plus de cocus, et laquelle est plus propre à l'amour, et à esbranler une
fille, une femme ou une veuve? Certainement la plus commune voix est
qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et les
esprits endormis de l'hyver fascheux et mélancolique; et puisque tous
les oiseaux et animaux s'en réjoüissent et entrent tous en amours, les
personnes qui ont autres sens et sentiment s'en ressentent bien
davantage, et surtout les femmes (selon l'opinion de plusieurs
philosophes et médecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et
amour qu'en tout autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire à aucunes
honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne failloit
jamais, le printemps venu, en estre plus touchée et picquée qu'en autre
saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe et hannissoit
après comme les juments et chevaux, et qu'il falloit qu'elle en tastast,
autrement elle s'amaigriroit; ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et
devenoit lors plus lubrique. Aussi, trois ou quatre amours nouvelles que
je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non
sans cause; car de tous les mois de l'an, avril et may sont les plus
consacrez, et dédiés à Vénus, où lors les belles dames s'accommencent,
plus que devant, à s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se
coiffer follastrement, se vestir légèrement; qu'on dirait que tous ces
nouveaux changements, et d'habits et de façons, tendent tous à la
lubricité, et à peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussi bien
que le ciel et l'air en produisent de volants en avril et en may. De
plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles ou veuves, quand elles
voient de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs
forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux
récréatifs, les animaux et les oiseaux s'entrefaire l'amour et
lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur
chair, et n'y veulent soudain rapporter leurs remèdes; et c'est l'une
des persuasives remonstrances qu'aucuns amants et aucunes amantes
s'entrefont, s'entrevoyants sans chaleurs, ny flamme, ny amour, en leur
remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons,
comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, et ne faire que
paillarder, germer, engendrer, et foissonner jusqu'aux arbres et
plantes; et c'est ce que sceut dire un jour une gente dame espagnole à
un cavalier froid ou trop respectueux: _Sa, gentil cavallero, mira como
los amores de todas suertes se tratan y trionfan en este verano, y V.S.
queda flaco y abatrido!_ C'est-à-dire: «Voici[54], gentil cavalier,
comme sortes d'amours se mennent et triomphent en cette prime; et vous
demeurez flac et abattu.» Le printemps passé fait place à l'esté, qui
vient après et porte avec soy ses chaleurs: et ainsi qu'une chaleur
amène l'autre, la dame par conséquent double la sienne; et nul
rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et
trouble de sperme vénériq: ce n'est pas contraire par son contraire et
guérir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours
elle se baignast, se plongeast dans la plus claire et fraische fontaine
de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques légers habillements qu'elle
puisse porter pour s'en donner fraischeur, et qu'elle les retrousse tant
qu'elle voudra, jusques à laisser les calessons, ou mettre le vertugadin
dessus eux, sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le font; et
là c'est le pis, car, en tel estat, elles s'arregardent, se ravissent,
se contemplent à la belle clarté du soleil, que, se voyant ainsi belles,
blanches, caillées, poupines et en bon point, entrent soudain en rut et
tentation; et, sur ce, faut aller au masle ou de tout brusler toutes
vives, dont on en a veu fort peu; aussi seroient-elles bien sottes: et
si elles sont couchées dans leurs beaux lits ne pouvants endurer ny
couvertes, ny linceux, se mettent en leurs chemises retroussées à demy
nues, et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venants à se
regarder encore mieux à leur aise de tous costez et toutes parts,
souhaitent leurs amys, et les attendent: que si par cas ils arrivent sur
ce point, sont aussitost les bien venus, pris et embrassés; «car lors,
disent-elles, c'est la meilleure embrassade et joüissance d'aucune heure
du jour; d'autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien
confit, à cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et
confit, et qu'il en est beaucoup meilleur et savoureux.» L'on dit
pourtant par un proverbe ancien: _Juin et juillet, la bouche mouillée et
le v.. sec_; encor met-on le mois d'aoust: cela s'entend pour les
