Les dames en cela y doivent estre bien advisées et habiles, car

coustumièrement les enfants ressemblent à leurs pères, et touchent fort

à leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsi que j'ay veu par

expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité de faire dire et

accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout à leur

père et non à elles, encor qu'ils n'en tiennent rien; car c'est le plus

grand plaisir qu'on leur sçauroit faire, d'autant qu'il y a apparence

qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy, encore qu'il soit le contraire.

--Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de Cour où l'on

advisoit le pourtrait de deux filles d'une très-grande reyne. Chacun se

mit à dire son advis à qui elles ressembloient, de sorte que tous et

toutes dirent qu'elles tenoient du tout de la mère; mais moy, qui estois

très-humble serviteur de la mère, je pris l'affirmative, et dis qu'elles

tenoient du tout du père, et que si l'on eust cogneu et veu le père

comme moy, l'on me condescendroit. Sur quoy la soeur de cette mère

m'en remercia et m'en sçeut très-bon gré, et bien fort, d'autant qu'il y

avoit aucunes personnes qui le disoient à dessein, pour ce qu'on la

soupçonnoit de faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussière dans sa

fleute, comme l'on dit; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance

du père rabilla tout. Donc sur ce point, qui aymera quelque dame et

qu'on verra enfants de son sang et de ses os, qu'il dit tousjours qu'ils

tiennent du père du tout, bien que non.

Il est vray qu'en disant qu'ils ont de la mère un peu il n'y aura pas

de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la Cour, mon grand amy, parlant

en compagnie de deux gentilshommes frères assez favoris du roy[36], à

qui ils ressembloient, au père ou à la mère; il respondit que celui qui

estoit froid ressembloit au père, et l'autre qui estoit chaud

ressembloit à la mere; par ce brocard le donnant bon à la mère, qui

estoit chaudasse; et de fait ces deux enfants participoient de ces deux

humeurs froide et chaude.

--Il y a une autre sorte de cocus qui se forme par le desdain qu'ils

portent à leurs femmes, ainsi que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de

très-belles et honnestes femmes, n'en faisoient cas, les mesprisoient et

desdaignoient, celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de

bonne maison, se sentants ainsi desdaignées, se revangeoient à leur en

faire de mesme: et soudain après bel amour, et de là à l'effet; car,

comme dit le refrain italien et napolitain, _amor non si vince con altro

che con sdegno_[37].

Car ainsi une femme belle, honneste, et qui se sent telle et se plaise,

voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand

amour marital du monde, mesme quand on la prescheroit et proposeroit les

commandements de la loy pour l'aymer, si elle a le moindre coeur du

monde, elle le plante là tout à plat et fait un amy ailleurs pour la

secourir en ses petites nécessitez, et élit son contentement.

--J'ay cogneu deux dames de la Cour, toutes deux belles-soeurs; l'une

avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant

ne faisoit cas de sa femme comme il devoit, veu le lieu d'où elle

estoit, et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage, et la

rudoyoit fort. Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jusques à ce

que son mary vint un peu défavorisé; elle, espiant et prenant l'occasion

au poil et à propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le

desdain passé qu'il luy avoit donné, en le faisant gentil cocu: comme

fit aussi sa belle-soeur, prenant exemple à elle, qui ayant esté

mariée fort jeune et en tendre age, son mary n'en faisant cas comme

d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme il devoit; mais elle, se venant

advancer sur l'age, et à sentir son coeur en reconnoissant sa beauté,

le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent de belles cornes pour

l'intérest du passé.

--D'autres-fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris deux

courtisannes, dont il y en avoit une more, pour ses plus grandes délices

et amyes, ne faisant cas de sa femme, encore qu'elle le recherchast avec

tous les honneurs, amitiez et révérances conjugales qu'elle pouvoit;

mais il ne la pouvoit jamais voir de bon oeil ny embrasser de bon

coeur, et de cent nuicts il ne luy en départoit pas deux. Qu'eust-elle

fait la pauvrette là-dessus, après tant d'indignitez, si-non de faire ce

qu'elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s'accoupler avec une

autre moitié, et prendre ce qu'elle en vouloit?

Au moins si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de

telle humeur, qui, pressé de sa femme, qui estoit très-belle, et prenant

plaisir ailleurs, lui dit franchement: «Prenez vos contentements

ailleurs, je vous en donne congé. Faites de vostre costé ce que vous

voudrez faire avec un autre: je vous laisse en vostre liberté; et ne

vous donnez peine de mes amours, et laissez-moy faire ce qu'il me

plaira. Je n'empescheray point vos aises et plaisirs: aussi ne

m'empeschez les miens.» Ainsi, chacun quitte de-là, tous deux mirent la

plume au vent; l'un alla à dextre et l'autre à senestre, sans se soucier

l'un de l'autre; et voilà bonne vie.

