Voicy encore une autre sorte de cocus; mais ceux-là sont vrays martyrs,

qui ont des femmes laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler

de taster de ce doux plaisir aussi bien que les belles, ausquelles le

seul privilége est deu, comme dit le proverbe: _Les beaux hommes au

gibet, et les belles femmes au bourdeau_[41]: et, toutesfois, ces laides

charbonnières font la folie comme les autres, lesquelles il faut

excuser, car elles sont femmes comme les autres, et ont pareille nature,

mais non si belle. Toutesfois, j'ai veu des laides, au moins en leur

jeunesse, qui s'apprécient tant pourtant comme les belles, ayant opinion

que femme ne vaut autant, si-non ce qu'elle se veut faire valloir et se

vendre; aussi qu'en un bon marché toutes denrées se vendent et se

dépositent[42], les unes plus, les autres moins, selon qu'on en a à

faire, et selon l'heure tardive que l'on vient au marché après les

autres, et selon le bon prix que l'on y trouve; car, comme l'on dit,

l'on court toujours au meilleur marché, encore que l'estoffe ne soit la

meilleure, mais selon la faculté du marchand et de la marchande. Ainsi

est-il des femmes laides, dont j'en ay veu aucunes, qui, ma foy,

estoient si chaudes et lubriques, et duites à l'amour aussi bien que les

plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s'avancer

et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles,

c'est qu'au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy

laides prient les marchands de prendre et d'achepter de leurs denrées,

qu'elles leur laissent pour rien et à vil prix: mesmes font-elles mieux;

car le plus souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster de leurs

chalanderies et se faire fourbir à eux; dont voilà la pitié: car pour

telle fourbissure, il n'y faut petite somme d'argent; si bien que la

fourbissure couste plus que ne vaut la personne, et la lexive que l'on y

met pour bien la fourbir, et cependant monsieur le mary demeure cocu et

coquin tout ensemble d'une laide, dont le morceau est bien plus

difficile à digérer que d'une belle; outre que c'est une misere extresme

d'avoir à ses costez un diable d'enfer couché, au lieu d'un ange. Sur

quoy j'ay ouy souhaitter à plusieurs galants hommes une femme belle et

un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du monde;

car en une laideur n'y loge que toute misere et desplaisir, et nul brin

de félicité. En une belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien

peu de misere, selon aucuns. Je m'en rapporte à ceux qui ont battu cette

sente et chemin. A aucuns j'ay ouy dire que, quelques fois, pour les

marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs femmes si chastes;

car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don très-rare,

que quasi vous diriez qu'elles veulent dominer, non leurs marys

seulement, mais le ciel et les astres: voire qu'il leur semble, par

telle orgueilleuse chasteté, que Dieu leur doive du retour. Mais elles

sont bien trompées; car j'ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme

plus une pauvre pécheresse, humiliante et contrite (comme il fit la

Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir

gagné le paradis, sans autrement vous loir miséricorde ny sentence de

Dieu.

--J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour sa chasteté qu'elle vint

tellement à mépriser son mary, que, quand on lui demandoit si elle avoit

couché avec son mary: «Non, disoit-elle, mais il a bien couché avec

moy.» Quelle gloire! Je vous laisse donc à penser comme ces glorieuses

sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d'ailleurs qui ne

leur sçauroient rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont

chastes et riches, d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait

de l'olimbrieuse, de l'altière, de la superbe et de l'audacieuse, à

l'endroit de son mary: tellement que, pour la trop grande présomption

qu'elle a de sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la peut

retenir qu'elle ne fasse de la femme emperiere, qu'elle ne gourmande son

mary sur la moindre faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et sur

tout sur son mauvais menage. S'il joüe, s'il dépend, ou s'il dissipe,

elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer

qu'une noble famille: et s'il faut vendre de son bien pour subvenir à un

voyage de cour ou de guerre, ou à ses procès, nécessitez, ou à ses

petites folies et despenses frivolles, il n'en faut pas parler; car la

femme a pris telle impériosité sur lui, s'appuyant et se fortifiant sur

sa pudicilé, qu'il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit

fort bien Juvenal en ses satyres.

_Animus uxoris si deditus uni,_

_Nil unquam invitâ donabis conjuge vendes._

_Hac obstante nihil hæc si nolit emetur_[43].

