-tout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de tout temps, en

sont esté plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums

qu'en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris

depuis les patrons et belles inventions; aussi les autres les avoient

apprises des médailles et statues antiques de ces dames romaines, que

l'on voit encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encore en Espagne et

en Italie; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs

coiffures et leurs habits en perfection, et très-propres à se faire

aimer. Mais aujourd'huy, nos dames françoises surpassent tout: à la

reyne de Navarre elles en doivent ce grand-mercy.

Voilà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à faire à ces belles dames si

bien en poinct, si richement et pompeusement parées.

De sorte que j'ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi

que nous devisions ensemble, qu'ils les aimoient mieux ainsi que

desacoustrées et couchées nues entre deux linceux, et dans un lict le

plus enrichy de broderies que l'on sceut faire.

D'autres disoient, qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny

artifice, comme un grand prince que je sçay, lequel pourtant faisoit

coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir[60]

bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et délicatesse de

chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.

Il ne faut douter vrayment que la veuë ne soit plus agréable que toutes

celles du monde d'une belle femme toute parfaite en beauté; mais

mal-aisément se trouve-t-elle.

Aussi on trouve par escrit que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant este

prié, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur

donner le pourtrait de la belle Helaine et la leur représenter si belle

comme l'on disoit qu'elle avoit esté, il ne leur en voulut point

refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les contempla toutes

fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de

plus beau, il en fit le tableau comme de belles pièces rapportées, et en

représenta par icelles Helaine si belle, qu'il n'y avoit rien à dire, et

qui fut tant admirable à toutes, mais, Dieu mercy, à elles, qui y

avoient bien tant aidé par leurs beautez et parcelles, comme Zeuxis

avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur

Helaine toutes les perfections de beauté il n'estoit pas possible,

encore qu'elle ait esté en extrémité très-belle.

En cas qu'il ne soit vrai, l'Espagnol dit que pour rendre une femme

toute parfaite et absolue en beauté, il lui faut trente beaux sis[61],

qu'une dame espagnolle me dit une fois dans Tolede, là où il y en a de

très-belles, bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont

telles:

_Tres cosas blancas: el cuero, los dientes, y las manos._

_Tres negras: los ojos, las cejas, y las pestannas._

_Tres coloradas: los labios, las mexillas, y las unnas._

_Tres longas: el cuerpo, los cabellos, y las manos._

_Tres cortas: los dientes, las orejas, y los pies._

_Tres anchas: los pechos, la frente, y el entrejeco._

_Tres estrechas: la boca, l'una y otra, la cinta, y l'entrada del pie._

_Tres gruessas: el braço, el muslo, y la paniorilla._

_Tres delgaldas: los dedos, los cabellos, y los labios._

_Tres pequennas: las tetas, la naris, y la cabeça._

Qui sont en françois, afin qu on l'entende:

Trois choses blanches: la peau, les dents et les mains.

Trois noires: les yeux, les sourcils et les paupières.

Trois rouges: les lèvres, les joues et les ongles.

Trois longues: le corps, les cheveux et les mains.

Trois courtes: les dents, les oreilles et les pieds.

Trois larges: la poitrine ou le sein, le front et l'entre-sourcil.

Trois estroites: la bouche, l'une et l'autre, la ceinture ou la taille,

et l'entrée du pied.

Trois grosses: le bras, la cuisse et le gros de la jambe.

Trois déliées: les doigts, les cheveux et les lèvres.

Trois petites: les tetins, le nez et la teste.

Sont trente en tout.

Il n'est pas inconvénient, et se peut que tous ces sis en une dame

peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faite au moule de

la perfection; car de les voir tous assemblez sans qu'il y en ait

quelqu'un à redire et qu'il ne soit en défaut, il n'est possible.

Je m'en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et

qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer ce qu'ils en

sauront dire. Mais pourtant, encore qu'elles ne soient accomplies ny

embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle,

mais qu'elle en aye la moitié et en aye les points principaux que je

viens de dire: car j'en ay veu force qui en avoient à dire plus de la

moitié, qui estoient très-belles et fort aimables; ny plus ny moins

qu'un bocage est trouvé tousjours beau en printemps, encore qu'il ne

soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que

les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est assez de ces grands

qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.

Vies des dames galantes · 第 14 / 39 段