une joie cent doulours;» usant ainsi de ce mot anticq pour mieux faire
sa rime. Disoit-il encore que la colere et l'amour avoient cela en soy
fort dissemblable, que la colere passe tost, et se deffait fort aisément
de sa personne quand elle y est entrée, mais mal-aisément l'amour. Voilà
comment il se faut garder de cette amour, car elle nous couste bien
autant qu'elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de
malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont
cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoient connoistre et bien
s'entendre avec leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu,
qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoient de nous et se
rioient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui
traittons l'amour avec leurs femmes, et mesmes quand nous avions à faire
à des femmes rusées, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent:
comme j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant
longuement aymé une belle et honneste dame, et eu d'elle la joüissance,
ce qu'il en desiroit long-temps, s'estant un jour apperceu que le mary
et elle se mocquoient de luy sur quelque trait, il en prit un si grand
depit qu'il la quitta et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour
en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi qu'il me dit.
Et de telles femmes rusées, fines et changeantes, il s'en faut donner
garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs
marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après
d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.
Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle
de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon
temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un
grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que
c'estoit le cheval de Séjan, d'autant que tous ceux qui montoient sur
elle mouroient et ne vivoient guieres; mais elle avoit cela de bon en
soy et cette vertu, que, quoy qui ait esté, n'a jamais changé ny
abandonné aucun de ses amis vivants pour en prendre d'autres; mais, eux
venans à mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour
n'aller à pied; et aussi, comme disent les légistes, qu'il est permis de
faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est
déguerpie de son premier maistre. Telle constance a esté fort en cette
dame recommandable; mais si celle-là a esté jusques-là ferme, il y en a
eu une infinité qui ont bien branslé. Aussi, pour en parler
franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et
jamais homme de coeur ne le fit: il faut estre aussi bien aventurier
deçà et delà, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on
ne s'asseure que d'une seule ancre en son navire, venant à se décrocher,
aisément on le perd, et mesme quand l'on est en pleine mer et en une
tempeste, qui est plus subjecte aux orages et vagues tempestueuses que
non en une calme ou en un port. Et dans quelle plus grande et haute mer
ne sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour à une seule
dame? Que si de soy elle n'a esté rusée du commencement, nous autres la
dressons et l'affinons par tant de pratiques, que nous menons avec elle,
dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous
faire la guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit
quelque galant homme, qu'il vaut mieux se marier avec quelque belle
femme et honneste, encore qu'on soit en danger d'estre un peu touché de
la corne et de ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d'endurer tant
de traverses à faire les autres cocus, contre l'opinion de M. du Gua
pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande
dame qui m'en avoit prié, pour le marier, me fit cette response
seulement: qu'il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en
faisois perdre la créance par tel propos pour luy pourchasser la chose
qu'il haïssoit plus, que le marier et faire cocu, au lieu qu'il faisoit
les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'année, appelant le
mariage un putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une
belle loy, et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay noté, c'est que
la pluspart, voire toute, de ceux qui se sont ainsi delectez à faire les
autres cocus, quand ils viennent à se marier, infailliblement ils
tombent en mariage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver
autrement, selon le proverbe: _Ce que tu feras à autruy, il te sera
fait_.
--Avant que finir je diray encore ce mot: que j'ay veu faire une dispute
qui n'est encore indécise, en quelles provinces et régions de nostre
chrestienté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains. L'on
dit qu'en Italie les dames sont fort chaudes, et par ce, fort putains,
ainsi que dit M. de Beze en une épigramme, d'autant qu'où le soleil, qui
est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant
de ce vers:
_Credibile est ignes multiplicare suos_[48].
L'Espagne est de mesme, encore qu'elle soit sur l'occident; mais le
soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient. Les Flamandes,
les Suisses, les Allemandes, Anglaises et Escossaises, encore qu'elles
tirent sur le midy, et septentrion, et soient régions froides, n'en
participent pas moins de cette chaleur natule, comme je les ai cogneues
aussi chaudes que toutes les autres nations. Les Grecques ont raison de
l'estre, car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaitte-t-on en
Italie _Greca in letto_: comme de vray elles ont beaucoup de choses et
vertus attrayantes en elles, que, non sans cause, le temps passé elles
ont esté les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames
italiennes et espagnolles, depuis le vieux temps jusques à ce nouveau;
si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes
maistresses aussi la reyne et impériere des putains, qui estoit Vénus,
estoit Grecque.
