coustumièrement les enfants ressemblent à leurs pères, et touchent fort
à leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsi que j'ay veu par
expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité de faire dire et
accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout à leur
père et non à elles, encor qu'ils n'en tiennent rien; car c'est le plus
grand plaisir qu'on leur sçauroit faire, d'autant qu'il y a apparence
qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy, encore qu'il soit le contraire.
--Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de Cour où l'on
advisoit le pourtrait de deux filles d'une très-grande reyne. Chacun se
mit à dire son advis à qui elles ressembloient, de sorte que tous et
toutes dirent qu'elles tenoient du tout de la mère; mais moy, qui estois
très-humble serviteur de la mère, je pris l'affirmative, et dis qu'elles
tenoient du tout du père, et que si l'on eust cogneu et veu le père
comme moy, l'on me condescendroit. Sur quoy la soeur de cette mère
m'en remercia et m'en sçeut très-bon gré, et bien fort, d'autant qu'il y
avoit aucunes personnes qui le disoient à dessein, pour ce qu'on la
soupçonnoit de faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussière dans sa
fleute, comme l'on dit; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance
du père rabilla tout. Donc sur ce point, qui aymera quelque dame et
qu'on verra enfants de son sang et de ses os, qu'il dit tousjours qu'ils
tiennent du père du tout, bien que non.
Il est vray qu'en disant qu'ils ont de la mère un peu il n'y aura pas
de mal, ainsi que dit un gentilhomme de la Cour, mon grand amy, parlant
en compagnie de deux gentilshommes frères assez favoris du roy[36], à
qui ils ressembloient, au père ou à la mère; il respondit que celui qui
estoit froid ressembloit au père, et l'autre qui estoit chaud
ressembloit à la mere; par ce brocard le donnant bon à la mère, qui
estoit chaudasse; et de fait ces deux enfants participoient de ces deux
humeurs froide et chaude.
--Il y a une autre sorte de cocus qui se forme par le desdain qu'ils
portent à leurs femmes, ainsi que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de
très-belles et honnestes femmes, n'en faisoient cas, les mesprisoient et
desdaignoient, celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de
bonne maison, se sentants ainsi desdaignées, se revangeoient à leur en
faire de mesme: et soudain après bel amour, et de là à l'effet; car,
comme dit le refrain italien et napolitain, _amor non si vince con altro
che con sdegno_[37].
Car ainsi une femme belle, honneste, et qui se sent telle et se plaise,
voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand
amour marital du monde, mesme quand on la prescheroit et proposeroit les
commandements de la loy pour l'aymer, si elle a le moindre coeur du
monde, elle le plante là tout à plat et fait un amy ailleurs pour la
secourir en ses petites nécessitez, et élit son contentement.
--J'ay cogneu deux dames de la Cour, toutes deux belles-soeurs; l'une
avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant
ne faisoit cas de sa femme comme il devoit, veu le lieu d'où elle
estoit, et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage, et la
rudoyoit fort. Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jusques à ce
que son mary vint un peu défavorisé; elle, espiant et prenant l'occasion
au poil et à propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le
desdain passé qu'il luy avoit donné, en le faisant gentil cocu: comme
fit aussi sa belle-soeur, prenant exemple à elle, qui ayant esté
mariée fort jeune et en tendre age, son mary n'en faisant cas comme
d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme il devoit; mais elle, se venant
advancer sur l'age, et à sentir son coeur en reconnoissant sa beauté,
le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent de belles cornes pour
l'intérest du passé.
--D'autres-fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris deux
courtisannes, dont il y en avoit une more, pour ses plus grandes délices
et amyes, ne faisant cas de sa femme, encore qu'elle le recherchast avec
tous les honneurs, amitiez et révérances conjugales qu'elle pouvoit;
mais il ne la pouvoit jamais voir de bon oeil ny embrasser de bon
coeur, et de cent nuicts il ne luy en départoit pas deux. Qu'eust-elle
fait la pauvrette là-dessus, après tant d'indignitez, si-non de faire ce
qu'elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s'accoupler avec une
autre moitié, et prendre ce qu'elle en vouloit?
Au moins si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de
telle humeur, qui, pressé de sa femme, qui estoit très-belle, et prenant
plaisir ailleurs, lui dit franchement: «Prenez vos contentements
ailleurs, je vous en donne congé. Faites de vostre costé ce que vous
voudrez faire avec un autre: je vous laisse en vostre liberté; et ne
vous donnez peine de mes amours, et laissez-moy faire ce qu'il me
plaira. Je n'empescheray point vos aises et plaisirs: aussi ne
m'empeschez les miens.» Ainsi, chacun quitte de-là, tous deux mirent la
plume au vent; l'un alla à dextre et l'autre à senestre, sans se soucier
l'un de l'autre; et voilà bonne vie.