J'aymerois autant quelque vieillard impotent, maladif, gouteux, que j'ay

cogneu, qui dist à sa femme, qui estoit très-belle, et ne la pouvant

contenter comme elle le desiroit, un jour: «Je sçay bien, m'amie, que

mon impuissance n'est bastante pour vostre gaillard age. Pour ce, je

vous puis être beaucoup odieux, et qu'il n'est possible que vous me

puissiez être affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices

ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ai advisé de vous permettre

et de vous donner totale liberté de faire l'amour, et d'emprunter

quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy. Mais, surtout,

que vous en élisiés un qui soit discret, modeste, et qui ne vous

escandalise point, et moy et tout, et qu'il vous puisse faire une couple

de beaux enfants, lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens

propres; tellement que tout le monde pourra croire qu'ils sont vrays et

légitimes enfants, veu que encore j'ay en moy quelques forces assez

vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire

paroir qu'il sont miens.»

Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d'avoir

cette agréable, jolie petite remontrance, et licence de jouir de cette

plaisante liberté, qu'elle pratiqua si bien, qu'en un rien elle peupla

la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le mary, parce qu'il

la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et

le croyoit, et le monde et tout; et, par ainsi, le mary et la femme

furent très-contents, et eurent belle famille.

--Voici une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion

qu'ont aucunes femmes, c'est à sçavoir qu'il n'y a rien plus beau ny

plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu'elle ne

s'estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d'estre

secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d'ayder

à esteindre le feu aux pauvres amants langoureux que l'on voit brusler

d'un feu d'amour ardent: «Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre

plus charitable, que de rendre la vie à un que l'on voit se mourir, et

raffraîchir du tout celui que l'on voit se brusler?» Ainsi, comme dit ce

brave palladin, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Geneviève

dans l'Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie à son

serviteur, et non celle qui la luy donne. S'il disoit cela d'une fille,

à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l'endroit

des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont point leurs bourses

déliées ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins

aucunes, très-amples et propres pour en eslargir leurs charitez.

Sur-quoy je me souviens d'un conte d'une fort belle dame de la Cour,

laquelle pour un jour de Chandelleur s'estant habillée d'une robe de

damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien

ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une

sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et

mieux parlante, et propre à intercéder pour luy; ainsi que tous trois

regardoient un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en

candeur et voile blanc, icelle dit à sa compagne: «Vous portez

aujourd'huy le mesme habit de cette Charité; mais, puisque la

représentez en cela, il faut aussi la représenter en effet à l'endroit

de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable qu'une miséricorde

et une charité, en quelque façon qu'elle se face, pourveu que ce soit en

bonne intention, pour secourir son prochain. Usez-en donc: et si vous

avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c'est une

vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque nature nous

a donné des biens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en espargne,

comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer

honnorablement aux pauvres souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray

que nostre chasteté est semblable à un tresor, lequel on doit espargner

en choses basses: mais, pour choses hautes et grandes, il le faut

despenser en largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire

part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de

mérite et vertu, et de souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles,

de nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos marys, ce sont

vrayement de belles idoles, pour ne donner qu'à eux seuls nos voeux et

nos chandelles, et n'en départir point aux autres belles images! car

c'est à Dieu seul à qui on doit un voeu unique, et non à d'autres.» Ce

discours ne deplut point à la dame, et ne nuisit non plus nullement au

serviteur, qui, par un peu de persévérance, s'en ressentit. Tels

presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys.

--J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray, aussi ne veux-je affirmer)

qu'au commencement que les Huguenots plantèrent leur religion, faisoient

leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris,

recherchés et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue

Saint-Jacques à Paris, du temps du roy Henri second, où des grandes

dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuidèrent

estre surprises. Après que le ministre avoit fait son presche, sur la

fin leur recommandoit la charité, et incontinent après on tuoit leurs

chandelles, et là un chacun et chacune l'exerçoit envers son frère et sa

soeur chrestienne, se la départans l'un à l'autre selon leur volonté

et pouvoir; ce que je n'oserois bonnement asseurer, encore qu'on

m'asseurast qu'il estoit vray; mais possible que cela est pur mensonge

et imposture. Toutefois je sçay bien qu'à Poitiers pour lors il y avoit

une femme d'un advocat, qu'on nommoit la belle Gotterelle[38], que j'ay

veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grace et

façon, et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors; et pour

ce chacun lui jettoit les yeux et le coeur. Elle fut repassée au

sortir du presche, par les mains de douze escoliers, l'un après l'autre,

tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encore ay-je ouy dire

sous une potence du Marche Vieux, sans qu'elle en fist un seul bruit ny

autre refus; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit

les uns après les autres courtoisement, comme ses vrays freres en

Christ. Elle continua envers eux cette aumosne long temps, et jamais

elle n'en voulut prester pour un double à un papiste: si en eut-ils

néantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons

huguenots le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent. D'autres

alloient au presche exprès, et contrefaisoient les Réformez, pour

l'apprendre, afin de joüir de cette belle femme. J'étois lors à Poitiers

jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoient

leur part, me le dirent et me le jurèrent: mesme le bruit estoit tel en

la ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire

ainsi choix de son semblable en la religion!