Quant à nos belles Françoises, on les a veues le temps passé fort
grossieres, et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais,
depuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres
nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus,
d'habits, de belles graces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si
bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles
surpassent toutes les autres en toutes façons; et, ainsi que j'ay ouy
dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres,
outre que les mots de paillardise françoise en la bouche sont plus
paillards, mieux sonnants et esmouvants que les autres. De plus, cette
belle liberté françoise, qui est plus à estimer que tout, rend bien nos
dames plus desirables, accostables, aimables et plus passables que
toutes les autres: et aussi que tous les adulteres n'y sont si
communément punis comme aux autres provinces, par la providence de nos
grands sénats et législateurs françois, qui, voyant les abus en provenir
par telles punitions, les ont un peu bridés, et un peu corrigé les loix
rigoureuses du temps passé des hommes, qui s'estoient donnez en cela
toute liberté de s'esbattre et l'ont ostée aux femmes; si bien qu'il
n'estoit permis à la femme innocente d'accuser son mary d'adultere, par
aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins
firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italienne, qui
est telle:
_Perche di quel che natura concede_
_Nel vieti tutan dura legge d'honore._
_Ella a noi liberal largo ne diede_
_Com' agli altri animai legge d'amore._
_Ma l'huomo fraudulento, e senza fede,_
_Che fu legislator di quest' errore,_
_Vedendo nostre forze e buona schiena ,_
_Copri la sua debolezza con la pena_[49].
Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos
authentiques docteurs d'amour, et mesme à nos courtisans, qui sçauront
mieux sophistiquer là-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray,
putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester,
pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la
chasteté n'habite pas en une région plus qu'en l'autre.
Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point
esté recherchée de tout le monde, ny possible songée: à sçavoir mon, si
deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit
souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, _donna
con donna_, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre
adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on
veut croire Martial en son Ier livre, épigram. CXIX, elles commettent
adultere; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade,
luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes
chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce: mais elle
vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement
force belles femmes et filles; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit
et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et
use de ces mots: _geminos committere cunnos_. Et puis s'escriant, il
dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin:
_Hic ubi vir non est, ut sit adulterium_[50].
Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, il y ait
de l'adultere.
J'ai cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s'il en fust
oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en
telle amitié une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles
pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller
de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier
mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement
avec elle; et, comme desbordée et désordonnée en paroles qu'elle estoit,
je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui
faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les ruffiants que
jamais elle avoit eus. Je ne sçay comment elle entendoit cela, si ce
n'est qu'elle se fondast sur cette épigramme de Martial.
On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce
mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames
lesbiennes l'ont imitée en cela et continué jusques aujourd'huy, ainsi
que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne
veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes,
ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne
veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi
que les hommes mesmes, s'appellent _tribades_, mot grec dérivé, ainsi
que j'ai appris des Grecs, de [Grec: tribô, tribein], qui est autant à
dire que _fricare_, frayer, ou friquer, ou s'entrefrotter; et tribades
se disent _fricatrices_, en françois fricatrices, ou qui font la
friquarelle en mestier de _donne con donne_, comme l'on l'a trouvé ainsi
aujourd'huy.
Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: _frictum Grissantis
adorat_, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la
fricarelle d'une Grissante.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes
viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des
instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme stérile,
et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque
librement partout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui
faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste
qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse
affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'efféminer; tant il
se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui
contrefait ainsi l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse
et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour
leurs corps que pour l'ame.
En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet
amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse
d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait.
L'autre luy respondit librement. «Premièrement, elle me baisa ainsi que
font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en
ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche;
et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust
semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le coeur,
l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un
homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit[51] (je n'entends
point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure,
et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agréable que d'un homme.»
Voilà ce qu'en dit Lucian.
Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions
force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne,
Turquie, Grèce et autres lieux; et où les femmes sont recluses et n'ont
leur entière liberté, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes
bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent
de ce remède, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre
chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes à
commandement et à toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles,
s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay
ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles
femmes sont assez communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas
long-temps qu'elles s'en sont meslées, mesme que la façon en a esté
portée d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.
--J'ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut à La
Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayant l'honneur d'accompagner M.
d'Anjou, depuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier
avec lui ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur, un jour,
estant à Thoulouse, estudiant avec son dit maistre dans son cabinet, et
estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite fente (d'autant
que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient esté faits à
l'improviste et à la haste, par la curiosité de M. le cardinal
d'Armaignac, archevesque de là, pour mieux recevoir et accommoder le Roy
et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames,
toutes retroussées et leurs caleçons bas, se coucher l'une sur l'autre,
s'entrebaiser en forme de colombe, se frotter, s'entrefriquer, bref, se
remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement
près d'une bonne heure, s'estant si très-fort eschauffées et lassées,
qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu'il fist grand
froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraintes de se reposer
autant; et disoit qu'il veid joüer ce jeu quelques autres jours, tant
que la Cour fut là, de mesme façon; et oncques plus n'eut-il la
commodité de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en
cela, et aux autres il ne put. Il m'en contoit encore plus que je n'en
ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est vray; mais il
me l'a juré et affirmé cent fois par bons serments; et, de fait, cela
est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours
cette réputation de faire et continuer l'amour de cette façon et de
passer ainsi leur temps.
J'en ay cogneu plusieurs autres qui ont traité de mesmes amours, entre
lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde, qui a esté fort
superlative en cela, et qui aimoit aucunes dames, les honoroit et les
servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour comme un homme à sa
maistresse; et si les prenoit avec elle, les entretenoit à pot et à feu,
et leur donnoit ce qu'elles vouloient. Son mary en estoit très-aise et
fort content; ainsi que beaucoup d'autres martyrs que j'ay eus, qui
estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutost que
celles des hommes (n'en pensant leurs femmes si folles ny putains).
Mais je croy qu'ils sont bien trompez, car ce petit exercice, à ce que
j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage pour venir à celuy grand des
hommes; car après qu'elles se son eschauffées et mises bien en rut les
unes les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elles
se baignent par une eau vive et courante, qui raffraischist bien mieux
qu'une eau dormante, ainsi que je tiens de bons chirurgiens, et veu que,
qui veut bien panser et guérir une playe, il ne faut qu'il s'amuse à la
médicamenter et nettoyer alentour ou sur le bord, mais il la faut sonder
jusques au fond, et y mettre une sonde et une tente bien avant.
Que j'en ay veu de ces Lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et
entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes! mesme Sapho, qui en
a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand amy Phaon,
après lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter à
plusieurs dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles
prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tiroüers pour
s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes: et ces fricarelles ne
leur servent qu'à faute des hommes; que si elles les trouvent à propos
et sans escandale, elles lairroient bien leurs compagnes pour aller à
eux et leur sauter au collet.
J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonnes
maisons, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un
mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumèrent si fort à cette
fricarelle, qu'après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez
maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à le taster
avec eux, et en devinrent très bonnes putains, et confessèrent après à
leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranlées à
cela que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté la seule
cause de leur desbauche: et, nonobstant, quand elles se rencontroyent,
ou avec d'autres, elles prenoient tousjours quelque repas de cette
fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec
les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste damoiselle que
j'ay cogneue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne
faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit
ordinairement. «Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes;»
mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.
Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la Cour
pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda l'advis
à une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il y perdroit son
temps; «d'autant, me dit-elle, qu'une telle dame, qu'elle me nomma, et
de qui j'en savois des nouvelles, ne permettra jamais qu'elle se marie.»
J'en cogneus soudain l'encloüeure, parce que je sçavois bien qu'elle
tenoit cette damoiselle en ses délices à pot et à feu, et la gardoit
précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sa dite cousine
de ce bon advis, non sans lui faire la guerre en riant, qu'elle parloit
ainsi en cela pour elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques
petits coups en robbe quelquesfois: ce qu'elle me nia pourtant. Ce trait
me fait ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains à eux qu'ils
ayment tant, qu'ils n'en feroient part pour tous les biens du monde,
fust à un prince, à un grand, fust à leur compagnon, ni à leur amy, tant
ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encore le
présente-t-il à boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit garder
cette damoiselle toute pour soy, sans en départir à d'autres: pourtant
si la faisoit-elle cocue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.