J'aymerois autant quelque vieillard impotent, maladif, gouteux, que j'ay
cogneu, qui dist à sa femme, qui estoit très-belle, et ne la pouvant
contenter comme elle le desiroit, un jour: «Je sçay bien, m'amie, que
mon impuissance n'est bastante pour vostre gaillard age. Pour ce, je
vous puis être beaucoup odieux, et qu'il n'est possible que vous me
puissiez être affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices
ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ai advisé de vous permettre
et de vous donner totale liberté de faire l'amour, et d'emprunter
quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy. Mais, surtout,
que vous en élisiés un qui soit discret, modeste, et qui ne vous
escandalise point, et moy et tout, et qu'il vous puisse faire une couple
de beaux enfants, lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens
propres; tellement que tout le monde pourra croire qu'ils sont vrays et
légitimes enfants, veu que encore j'ay en moy quelques forces assez
vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire
paroir qu'il sont miens.»
Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d'avoir
cette agréable, jolie petite remontrance, et licence de jouir de cette
plaisante liberté, qu'elle pratiqua si bien, qu'en un rien elle peupla
la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le mary, parce qu'il
la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et
le croyoit, et le monde et tout; et, par ainsi, le mary et la femme
furent très-contents, et eurent belle famille.
--Voici une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion
qu'ont aucunes femmes, c'est à sçavoir qu'il n'y a rien plus beau ny
plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu'elle ne
s'estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d'estre
secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d'ayder
à esteindre le feu aux pauvres amants langoureux que l'on voit brusler
d'un feu d'amour ardent: «Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre
plus charitable, que de rendre la vie à un que l'on voit se mourir, et
raffraîchir du tout celui que l'on voit se brusler?» Ainsi, comme dit ce
brave palladin, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Geneviève
dans l'Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie à son
serviteur, et non celle qui la luy donne. S'il disoit cela d'une fille,
à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l'endroit
des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont point leurs bourses
déliées ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins
aucunes, très-amples et propres pour en eslargir leurs charitez.
Sur-quoy je me souviens d'un conte d'une fort belle dame de la Cour,
laquelle pour un jour de Chandelleur s'estant habillée d'une robe de
damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien
ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une
sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et
mieux parlante, et propre à intercéder pour luy; ainsi que tous trois
regardoient un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en
candeur et voile blanc, icelle dit à sa compagne: «Vous portez
aujourd'huy le mesme habit de cette Charité; mais, puisque la
représentez en cela, il faut aussi la représenter en effet à l'endroit
de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable qu'une miséricorde
et une charité, en quelque façon qu'elle se face, pourveu que ce soit en
bonne intention, pour secourir son prochain. Usez-en donc: et si vous
avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c'est une
vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque nature nous
a donné des biens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en espargne,
comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer
honnorablement aux pauvres souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray
que nostre chasteté est semblable à un tresor, lequel on doit espargner
en choses basses: mais, pour choses hautes et grandes, il le faut
despenser en largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire
part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de
mérite et vertu, et de souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles,
de nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos marys, ce sont
vrayement de belles idoles, pour ne donner qu'à eux seuls nos voeux et
nos chandelles, et n'en départir point aux autres belles images! car
c'est à Dieu seul à qui on doit un voeu unique, et non à d'autres.» Ce
discours ne deplut point à la dame, et ne nuisit non plus nullement au
serviteur, qui, par un peu de persévérance, s'en ressentit. Tels
presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys.