hommes, qui sont en danger quand ils s'échauffent par trop en ces temps;
et mesme quand la chaude canicule domine, à quoy ils y doivent adviser;
mais s'ils se veulent brusler à leur chandelle, à leur dam. Les femmes
ne courent jamais ceste fortune, car tous mois, toutes saisons, tous
temps, tous signes leur sont bons. Or les bons fruits de l'esté
surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et
chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et à d'autres
prou. Mais pourtant on ny a guieres veu de changement de leur chaleur ny
aux unes ny aux autres, pour s'en abstenir ny pour en manger; car le pis
est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien
force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le
plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons
et plaisants à manger en leurs potages et salades, et comme aux
asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et
potirons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers, par leurs
ordonnances, sçavent très-bien accoustrer et accoustumer à la friandise
et lubricité, et que les médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que
si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage,
il s'en acquitteroit bien mieux que moy. Au partir de ces bons mangers,
donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n'estes bien
préparez, vous voilà déshonorez, et bien souvent on vous quitte pour
aller au change. Ce n'est pas tout; car il faut avec ces fruits
nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouter de bons grands
pastez que l'on a inventez depuis quelques temps, avec force pistaches,
pignons, et autres drogues d'apoticaires scaldives, mais sur-tout des
crestes et c........ de cocq, que l'esté produit et donne plus en
abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand
massacre en général de ces jolets et petits cocqs qu'en hyver des grands
cocqs, n'estant si bons et si propres que les petits, qui sont chauds
ardents et plus gaillards que les autres. Voila un entr-autres, des bons
plaisirs et commoditez que l'esté rapporte pour l'amour. Et de ces
pastez ainsi composez de menusailles de ces petits cocqs et culs
d'artichaux et truffles, ou autres friandises chaudes en usent souvent
quelques dames que j'ai ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et
y peschent, mettant la main dedans ou avec les fourchettes, et en
rapportant et en remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle,
ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent
avec une tristesse morne: _Blanque_; et quand elles rencontrent les
gentils c........ de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent
d'une allégresse: _Bénéfice_; ainsi qu'on fait à la blanque en Italie,
et comme si elles avaient rencontré et gagné quelque joyau très-précieux
et riche. Elles en ont cette obligation à messieurs les petits cocqs et
jolets, que l'esté produit avec la moitié de l'automne pourtant, que
j'entremesle avec l'esté, qui nous donne force autres fruits et petits
volatiles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de
l'autre moitié de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien
qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y peut-on si bien
recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme
en la saison chaude, encore l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut,
comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la
concupiscence, soit qu'elles soient cuittes ou crues, jusques aux petits
chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudoüinent mieux, que
l'esté rend durs, et l'hyver les rend tendres et délicats, dont l'on en
fait de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela,
on fait tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires,
drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour ces pastez,
soit pour les bouillons: et ne trouve-t-on à dire guieres de la chaleur
en l'hyver par ce moyen et entretenement tant qu'elles peuvent; «car,
disent-elles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l'extérieur
de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy
n'en ferons-nous de mesme à l'intérieur?» Les hommes disent aussi: «Et
de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur chaleur, comme soye sur
soye, contre la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont assez
chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on les veut assaillir elles sont
tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y
feriez-vous? Possible qu'elles craignent que leur sang chaud et
bouillant se perde et se resserre dans les veines et devienne froid et
glacé si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite qui
ne vit que de racines.»