Il note bien par ces vers que telles humeurs des anciennes Romaines

correspondoient à aucunes de nostre temps quant à ce poinct; mais, quand

une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aisée, plus sujette,

plus docile, craintive, de plus douce et agréable humeur, plus humble et

plus prompte à faire tout ce que le mary veut, et lui condescend en

tout; comme j'en ay veu plusieurs telles, qui n'osent gronder, ny crier,

ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur

faute, et ne leur mette au devant leur adultere, et leur fasse sentir

aux despens de leur vie; et si le galant veut vendre quelque bien du

leur, les voilà plustost signées au contract que le mary ne l'a dit.

J'en ay veu de celles-là force: bref, elles font ce que leurs marys

veulent.

Sont-ils bien gastez ceux-là donc d'estre cocus de si belles femmes, et

d'en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le

beau et délicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si belles

femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d'eau,

et non dans un salle et laid bourbier? Et puisqu'il faut mourir, comme

disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il pas mieux que ce soit

par une belle jeune espée, claire, nette, luisante et bien tranchante,

que par une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il y faut plus

d'émeric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sçauroient

fournir?

Et ce que je dis des jeunes laides, j'en dis autant d'aucunes vieilles

femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir et nettes et claires

comme les plus belles du monde (j'en fais ailleurs un discours à

part[44] de cela): et voilà le mal; car, quand leurs marys n'y peuvent

vacquer, les maraudes appellent des suppléments, et comme estants si

chaudes, ou plus, que les jeunes: comme j'en ay veu qui ne sont pas sur

le commencement et mitan prestes d'enrager, mais sur la fin. Et

volontiers l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée que les

deux autres, le commencement et le mitan, pour le vouloir; car, la

force et la disposition leur manquent, dont la douleur leur est

très-griefve, d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une grande

douleur et dommage, quand un c... a très-bonne volonté, et que la force

lui défaut. Si y en a-t-il toujours quelques-unes de ces pauvres

vieilles haires qui passent par bardot[45], et departent leurs largesses

aux despens de leurs deux bourses; mais celle de l'argent fait trouver

bonne et estroite l'autre de leurs corps. Aussi dit-on que la libéralité

en toutes chose est plus à estimer que l'avarice et la chicheté, fors

aux femmes, lesquelles, tant plus sont libérales de leurs cas, tant

moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus. Cela disoit une

fois un grand seigneur de deux grandes dames soeurs que je sçay, dont

l'une estoit chiche de son honneur, et libérale de la bourse et

despense, et l'autre fort escarce[46] de sa bourse et despense, et

très-libérale de son devant.

--Or, voici encore une autre race de cocus qui est certes par trop

abominable et exécrable devant Dieu et les hommes, qui, amouraschés de

quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux. La

première fois que je fus jamais en Italie, j'en ouys un exemple à

Ferrare, par un conte qui m'y fut fait d'un qui, espris d'un jeune homme

beau, persuada à sa femme d'octroyer sa joüissance audit jeune homme qui

estoit amoureux d'elle, et qu'elle luy assignast jour, et qu'elle fist

ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut très-bien, car elle ne

desiroit manger autre venaison que de celle-là. Enfin le jour fut

assigné, et l'heure estant venue que le jeune homme et la femme estoient

en ces douces affaires et alteres, le mary, qui s'estoient caché, selon

le concert d'entre luy et sa femme, voici qu'il entra; et les prenant

sur le fait, approcha la dague à la gorge du jeune homme, le jugeant

digne de mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont un peu

plus rigoureuses qu'en France. Il fut contraint d'accorder au mary ce

qu'il voulut, et firent eschange l'un de l'autre: le jeune homme se

prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme; et par

ainsi, voilà un mary cocu d'une vilaine façon.

--J'ai ouy conter qu'en quelque endroit du monde (je ne le veux pas

nommer) il y eut un mary, et de qualité grande, qui estoit vilainement

espris d'un jeune homme qui aimoit fort sa femme, et elle aussi luy:

soit ou que le mary eust gaigné sa femme, ou que ce fust une surprise à

l'improviste, les prenant tous deux couchés et accouplés ensemble,

menaçant le jeune homme s'il ne luy complaisoit, l'investit tout couché,

et joint et collé sur sa femme, et en joüit; dont sortit le problème,

comme trois amants furent joüissants et contents tout à un mesme coup

ensemble.