On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de
femelle à femelle à s'entreconjoindre et habiter ensemble; si que par
lettres hiéroglyfiques les femmes s'entr'aimantes de cet amour estoient
jadis représentées par des belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en
nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit
plaisir de voir ainsi ses petites bestioles s'entre-habiter.
Voici un autre poinct, c'est que ces amours féminines se traittent en
deux façons, les unes par friquarelle, et par, comme dit ce poëte,
_geminos committere connos_.
Cette façon n'apporte point de dommages, ce disent aucuns, comme quand
on s'aide d'instruments façonnés de....., mais qu'on a voulu appeler des
g........[52].
J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant de deux dames de sa cour
qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit,
tellement que l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros entre les
jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l'entour du
corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle
n'eut loisir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy
monstrer comment elles deux se le faisoient. On dit que plusieurs
femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes
faites par mouvements et frottements point naturels. J'en sçay bien
quelques-unes de ce nombre, dont ç'a esté grand dommage, car c'estoient
de très-belles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust bien mieux
vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes,
qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et ressusciter ainsi que
j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que, pour la guérison de tel mal,
comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre
que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des
hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les médecins et
chirurgiens avec des eaux à ce composées; et toutesfois il y a plusieurs
femmes, nonobstant les inconvénients qu'elles en voyent arriver souvent,
si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.
--J'ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la Reyne-mere
ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de
tous ceux qui estoient logés dans le Louvre, sans épargner dames et
filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des
pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie
dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets,
mais de quatre gros g........ gentiment façonnez, qui donnèrent bien de
la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement. Je cognois la
damoiselle: je croy qu'elle vit encores: mais elle n'eut jamais bon
visage. Tels instruments enfin sont très dangereux. Je feray encore ce
conte de deux dames de la cour qui s'entr'aimoient si fort, et estoient
si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent ne
s'en pouvoient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques
signes d'amourettes ou de baiser, qui les escandalisoient si fort, et
donnoient à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et
l'autre mariée; et comme la mariée, un jour d'une grand magnificence, se
fust fort bien parée et habillée d'une robe de toile d'argent, ainsi que
leur maistresse estoit allée à vespres, elles entrèrent dans son
cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si
rudement et si impétueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame
mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robe de toille
d'argent à la renverse tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien
qu'elle se gasta et souilla si fort, qu'elle ne sçeut que faire que
s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller à grande
haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir esté
apperceue et bien sentie à la trace, tant elle puoit: dont il en fut ryt
assez par aucuns qui en sceurent le conte; mesme leur maistresse le
sceut, qui s'en aidoit comme elles, et en rist son saoul. Aussi il
falloit bien que cette ardeur les maistrisast fort, que de n'attendre un
lieu et un temps à propos, sans s'escandaliser. Encore excuse-t-on les
filles et femmes veufves pour aimer ces plaisirs frivoles et vains,
aimans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller
aux hommes et de se faire engroisser et se deshonorer, ou de faire
perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion
qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pas tant putains
comme avec les hommes: aussi y a-t-il bien de la différence de jeter de
l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement alentour et au bord. Je
m'en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils
le trouvent mauvais, encore que je n'en ay point veu qui ne fussent
très-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et
qu'ils voudroient qu'elles ne fussent jamais plus adultères qu'en cette
façon; comme de vray telle cohabitation est bien différente de celle
d'avec les hommes, et, quoy que die Martial, ils n'on sont pas cocus
pour cela. Ce n'est pas texte d'Évangile, que celuy d'un poëte fol.
Donc, comme dit Lucian, il est bien plus beau qu'une femme soit virile
ou vraye amazone, ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit
féminin, comme un Sardanapale et Héliogabale, ou autres force leurs
pareils; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle
est courageuse: et de tout cecy je m'en rapporte à la décision du
procès.