Or laissons-les faire: cela est bon pour les bons compagnons; car, elles
estant en si fréquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur
donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres marys cocus et cornus
comme satyres. Encor font-elles mieux, les honnestes dames: elles font
quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages à leurs
amants par miséricorde, afin d'estre plus braves et n'estre atténuez par
trop quand ce vient à la besogne, et pour s'en ressentir mieux et
prévaloir plus abondamment et leur en donnent aussi des receptes pour en
faire faire en leur cuisine à part: dont aucuns y sont bien trompez,
ainsi que j'ay ouy parler d'un galant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris
son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa maîtresse, la menaça
qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon, et mangé son
pasté. Elle lui respondit: «Vous ne me ferez que la raison; encore ne
sçay-je:» et s'estant embrassez et investis, ces friandises ne luy
servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy
elle luy dit ou que son cuisinier l'avoit mal servy ou y avoit espargné
des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris
tous ses préparatifs pour la grande médecine, ou que son corps pour lors
estoit mal disposé pour la prendre et la rendre: et ainsy elle se moqua
de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et
médecines, ne sont propres à tous; aux uns elles opèrent, aux autres
blanque, encore ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes
et qu'on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du
débordement ou de l'extraordinaire ou avec le mary ou l'amant, ou avec
quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et affirmoient que,
pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière; et
Dieu sait il falloit qu'elles fissent ainsi des rusées. Or les dames qui
tiennent le party de l'hiver disent que, pour les bouillons et mangers
chauds, elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussi bons
l'hyver qu'aux autres saisons: elles en font assez d'expérience, et pour
faire l'amour le disent aussi très-propre; car, tout ainsi que l'hyver
est sombre, ténébreux, quiete, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi
faut que soit l'amour et qu'il soit fait en cachette, en lieu retiré et
obscur, soit en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée près d'un
bon feu qui engendre bien, s'y tenant de près et long-temps autant de
chaleur vénéricque que le soleil d'esté. Comme aussi fait-il bon en la
ruelle d'un lit sombre, que les yeux des autres personnes, cependant
qu'elles sont près du feu à se chauffer, pénétrent fort mal-aisément, ou
assises sur des coffres et lits à l'escart faisant aussi l'amour, ou
les voyant se tenir près les unes des autres, et pensant que ce soit à
cause du froid, et se tenir plus chaudement; cependant font de bonnes
choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur
le buffet. De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lit? c'est
tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s'entr'embrasser, de
s'entreserrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur l'autre de peur de
froid, non pour un peu, mais pour un long temps, et s'entre-eschauffer
doucement, sans se sentir nullement du chaud démesuré que produit
l'esté, et d'une sueur extrême, qui incommode grandement le déduit de
l'amour; car, au lieu de s'entretenir au large et fort à l'escart: et
qui est le meilleur, disent les dames, par l'advis des médecins, les
hommes sont plus propres, ardants et déduits à cela l'hyver qu'en
l'esté.
--J'ay cogneu d'autres fois une très-grande princesse, qui avoit un
très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour
à faire des stances à la louange et faveur de l'hyver, et sa propriété
pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouvé pour elle très-favorable et
traitable en cela. Elles estoient très-bien faites, et les ay tenues
long-temps en mon cabinet, et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir
pour les insérer ici; l'on y verroit et remarqueroit-on les grandes
vertus de l'hyver, propriétés et singularitez pour l'amour.
--J'ay cogueu une très-grande dame et des belles du monde, laquelle,
veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et
estat, aller les après-soupers voir la Cour, ni le bal, ni le coucher de
la Reine, et n'estre estimée trop mondaine, ne bougeoit de la chambre,
laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune à la danse, et son
fils et tout, se retiroit en une ruelle; et là son amant, d'autres fois
bien traité, aymé et favorisé d'elle estant en mariage, arrivoit, ou
bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien
beau-frère, qui estoit de grand garde, et là traitoit et renouvelloit
ses amours anciennnes, et en pratiquoit de nouvelles pour secondes
noces, qui furent accomplies en l'esté après. Ainsi que j'ay considéré
depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne
fussent esté si propres pour cet hyver, et comme je l'ay ouy dire à une
de ses dariolettes. Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes
saisons sont propres pour l'amour, quand elles sont prises à propos, et
selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent: car,
tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et tout
temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plaît et comme aussi il
trouve ses gens d'armes bien appareillés et encouragés de donner leur
bataille, Vénus en fait de mesmes, selon qu'elle trouve ses troupes
d'amants et d'amantes bien disposées au combat: et les saisons n'y font
guères rien, ny leur acception ny élection n'y a pas grand lieu; non
plus ne servent guères leurs simples, ny leur fruits, ny leurs drogues,
ny drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres,
soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le
dernier exemple, je connois une grande dame à qui sa mère, dez son petit
age, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout
droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans,
ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en
France ozeille, fust en ses viandes, fust en ses potages et avec
bouillons, fust pour en boire de grandes escüelles à oreilles, sans
autres choses entremeslées; bref, toutes ses sausses estoient jus de
vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères réfrigératifs, qu'enfin
ç'a esté une très-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit
point besoin de ces pastés que j'ay dit pour luy donner de la chaleur,
car elle en a assez; et si pourtant elle est aussi goulue à les manger
que toute autre. Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage et
eusse rapporté davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas
tant s'amuser à ronger un mesme os; et aussi que je donne la plume à un
autre meilleur discoureur que moi, qui sçaura soustenir le party des
unes et des autres raisons: me rapportant à un souhait et désir que
fairoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaitoit et désiroit
de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son ami un feu, afin, quand
elle viendroit s'eschauffer à luy par le grand froid qu'elle auroit,
qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur
quand elle s'y chaufferoit, et de plus se présenter et se faire voir à
luy souvent et à son aise, et se chauffant retroussée, escarquillée, et
eslargie de cuisses et de jambes, pour participer à la vüe de ses beaux
membres cachés sous son linge et habillements d'auparavant; aussi pour
la reschauffer encore mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et
sa chaleur paillarde. Puis desiroit venir printemps, et son amy un
jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle
gorge, son beau sein, voire s'y veautrant parmy elles son beau corps
tout nud entre les draps. De mesmes après desiroit devenir esté, et par
conséquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, pour la
recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle iroit s'y baigner et
esgayer, et bien à plein se faire voir à luy, toucher, retoucher et
manier tous ses membres beaux et lascifs. Et puis, pour la fin, desiroit
pour son automne retourner en sa première forme et devenir femme et son
mary homme, pour puis après tous deux avoir l'esprit le sens et la
raison à contempler et rememorer tout le contentement passé, et vivre en
ces belles imaginations et contemplations passées, et pour sçavoir et
discourir entr'eux quelle saison leur avoit esté plus propre et
delicieuse. Voilà comment ceste honneste dame départoit et compassoit
les saisons; en quoy je me remets au jugement des mieux discourants,
quelle des quatre en ces formes pouvoit estre à l'un et à l'autre plus
douce et plus agréable.
--Maintenant à bon escient je me départs de ce discours. Qui en voudra
sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une
recherche d'une vieille chanson qui fut faite à la Cour, il y a quinze
ou seize ans, des cocus, dont le refrain est
Un cocu meine l'autre, et toujours sont en peine,
Un cocu l'autre meine.
Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns
contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s'ils sont un
peu gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse sceu plus
modestement déguiser, veu la sauce qu'il leur faut; et diray bien plus,
que j'en eusse allégué d'autres encore bien plus saugreneux et
meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle
modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes dames qui
prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres; et si
vous diray de plus, que ces contes que j'ay faits icy ne sont point
contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts
lieux; et si ce sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu
mesler que de coucher les grands et hauts subjets, encore que j'aye le
dire bas; et, en ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien
aussi.
Femmes, qui transformez vos marys en oiseaux,
Ne vous en lassez point, la forme en est très-belle;
Car si vous les laissez en leurs premières peaux,
Ils voudront vous tenir toujours en curatelle,
Et comme homme voudront user de leur puissance;
Au lieu qu'estants oiseaux ne vous feront d'offense.
AUTRE.
Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables
Qui font secrètement leurs bons marys cornards,
Les blasment à grand tort et ne sont que bavards;
Car elles font l'aumosne et sont fort charitables
En gardant bien la loy à l'aumosne donner,
Ne faut en hypocrit la trompette sonner.
_Vieille rime du jeu d'amours, que j'ay trouvée dans des vieux papiers._
Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat,
A un tablier se peut comparer.
Sur un tablier les dames on abat,
Puis il convient le trictrac préparer.
Et en celui ne faut que se parer.
Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste,
Qui par nature un joüeur admoneste
Passer le temps de coeur joyeusement?
Mais en défaut de trouver la raye nette
Il s'en ensuit un grand jeu de torment.
Ce mot _raye nette_ s'entend en deux façons: l'une, pour le jeu de la
_raye nette_ du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la _raye
nette_ de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vérole, de bon
mal et du torment.
DISCOURS SECOND
Sur le sujet qui contente le plus en amour, ou le toucher, ou la
veuë, ou la parole.
INTRODUCTION.
Voici une question en matière d'amours qui mériteroit un plus profond et
meilleur discoureur que moy, sçavoir qui contente plus en la joüissance
d'amour, ou le tact qui est l'attouchement, ou la parole, ou la veuë? M.
Pasquier, très-grand personnage certes, en sa jurisprudence, qui est sa
profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un
discours dans ses lettres qu'il nous a laissées par escrit; mais il a
esté trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant
là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust
voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en
eust sceu dire, sa lettre qu'il en fait là-dessus en eust esté cent fois
bien plus plaisante et agréable.
Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte
Thibault de Champagne, lesquelles je n'avois jamais vues, sinon ce petit
fragment que ce M. Pasquier produit là; et trouve que ce bon et brave et
ancien chevalier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallants
poëtes d'aujourd'hui, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons;
aussi avoit-il un très-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien,
qui estoit la reyne Blanche de Castille, mère de saint Louis, de
laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l'avoit prise pour
maistresse. Mais, pour cela, quel mal? et quel reproche pour cette
reyne? encore qu'elle fust esté très-sage et vertueuse, pouvoit-elle
engarder le monde de l'aymer et brusler au feu de sa beauté et de ses
vertus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une perfection que de
se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller à la volonté de celuy
qui ayme.
Voylà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si
elle fut tant aimée, et que, durant son regne et son autorité, il y ait
eu en France des divisions, séditions et querelles: car, comme j'ay ouy
dire à un très-grand personnage, les divisions s'esmeuvent autant pour
l'amour que pour les brigues de l'Estat; et, du temps de nos pères, il
se disoit un proverbe ancien que tout le monde voloit du c.. de la reine
folle.
Je ne sçay pour quelle reyne ce proverbe se fit, comme possible, fit ce
comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien traité d'elle comme
il vouloit, ou qu'il en fust desdaigné, ou un autre mieux aimé que luy,
conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces
guerres et tumultes, ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou
grande reyne ou dame, ou princesse, se met à régir un Estat: un chacun
désire la servir, honorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'estre
bien venu d'elle et estre en ses bonnes graces, comme de se vanter de
régir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du profit. J'en
alléguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.
Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau sujet, que je viens de
dire, à bien escrire, et possible à faire cette demande que nous
représente M. Pasquier, auquel je renvoye le lecteur curieux, sans en
toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une superflüité.
Maintenant, il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble tant de moy que
de l'avis des plus gallants que moy.
* * * * *
ARTICLE PREMIER.
De l'attouchement en amour
Or, quant à l'attouchement, certainement il faut avouer qu'il est très
délectable, d'autant que la perfection de l'amour c'est de joüir, et ce
joüir ne se peut faire sans l'attouchement; car, tout ainsi que la faim
et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le
boire, aussi l'amour ne se passe ny par l'ouye ny par la veuë, mais par
le toucher, l'embrasser et par l'usage de Vénus: à quoi le badin fat
Diogène cynique rencontra badinement, mais salaudement pourtant, quand
il souhaitoit qu'il peust abattre sa faim en se frottant le ventre, tout
ainsi qu'en se frottant la verge il passoit sa rage d'amour. J'eusse
voulu mettre cecy en paroles plus nettes, il le faut passer fort
légèrement; ou bien comme fit cet amoureux de Lamia, qui, ayant esté par
trop excessivement rançonné d'elle pour joüir de son amour, n'y put ou
n'y voulut entendre; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se
corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination: ce
qu'elle ayant sceu, le fit convenir devant le juge qu'il eust à l'en
satisfaire et la payer, lequel ordonna qu'au son et tintement de
l'argent qu'il lui monstreroit, elle seroit payée, et en passeroit ainsi
son envie, de mesme que l'autre par songe et imagination, avoit passé la
sienne.