--J'ay ouy conter d'une dame, laquelle esperdument amoureuse d'un

honneste gentilhomme qu'elle avoit pris pour amy et favory, luy se

craignant que le mary luy feroit et à elle quelque mauvais tour, elle le

consola, lui disant: «N'ayez pas peur; car il n'oseroit rien faire,

craignant que je l'accuse de m'avoir voulu user de l'arrière-Vénus, dont

il en pourroit mourir si j'en disois le moindre mot et le déclarois à la

justice. Mais je le tiens ainsi en eschec et en allarme; si bien que,

craignant mon accusation, il ne m'ose pas rien dire.» Certes telle

accusation n'eust pas porté moins de préjudice à ce pauvre mary que de

la vie: car les légistes disent que la sodomie se punit pour la volonté;

mais possible que la dame ne voulut pas franchir le mot tout à trac, et

qu'il n'eust passé plus avant sans s'arrêter à la volonté.

--Je me suis laissé conter qu'un de ces ans un jeune gentilhomme

françois, l'un des beaux qui fust esté veu à la cour longtemps, estant

allé à Rome pour y apprendre les exercices, comme autres ses pareils,

fut arregardé de si bon oeil, et par si grande admiration de sa

beauté, tant des hommes que des femmes, que quasi on l'eust couru à

force: et là où ils le sçavoient aller à la messe, ou autre lieu public

et de congrégation, ne failloient, ny les uns, ny les autres, de s'y

trouver pour le voir; si bien que plusieurs marys permirent à leurs

femmes de lui donner assignation d'amours en leurs maisons, afin qu'y

estant venu et surpris, fissent eschange, l'un de sa femme, et l'autre

de luy: dont luy en fut donné advis de ne se laisser aller aux amours et

volontez de ces dames, d'autant que le tout avoit esté fait et apposté

pour l'attrapper; en quoy il se fit sage, et préféra son honneur et sa

conscience à tous les plaisirs détestables, dont il en acquist une

louange très-digne. Enfin, pourtant, son escuyer le tua. On en parle

diversement pourquoy: dont ce fut très-grand dommage, car c'estoit un

fort honneste jeune homme, de bon lieu, et qui promettoit beaucoup de

luy, autant de sa physionomie, pour ses actions nobles, que pour ce

beau et noble trait: car, ainsi que j'ay ouy dire à un fort gallant

homme de mon temps, et qu'il est aussi vray, nul jamais b....., n'y

bardasch, ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César;

aussi que par la grande permission divine telles gens abominables sont

rédigés et mis à sens reprouvez: en quoy je m'estonne que plusieurs, que

l'on a veu tachés de ce méchant vice, sont esté continuez du ciel en

grands prospéritez; mais Dieu les attend, et à la fin on en voit ce que

doit estre d'eux.

Certes, de telle abomination, j'en ay ouy parler que plusieurs marys en

sont esté atteints bien au vif; car, malheureux qu'ils sont et

abominables, ils se sont accommodez de leurs femmes plus par le derriere

que par le devant, et ne se sont servis du devant que pour avoir des

enfants; et traittent ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur

chaleur en leurs belles parties de la devantière. Sont-elles pas

excusables si elles font leurs marys cocus, qui ayment leurs ordes et

salles parties de derriere?

Combien y a-t-il de femmes au monde, que si elles estoient visitées par

des sages femmes, médecins et chirurgiens experts, ne se trouveroient

non plus pucelles par le derrière que par le devant, et qui feroient le

procès à leurs marys à l'instant; lesquelles le dissimulent, et ne

l'osent découvrir, de peur d'escandaliser, et elles et leurs marys ou

possible qu'elles y prennent quelque plaisir plus grand que nous ne

pouvons penser; ou bien, pour le dessein que je viens de dire, pour

tenir leurs maris en telle sujection, si elles font l'amour d'ailleurs,

mesmes qu'aucuns marys leur permettent; mais pourtant tout cela ne vaut

rien.

--Summa Benedicti dit que si le mary veut recognoistre sa partie ainsi

contre l'ordre de nature, qu'il offense mortellement; et s'il veut

maintenir qu'il peut disposer de sa femme comme il luy plaist, il tombe

en détestable et vilaine hérésie d'aucuns Juifs et mauvais rabins, dont

on dit que _duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse à

viris suis cognitu sodomiquo cognitis, responsum est ab illis rabinis,

virum esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non

aliter quàm is qui piscem emit: ille enim, tam anterioribus quàm

posterioribus partibus, ad arbitrium vesci potest_. J'ay mis cela en

latin sans le traduire en françois, car il sonne très-mal à des oreilles

bien honnestes et chastes. Abominables qu'ils sont! laisser une belle,

pure et concédée partie, pour en prendre une villaine, salle, orde et

défendue, et mise en sens réprouvé!