Il y a une autre forme de charité qui se pratique, et s'est pratiquée

souvent, à l'endroit des pauvres prisonniers qui sont ès prisons, et

privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui

en ont la garde, ou, les castellanes qui ont dans les chasteaux des

prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour, et

leur donnent de cela par charité et miséricorde; ainsi que dit une fois

une courtisanne romaine à sa fille de laquelle un gallant estoit

extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double.

Elle luy dit: _E da gli al manco per misericordia_[39].

Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs

prisonniers, lesquels, bien qu'ils soient captifs et misérables, ne

laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps

qu'ils pourroient avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe: «L'envie en

vient de pauvreté;» et aussi bien sur la paille et sur la dure messer

Priape hausse la teste, comme dans le lict du monde le meilleur et le

plus doux. Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmi leurs

hospitaux et prisons, sont aussi paillards que les roys, les princes et

les grands, dans leurs beaux pallais et licts royaux et délicats.

Pour en confirmer mon dire, j'allégueray un conte que me fit un jour le

capitaine Beaulieu, capitaine de galleres, duquel j'ay parlé

quelquefois. Il estoit à feu M. le grand-prieur de France, de la maison

de Lorraine, et estoit fort aymé de luy: l'allant un jour trouver à

Malthe dans une frégatte, il fut pris des galleres de Sicile, et mené

prisonnier au Castel à Mare de Palerme, où il fut resserré en une prison

fort estroite, obscure et misérable, et très-mal traité, l'espace de

trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort

belles filles, qui, l'oyant plaindre et attrister, demandèrent un jour

congé au pere pour le visiter pour l'honneur de Dieu, qui leur permit

librement. Et d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant

homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gagner dès

l'abord de cette première visite, qu'elles obtinrent du pere qu'il

sortist de cette meschante prison, et fust mis en une chambre assez

honneste, et receust meilleur traitement. Ce ne fut pas tout, car elles

obtindrent congé de l'aller voir librement tous les jours une fois et

causer avec luy. Tout cela se demena si bien que toutes deux en furent

amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau et elles très-belles, que, sans

respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais

tenté de privautez, il se mit à joüir de toutes deux bien et beau tout à

son aise; et dura ce plaisir sans escandale, et fut si heureux en cette

conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal,

inconvénient, ni de ventre enflé, ny d'aucune surprise ny découverte:

car ces deux soeurs s'entendoient et s'entredonnoient si bien la main,

et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu'il n'en fut jamais autre

chose; et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en sa plus grande

liberté il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appetit

à cela, qu'en cette prison, qui luy estoit très-belle, bien qu'on die

n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps

l'espace de huict mois, que la trève fut faite entre l'Empereur et le

roi Henri second, que tous les prisonniers sortirent et furent

relaschés: et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de

cette si bonne prison; mais bien gasté laisser ces belles filles, tant

favorisé d'elles, qui au départir en firent tous les regrets du monde.

Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvenient s'il fust esté

découvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignist: car, au

pis aller, on l'eust fait mourir; et il eust autant aymé mourir que

rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust

contenté ces honnestes filles, puisqu'elles le recherchoient tant,

qu'elles en eussent conceu un tel desdaing et dépit, qu'il en eust eu

quelque pire traitement encore; et pour ce, bandant les yeux à tout, il

se hasarda à cette belle fortune. Certes on ne sçauroit assez louer ces

bonnes filles espagnoles si charitables: ce ne sont pas les premieres ny

les dernieres.

--On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc d'Ascot,

prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d'une

honneste dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car il y alloit du

service du Roy[40]: et telles charitez sont réprouvables, qui touchent

le party du général, mais fort bonnes et louables, quand il n'y va que

du particulier, et que le seul joly corps s'y expose; peu de mal pour

cela. J'alléguerois force braves exemples faisant à ce sujet, si j'en

voulois faire un discours à part, qui n'en seroit pas trop mal plaisant.

Je ne diray que cettuy-ci, et puis nul autre, pour estre plaisant et

antique.

Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, après qu'ils eurent mis la

ville de Capoue à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à

Rome pour représenter au sénat leur misere, le prierent d'avoir pitié

d'eux. La chose fut mise au conseil: entr'autres qui opinèrent fut M.