Il est bien vray que l'on m'alléguera force especes de Vénus que les
anciens philosophes deguisent; mais de ce, je m'en rapporte à eux et aux
plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fruit de
l'amour mondain n'est autre chose que la joüissance, il ne faut point la
penser bien avoir, qu'en touchant et embrassant. Si est-ce que plusieurs
ont bien eu opinion que ce plaisir estoit fort maigre sans la veuë et la
parole; et de ce nous en avons un bel exemple dans les _Cent Nouvelles
de la Reyne de Navarre_, de cet honneste gentilhomme, lequel, ayant joüy
plusieurs fois de cette honneste dame de nuict, bouchée avec son touret
de nez (car les masques n'estoient encore en usage), en une galerie
sombre et obscure, encore qu'il cogneust bien au toucher qu'il n'y avoit
rien que de bon, friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur,
mais voulut savoir à qui il avoit à faire: par quoy, en l'embrassant et
la tenant un jour, il la marqua d'une craye au derrière de sa robe, qui
estoit de velours noir; et puis le soir après souper (car leurs
assignations estoient à certaine heure assignée), ainsi que les dames
entroient dans la salle du bal, il se mit derrière la porte; et, les
espiant attentivement passer, il vient à voir entrer la sienne marquée
sur l'espaule, qu'il n'eust jamais pensé, car, en ses façons,
contenances et paroles, on l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et
telle que la Reyne la descrit. Qui fust esbahy, ce fut ce gentilhomme,
pour sa fortune assise sur une femme qui n'eust jamais creu moins d'elle
que de toutes les dames de la Cour; vray est qu'il voulut passer plus
outre, et ne s'arrester là, car il luy voulut le tout descouvrir, et
sçavoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se faisoit
ainsi servir à couvert et cachettes; mais elle, très-bien rusée, nia et
renia tout, jusques à sa part de paradis et la damnation de son ame,
comme est la coustume des dames, quand on leur va objecter des choses de
leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sache, encore qu'on en soit bien
certain et qu'elles soient très-vrayes. Elle s'en dépita; et par ainsi
ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne, certes, elle estoit; car
la dame estoit grande et valoit le faire, et, qui plus est, parce
qu'elle faisoit de la sucrée, de la chaste, de la prude, de la feinte;
en cela il pouvoit avoir double plaisir: l'un pour cette joüissance si
douce, si bonne, si délicate; et le second, à la contempler souvent
devant le monde en sa mixte cointe mine, froide et modeste, et sa parole
toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant en soy son geste
lascif, folastre maniement et paillardise, quand ils estoient ensemble.
Voilà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parlé, mais
devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien
sans chandelle qu'avec tous les flambeaux de sa chambre. Bien devoit-il
sçavoir qui elle estoit, et en faut loüer sa curiosité, d'autant que,
comme dit le conte, il avoit peur avoir à faire avec quelque espèce de
diable; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme
des femmes pour habiter avec les hommes, et les trompent ainsi; auxquels
pourtant, à ce que j'ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus
aisé de s'accommoder de la forme et visage de femme, que non pas de la
parole. Voilà pourquoy ce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et
cognoistre; et, à ce qu'il disoit luy-même, l'abstinence de la parole
lui faisoit plus d'appréhension que la veuë, et le mettoit en resverie
de monsieur le diable; dont en cela il monstra qu'il craignoit Dieu.
Mais, après avoir le tout descouvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy!
ce dira quelqu'un, l'amitié et l'amour n'est point bien parfaite, si on
ne la déclare et du coeur et de la bouche; et pour ce, ce gentilhomme
la luy vouloit faire bien entendre; mais il n'y gagna rien, car il y
perdit tout. Aussi, qui eust cogneu l'humeur de ce gentilhomme, il sera
pour excusé, car il n'estoit si froid ny discret pour joüer ce jeu, et
se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mère,
qui estoit à la Reyne de Navarre, et qui en sçavoit quelques secrets de
ses Nouvelles, et qu'elle en estoit l'une des devisantes, c'estoit feu
mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu
volage. Le conte est déguisé pourtant pour le cacher mieux, car mon dict
oncle ne fut jamais au service de la grand princesse, maistresse de
cette dame, ouy bien du roy son frère: et si n'en fut autre chose, car
il estoit fort aymé et du Roy et de la princesse. La dame, je ne la
nommeray point, mais elle estoit veufve et dame d'honneur d'une
très-grande princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que
dame de la Cour.
--J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je
cognois, laquelle, estant amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la
Cour, vouloit imiter la façon d'amour de cette dame précédente: mais
autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous,
elle s'en alloit à sa chambre, et se faisoit regarder de tous costez à
une de ses filles ou femmes de chambre si elle n'estoit point marquée;
et, par ce moyen, se garda d'estre méprise et reconnue. Aussi ne
fut-elle jamais marquée qu'à la neufiesme assignation, que la marque fut
aussitost descouverte et recogneue de ses femmes; et pour ce, de peur
d'estre scandalisée, et tomber en opprobre, elle brisa là, et oncques
puis ne retourna à l'assignation. Il eust mieux valu, ce dit quelqu'un,
qu'elle luy eust laissé faire ses marques tant qu'il eust voulu, et
autant de faites les deffaire et effacer; et pour ce eust eu double
plaisir, l'un de ce contentement amoureux, et l'autre de se mocquer de
son homme, qui travailloit tant à cette pierre philosophale pour la
descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.