Et si l'homme veut ainsi prendre la femme, il est permis à elle se

séparer de luy, s'il n'y a autre moyen de le corriger: et pourtant,

dit-il encore, celles qui craignent Dieu n'y doivent jamais consentir,

ains plustost doivent crier à la force, nonobstant l'escandale qui

pourroit arriver en cela, et le deshonneur ny la crainte de mort; car il

vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir au mal. Et dit encor

ledit livre une chose que je trouve fort estrange: qu'en quelque mode

que le mary connoisse sa femme, mais qu'elle en puisse concevoir, ce

n'est point péché mortel, combien qu'il puisse estre véniel: si y a-t-il

pourtant des méthodes pour cela fort salles et villaines, selon que

l'Arétin les représente en ses figures, et ne ressentent rien la

chasteté maritale; bien que, comme j'ay dit, il soit permis à l'endroit

des femmes grosses, et aussi de celles qui ont l'haleine forte et

puante, tant de la bouche que du nez: comme j'en ay cogneu et ouy parler

de plusieurs femmes, lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu'un

anneau de retrait; ou bien comme j'ai ouy parler d'une très-grande dame,

mais je dis très-grande, qu'une de ses dames dit un jour que son

halleine sentoit plus qu'un pot-à-pisser d'airain; ainsi m'usa-t-elle de

ces mots: un de ses amis fort privé, et qui s'approchoit près d'elle, me

le confirma aussi: si est-il vray qu'elle estoit un peu sur l'âge.

Là-dessus que peut faire un mary ou un amant, s'il n'a recours à quelque

forme extravagante, mais surtout qu'elle n'aille point à

l'arrière-Vénus? J'en dirois davantage, mais j'ai horreur d'en parler:

encore m'a-t-il fasché d'en avoir tant dit; mais si faut-il quelquefois

descouvrir les vices du monde pour s'en corriger.

--Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et

ont encores de la cour de nos roys, que les filles et femmes y bronchent

fort, voire coustmièrement: en quoy bien souvent sont-il trompez, car il

y en a de très-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs,

et la vertu y habite aussi-bien, voire mieux qu'en tous autres lieux,

que l'on doit fort priser pour estre bien à preuve. Je n'allégueray que

ce seul exemple de madame la grande duchesse de Florence d'aujourd'huy,

de la maison de Lorraine, laquelle estant arrivé à Florence le soir que

le grand-duc l'épousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la

dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinal de cristal, le

plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant vue l'urine, il la

consulta avec son médecin, qui estoit un très-grand et très-savant et

expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle

estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin l'ayant bien fixement et

doctement inspicée, il trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du

ventre de sa mère, et qu'il y allast hardiement, et qu'il n'y trouveroit

point le chemin nullement ouvert, frayé ni battu; ce qu'il fit, et en

trouva la vérité telle; et puis, le lendemain en admiration, dit: «Voilà

un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette

cour de France!» Quelle curiosité et quelle opinion! Je ne sçai s'il est

vrai, mais il me l'a ainsi esté asseuré pour véritable. Voilà une belle

opinion de nos cours; mais ce n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps,

qu'on tenoit que toutes les dames de Paris et de la cour n'estoient si

sages de leur corps comme celles du plat pays, et qui ne bougeoient de

leurs maisons, il y a eu des hommes qui estoient si consciencieux de

n'espouser que des filles et femmes qui eussent fort paysé, et veu le

monde tant soit peu. Si bien qu'en notre Guyenne, du temps de mon jeune

aage, j'ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu jurer qu'ils

n'espouseroient jamais fille ou femme qui auroit passé le port de Pille,

pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoient en

cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de

croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs

foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou

possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais royaux et grandes

villes royales! car on leur alloit suborner, gagner, abattre et

rechercher leurs femmes, ou quand ils alloient eux-mesmes à la Cour, à

la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien

qu'ils ne s'en appercevoyent; et estoient si simples de penser qu'on ne

leur osoit entamer aucun propos d'amour, si-non que de mesnageries, de

leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux; et, sous cette opinion et

legere creance, se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout,

toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant,

sçait faire l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fats et idiots

qu'ils estoient! Et ne pouvoient-ils pas penser que Vénus n'a nulle

demeure prefisse, comme jadis en Cypre, en Paros et Amatonte, et qu'elle

habite par-tout jusques dans les cabanes des pastres et girons des

bergères, voire des plus simplettes?

Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé à perdre ces sottes

opinions; car, s'estant apperceu que par-tout y avoit du danger pour ce

triste cocuage, ils ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu;

et si ont mieux fait: ils les ont envoyées ou menées à la Cour, pour les

faire valoir ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir l'envie

aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes. D'autres les ont

envoyées, et menées playder et solliciter leurs procez, dont aucuns n'en

avoient nullement, mais faisoient à croire qu'ils en avoient; ou bien

s'ils en avoient, les allongeoient le plus qu'ils pouvoient, pour

allonger mieux leurs amours. Voire quelquefois les marys laissoient

leurs femmes à la garde du palais, et à la galerie et salle, puis s'en

alloient en leurs maisons, ayant opinion qu'elles feroient mieux leurs

besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes: comme de vray, j'en

sçay plusieurs qui les ont gaignées mieux par la dextérité et beauté de

leur devant, que par leur bon droit, dont bien souvent en devenoient

enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoient failly

de leur vertu pour les en garder), s'encouroient vistement en leurs

maisons à leurs marys, feignant qu'elles alloient quérir des tiltres et

piéces qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enqueste, ou

que c'estoit pour attendre la Sainct Martin, et que, durant les

vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs

mesnages et leurs marys. Elles y alloient de vray, mais bien enceintes.

Je m'en rapporte à plusieurs conseillers, rapporteurs et présidents,

pour les bons morceaux qu'ils en ont tastez des femmes des

gentilshommes.

--Il n'y a pas long-temps qu'une très-belle, honneste et grande dame que

j'ay cogneue, allant ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut

quelqu'un qui dit: «Qu'y va-t-elle faire? Elle le perdra; elle n'a pas

grand droit.--Et ne porte-t-elle pas son droit sur la beauté de son

devant, comme César portoit le sien sur le pommeau et sur la pointe de

son espée?» Ainsi se font les gentilshommes cocus au palais, en

récompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les

présidentes et conseilleres: dont aussi aucunes de celles-là ay-je veu,

qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames,

damoiselles et femmes de seigneurs, chevaliers et grands gentilshommes

de la Cour, et autres.

--J'ay cogneu une dame grande, qui avoit esté très-belle, mais la

vieillesse l'avoit effacée. Ayant un procez à Paris, et voyant que sa

beauté n'estoit plus pour ayder à solliciter et gaigner sa cause, elle

mena avec elle une sienne voisine, jeune et belle dame; et pour ce

l'appointa d'une bonne somme d'argent, jusques à dix mille escus; et, ce

qu'elle ne put ou eust bien voulu faire elle-mesme, elle se servit de

cette dame, dont elle s'en trouva fort bien, et la jeune aussi; et tout

en deux bonnes façons. N'y a pas long-temps que j'ay veu une dame mere y

mener une de ses filles, bien qu'elle fust mariée, pour luy ayder à

solliciter son procez, n'y ayant autre affaire; et de fait elle est

très-belle, et vaut bien la sollicitation.

Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car

enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces

grands torrents, seroient noyées, et n'aurois jamais fait, ny n'en

sçaurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fust

autresfois, encore que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du

monde pour guide et sage conduite. Pour fin je concluray que si nous

faisons des maux, donnons des tourments, des martyres et des mauvais

tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchere, comme

l'on dit, et en payons les triples intérests; car la plupart de leurs

persécuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien

autant de maux; car ils sont plus subjects à jalousies, mesmes qu'ils en

ont des marys aussi bien que de leurs corrivals: ils portent des

martels, des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort,

d'estropiements, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de

craintes, peines et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs.

Je ne conte pas la vérole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y

gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites; de sorte que bien

souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne, et la chandelle

n'en vaut pas le jeu. Tels y en avons-nous veu misérablement mourir,

qu'ils estoient battants pour conquérir tout un royaume, tesmoin M. de

Bussi, le nompair de son temps, et force autres. J'en alléguerois une

infinité d'autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et

admonester ces amoureux qu'ils pratiquent le proverbe de l'Italien qui

dit: _Che molto guadagna chi putana perde_[47].

Vies des dames galantes · 第 10 / 39 段