Atilius Regulus, qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grace, «car

il ne sauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capoüan, depuis la

révolte de leur ville, qu'on pust dire avoir porté le moindre brin

d'amitié et d'affection à la république romaine, que deux honnestes

femmes: l'une, Vesta Opia, atellane, de la ville d'Atelle, demeurant à

Capoüe pour lors; et l'autre, Francula Cluvia;» qui toutes deux avoient

esté autresfois filles de joye et courtisannes, en faisant le mestier

publiquement. L'une n'avoit laissé passer un seul jour sans faire

prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain; et

l'autre, pour avoir secouru à cachettes de vivres les pauvres

prisonniers de guerre mourants de faim et pauvreté.

Certes voilà des charitez et piétez très-belles; dont sur ce un gentil

cavalier, une honneste dame et moy, lisants un jour ce passage, nous

nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames

s'estoient desjà avancées et estudiées à de si bons et pies offices,

qu'elles avoient bien passé à d'autres, et à leur départir les charitez

de leurs corps; car elles en avoient distribué d'autres fois à d'autres

estans courtisannes, ou possible qu'elles l'estoyent encore; mais le

livre ne le dit pas, et a laissé le doute-là; car il se peut présumer.

Mais quand bien elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque

temps, elles le purent reprendre ce coup-là, n'estant rien si aisé et si

facile à faire; et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et receurent

encore quelques uns de leurs bons amoureux, de leurs vieilles

connoissances, qui leur avoient autresfois sauté sur le corps, et leur

en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres, ou du tout: aussi

que, parmi les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus

qu'elles n'avoient jamais veu que cette fois, et les trouvoient beaux,

braves et vaillants, de belles façons, qui méritoient bien la charité

tout entière, et pour ce ne leur espargnant la belle joüissance de leur

corps, il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque façon que ce

fust, ces honnestes dames méritoient bien la courtoisie que la

république romaine leur fit et recogneut, car elle leur fit rentrer en

tous leurs biens, et en joüirent aussi paisiblement que jamais; encor

plus, leur firent à sçavoir qu'elles demandassent ce qu'elles

voudroient, elles l'auroient; et pour en parler au vray, si Tite-Live ne

fust esté si abstraint, comme il ne devoit, à la vérécondie et modestie,

il devoit franchir le mot tout à trac d'elles, et dire qu'elles ne leur

avoient espargné leur gent corps; et ainsi ce passage d'histoire fust

esté plus beau et plaisant à lire, sans aller l'abbréger, et laisser au

bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voilà ce que nous en

discourusmes pour lors.

--Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs

faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes, que, ne la pouvant

oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, qu'il s'en

retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre.

--D'autres dames y a-t-il qui sont plaisantes en cela pour certain

poinct de conscientieuse charité; comme une qui ne vouloit permettre à

son amant, tant qu'il couchoit avec elle, qu'il la baisast le moins du

monde à la bouche, alléguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le

serment de foy et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point

souiller par la bouche qui l'avoit fait et presté; mais quant à celle du

ventre, qui n'en avoit point parlé ni rien promis, lui laissoit faire à

son bon plaisir, et ne faisoit point de scrupule de la prester, n'estant

en puissance de la bouche du haut de s'obliger pour celle du bas, ny

celle du bas pour celle du haut non plus; puisque la coustume du droit

ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans consentement et parole de

l'une et de l'autre, ny un seul pour le tout en cela.

--Une autre conscentieuse et scrupuleuse, donnant à son amy joüissance

de son corps, elle vouloit toujours faire le dessus, et sous-mettre à

soy son homme, sans passer d'un seul iota cette regle; et, l'observant

estroitement et ordinairement, disoit-elle que si son mary ou autre lui

demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust jurer et renier,

et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit

fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer, qu'elle

contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes,

et la creurent, veu ce qu'elle disoit, «mais n'eurent jamais l'advis de

demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus, surquoy

m'eussent bien mespris et donner à songer.» Je pense en avoir encor

parlé cy-dessus; mais on ne se peut pas toujours souvenir de tout; et

aussi il y en a cettuy-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.

--Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne

disent mot de vérité; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir

(ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à

leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et à jurer

qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que, quand elles viennent à

tomber sur autres sujets de conséquence, ou d'affaires, ou discours,

jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.

D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur

amant leur joüissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de

n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience

de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas à eux, et le nourrir,

alimenter et élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé

cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point

offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes

le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste,

et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son

pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle

n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en

aperceust et ne l'affolast, elle respondit: «J'y mets ordre, car je ne

reçois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est

chargé et plein.»

Vies des dames galantes · 第 9 / 39 段