M. du Gua et moy lisions une foi un petit livre italien, qui s'intitule

_de la Beauté_, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle,

Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui

furent faites par Jupiter au commencement, furent créées de cette

nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté

de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce

genre s'est trouvée de notre temps, comme dit l'auteur, la très-illustre

Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les

autres lascivement et paillardement, comme Sapho Lesbienne, et de nostre

temps à Rome la grande courtisanne Cécile vénétienne; et icelles de

nature haissent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant

qu'elles peuvent. Là-dessus M. du Gua, reprit l'auteur, disant que cela

estoit faux que cette belle Marguerite aimast cette belle dame de pur et

saint amour; car puis qu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur

d'autres qui pouvoient estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il

estoit à présumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne

moins comme d'autres; et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et

publioit qu'elle l'aimoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs

ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots. Voilà ce

qu'en disoit M. du Gua; et qui en voudra outre plus en discourir

là-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite fust la plus belle

princesse qui fust de son temps en la chrestienté. Ainsi, beautez et

beautez s'entr-aiment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus

que de l'autre. Elle fut remariée en tierces nopces, ayant en premieres

espousé le roi Charles huitiesme, en secondes Jean, fils du roi

d'Arragon, et le troisiesme avec le duc de Savoye qu'on appeloit le

Beau; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus

beau couple du monde; mais la princesse n'en joüit guierre de cette

copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont

elle en porta les regrets très-extrêmes, et pour ce ne se remaria

jamais. Elle fit faire bastir cette belle église qui est vers Bourg en

Bresse, l'un des plus beaux et plus susperbes bastiments de la

chrestienté. Elle estoit tante de l'empereur Charles-Quint, et assista

bien à son nepveu; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et

madame la régente au traité de Cambray firent, où toutes à deux se

virent et s'assemblèrent là, où j'ay ouy dire aux anciens et anciennes

qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.

--Corneille Agrippa a fait un petit traité _de la vertu des femmes_, et

tout en la loüange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui

ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a esté un

très-grand personnage.

--J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle, parmi les

filles de sa suite, elle en aimoit une par-dessus toutes et plus que les

autres: en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui la

surpassoient en tout; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle

estoit hermaphrodite, qui lui donnoit du passe-temps sans aucun

inconvénient ni escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ses tribades:

le plaisir pénétroit un peu mieux. J'ay ouy nommer une grande qui est

aussi hermaphrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit,

tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veu très-belle. J'ay

entendu d'aucuns grands medecins qui en ont veu assez de telles, et

surtout très-lascives. Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce

chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait,

ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs

femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu'il s'en peust

faire un cercle, je crois qu'il seroit assez bastant pour entourer et

circuir la moitié de la terre.

--Du temps du roy François fut une vieille chanson, que j'ay ouy conter

à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit:

Mais quand viendra la saison

Que les cocus s'assembleront,

Le mien ira devant, qui portera la bannière;

Les autres suivront après, le vostre sera au darrière,

La procession en sera grande,

L'on y verra une très-longue bande.

Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes mariées,

qui se sont comportées vertueusement et constamment en la foy saintement

promise à leurs marys; et en espere faire un chapitre à part à leur

louange, et faire mentir maistre Jean de Mun[53], qui, en son _Roman de

la Rose_, dit ces mots: «Toutes vous autres femmes estes ou fustes, de

fait ou de volonté, putes;» dont il encourut une telle inimitié des

dames de la cour pour lors, qu'elles par une arrestée conjuration et

avis de la Reyne, entreprirent un jour de le foüetter, et le

dépouillèrent tout nud; et estant prestes à donner le coup, il les pria

qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commençast

la première: chacune, de honte, n'osa commencer; et par ainsi il évita

le fouet. J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille tapisserie

des vieux meubles du Louvre. J'aimerois autant un prescheur qui,

preschant un jour en bonne compagnie, ainsi qu'il reprenoit les moeurs

d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il

se mit à crier: «Oui, je les connois, je les vois, et m'en vais jetter

ces deux pierres à la teste des deux plus grands cocus de la compagnie;»

et, faisant semblant de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne

baissast la teste, ou mist son manteau, ou sa cape, ou son bras

au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit: «Ne

vous dis-je pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en

mon sermon; mais, à ce que je voy, il n'y en a pas un qui ne le soit.»

Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes,

ausquelles s'il falloit livrer bataille à leurs dissemblables, elles

l'emporteroient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et

abat son contraire aisément. Et si ledit maistre Jean de Mun blasme

celles qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut plustost

loüer et exalter jusqu'au ciel, d'autant que si elles bruslent si

ardemment dans le corps et dans l'ame, et, ne venant point aux effets,

font parestre leur vertu, leur constance et la générosité de leur

coeur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux

et flammes, comme un phénix rare, que de forfaire ni souiller leur

honneur, et comme la blanche hermine, qui aime mieux mourir que de se

souiller (devise d'une très-grande dame que j'ay cogneue, mais mal

d'elle pratiquée pourtant), puisqu'estant en leur puissance d'y pouvoir

remédier, se commandent si généreusement, et puisqu'il n'y a plus belle

vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en

avons une histoire très-belle dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de

Navarre_, de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son ame

et de volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes, si beau

prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remede,

ainsi qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort.

Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort très-iniquement et

injustement; et, comme j'ouys dire sur ce passage à un honneste homme et

honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se

pouvoit délivrer de la mort; et se la pourchasser et avancer ainsi, cela

s'appelle proprement se tuer soy-mesme; ainsi plusieurs de ses pareilles

qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se

procurent la mort, et pour l'ame et pour le corps.

--Je tiens d'un très-grand médecin (et pense qu'il en a donné telle

leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains

ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et

parties, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, ne font

ensemblement leurs exercices et fonctions, que la sage nature leur a

ordonné pour leur santé, et n'en fassent une commune accordance, comme

d'un concert de musique, n'estant raison qu'aucunes desdites parties et

membres travaillent, et les autres chaument. Ainsi qu'en une république

il faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres, fassent

leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les

autres, si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure soin

et entier: de mesme est le corps humain. Telles belles dames, putes dans

l'ame et chastes du corps, méritent d'éternelles loüanges; mais non pas

celles qui sont froides comme marbre, lasches et immobiles plus qu'un

rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y en

a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherchées, et,

comme dit le poëte,

. . . . _casta quam nemo rogavit_,

chaste qui n'a jamais été priée. Sur quoy je cognois une grande dame qui

disoit à aucunes de ses compagnes qui estoient belles: «Dieu m'a fait

une grande grace de quoy il ne m'a fait belle comme vous autres,

mesdames; car aussi bien que vous j'eusse fait l'amour, et fusse esté

pute comme vous.» A cause de quoy peut-on loüer ces belles ainsi

chastes, puisqu'elles sont de telle nature. Bien souvent aussi

sommes-nous trompez en telles dames; car aucunes y en a qu'à les voir

mesme mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrètes, serrées, et

modestes en leurs paroles, et en leurs habits réformez, qu'on les

prendroit pour des saintes et très-prudes femmes, qui sont au dedans et

par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes putains. D'autres en

voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs

gestes gays et leurs habits mondains et affectés, on les prendroit pour

fort débauchées, et prestes pour s'adonner aussi-tost: mais pourtant de

leurs corps sont fort femmes de bien devant le monde: en cachette, il

s'en faut rapporter à la vérité aussi cachée. J'en alléguerois force

exemples que j'ai veus et sceus; mais je me contenteray d'alleguer

cettuy-ci, que Tite-Live allégue et Bocace encore mieux, d'une gentille

dame romaine nommée Claudie Quintiene, laquelle, paroissant dans Rome

par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et

en ses façons gayes et libres, mondaine plus qu'il ne le falloit,

acquit très-mauvais bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de la

réception de la déesse Cybelle, elle l'esteignit du tout; car elle eut

l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors

du bateau, la toucher et la transporter à la ville; dont tout le monde

en demeura estonné; car il avoit esté dit que le plus homme de bien et

la plus femme de bien estoient dignes de cette charge. Voilà comme le

monde est fort trompé en plusieurs de nos dames. L'on doit premierement

fort les cognoistre et examiner avant que de les juger, tant d'une que

de l'autre sorte.

Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et

propriété que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et

belle dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant un jour entré,

je la trouvay sur le point qu'elle venoit d'achever d'escrire un conte

de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de

ses bons amis, et ne se cachoit point de moy: elle estoit fort

spirituelle et bien disante, et fort bien duite à l'amour; et le

commencement du conte estoit tel:»Il semble, dit-elle, qu'entr'autres

belles propriétez que le cocuage peut apporter, c'est ce beau et bon

sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit

s'exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d'autant

que c'est luy qui veille, et qui invente et façonne l'artifice

nécessaire à y pourvoir sans que la nature y fournisse que le désir et

l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher par tant de ruses et astuces

qui se pratiquent au mestier de l'amour, qui est celuy qui imprime les

cornes; car il faut tromper un mary jaloux, soupçonneux et colere; il

faut tromper et voiler les yeux des plus prompts à recevoir du mal, et

pervertir les plus curieux de la connoissance de la vérité, faire croire

de la fidélité là où il n'y a que toute déception; plus de franchise là

où il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte là où il

n'y a plus de licence: bref, par toutes ces difficultez, et pour venir

dessus ces discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle

puisse parvenir; il en faut donner l'advantage à l'esprit, lequel

fournit le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante

et cheville.» Voilà les propres mots du discours de cette dame, sans les

changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son conte, qui se

faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms et puis,

poursuivant les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit à

faire, et pour venir là et à la perfection, elle allégue que l'apparence

de l'amour n'est qu'une apparence de consentement. Il est du tout sans

forme jusqu'à son entière joüissance et possession, et bien souvent l'on

croit qu'elle soit venue à cette extrémité, que l'on est bien loin de

son compte, et, pour récompense, il ne reste rien que le temps perdu,

duquel l'on porte un extrême regret (il faut bien peser et noter ces

dernières paroles, car elles portent coup, et de quoy à blasonner).

Pourtant il n'y a que la joüissance en amour et pour l'homme et pour la

femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour cette honneste

dame, qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous à son serviteur dans

un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort belle allée, à

l'entrée de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un

beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en esté! «Là où, dit la

dame en son conte par ces propres mots, il ne faut point douter la vie

qu'ils demenèrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressèrent au

pauvre mary au temple de Cératon, bien qu'ils ne fussent en Delos, qui

estoit fait tout de cornes: pensez que quelque bon compagnon l'avoit

fondé.» Voilà comment cette dame se moquoit de son mary, aussi bien en

ses escrits comme en ses délices et effects: et qu'on note tous ses

mots, ils portent de l'efficace, estans prononcés mesmes et escrits

d'une si habile et honneste femme.

Le conte en est très-beau, que j'eusse volontiers ici mis et inséré;

mais il est trop long, car les pourparlers, avant que de venir là, sont

fort beaux et longs aussi, reprochant à son serviteur, qui la loüoit

extremement, qu'il y avoit en luy plus d'oeuvre de naturelle et

nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des

belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au

serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien

spécifiées en ce conte: et puis estant d'accord, l'on y voit des ruses,

des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary

et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines. Je priay

cette honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fist

très-volontiers, et ne voulust qu'autre le doublast qu'elle, de peur de

surprise. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et propriété au

cocuage; car avant que se mettre à l'amour, elle estoit fort peu habile;

mais l'ayant traité, elle devint l'une des spirituelles et habiles

femmes de France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et de fait, ce

n'est pas la seule que j'ay veue qui s'est habilitée, pour avoir traité

l'amour, car j'en ay veu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur

commencement; mais elles n'avoient demeuré un an à l'académie de Cupidon

et Vénus madame sa mère, qu'elles en sortoient très-habiles et

très-honnestes femmes en tout; et quant à moy je n'ay veu jamais putain

qui ne fust très-habile et qui ne levast la paille.

Vies des dames galantes · 第 12 / 39 段