--J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray, aussi ne veux-je affirmer)
qu'au commencement que les Huguenots plantèrent leur religion, faisoient
leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris,
recherchés et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue
Saint-Jacques à Paris, du temps du roy Henri second, où des grandes
dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuidèrent
estre surprises. Après que le ministre avoit fait son presche, sur la
fin leur recommandoit la charité, et incontinent après on tuoit leurs
chandelles, et là un chacun et chacune l'exerçoit envers son frère et sa
soeur chrestienne, se la départans l'un à l'autre selon leur volonté
et pouvoir; ce que je n'oserois bonnement asseurer, encore qu'on
m'asseurast qu'il estoit vray; mais possible que cela est pur mensonge
et imposture. Toutefois je sçay bien qu'à Poitiers pour lors il y avoit
une femme d'un advocat, qu'on nommoit la belle Gotterelle[38], que j'ay
veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grace et
façon, et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors; et pour
ce chacun lui jettoit les yeux et le coeur. Elle fut repassée au
sortir du presche, par les mains de douze escoliers, l'un après l'autre,
tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encore ay-je ouy dire
sous une potence du Marche Vieux, sans qu'elle en fist un seul bruit ny
autre refus; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit
les uns après les autres courtoisement, comme ses vrays freres en
Christ. Elle continua envers eux cette aumosne long temps, et jamais
elle n'en voulut prester pour un double à un papiste: si en eut-ils
néantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons
huguenots le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent. D'autres
alloient au presche exprès, et contrefaisoient les Réformez, pour
l'apprendre, afin de joüir de cette belle femme. J'étois lors à Poitiers
jeune garçon estudiant, que plusieurs bons compagnons, qui en avoient
leur part, me le dirent et me le jurèrent: mesme le bruit estoit tel en
la ville. Voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire
ainsi choix de son semblable en la religion!
Il y a une autre forme de charité qui se pratique, et s'est pratiquée
souvent, à l'endroit des pauvres prisonniers qui sont ès prisons, et
privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui
en ont la garde, ou, les castellanes qui ont dans les chasteaux des
prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour, et
leur donnent de cela par charité et miséricorde; ainsi que dit une fois
une courtisanne romaine à sa fille de laquelle un gallant estoit
extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double.
Elle luy dit: _E da gli al manco per misericordia_[39].
Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs
prisonniers, lesquels, bien qu'ils soient captifs et misérables, ne
laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps
qu'ils pourroient avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe: «L'envie en
vient de pauvreté;» et aussi bien sur la paille et sur la dure messer
Priape hausse la teste, comme dans le lict du monde le meilleur et le
plus doux. Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmi leurs
hospitaux et prisons, sont aussi paillards que les roys, les princes et
les grands, dans leurs beaux pallais et licts royaux et délicats.
Pour en confirmer mon dire, j'allégueray un conte que me fit un jour le
capitaine Beaulieu, capitaine de galleres, duquel j'ay parlé
quelquefois. Il estoit à feu M. le grand-prieur de France, de la maison
de Lorraine, et estoit fort aymé de luy: l'allant un jour trouver à
Malthe dans une frégatte, il fut pris des galleres de Sicile, et mené
prisonnier au Castel à Mare de Palerme, où il fut resserré en une prison
fort estroite, obscure et misérable, et très-mal traité, l'espace de
trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort
belles filles, qui, l'oyant plaindre et attrister, demandèrent un jour
congé au pere pour le visiter pour l'honneur de Dieu, qui leur permit
librement. Et d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant
homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gagner dès
l'abord de cette première visite, qu'elles obtinrent du pere qu'il
sortist de cette meschante prison, et fust mis en une chambre assez
honneste, et receust meilleur traitement. Ce ne fut pas tout, car elles
obtindrent congé de l'aller voir librement tous les jours une fois et
causer avec luy. Tout cela se demena si bien que toutes deux en furent
amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau et elles très-belles, que, sans
respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais
tenté de privautez, il se mit à joüir de toutes deux bien et beau tout à
son aise; et dura ce plaisir sans escandale, et fut si heureux en cette
conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal,
inconvénient, ni de ventre enflé, ny d'aucune surprise ny découverte:
car ces deux soeurs s'entendoient et s'entredonnoient si bien la main,
et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu'il n'en fut jamais autre
chose; et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en sa plus grande
liberté il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appetit
à cela, qu'en cette prison, qui luy estoit très-belle, bien qu'on die
n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps
l'espace de huict mois, que la trève fut faite entre l'Empereur et le
roi Henri second, que tous les prisonniers sortirent et furent
relaschés: et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de
cette si bonne prison; mais bien gasté laisser ces belles filles, tant
favorisé d'elles, qui au départir en firent tous les regrets du monde.
Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvenient s'il fust esté
découvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignist: car, au
pis aller, on l'eust fait mourir; et il eust autant aymé mourir que
rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust
contenté ces honnestes filles, puisqu'elles le recherchoient tant,
qu'elles en eussent conceu un tel desdaing et dépit, qu'il en eust eu
quelque pire traitement encore; et pour ce, bandant les yeux à tout, il
se hasarda à cette belle fortune. Certes on ne sçauroit assez louer ces
bonnes filles espagnoles si charitables: ce ne sont pas les premieres ny
les dernieres.
--On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc d'Ascot,
prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d'une
honneste dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car il y alloit du
service du Roy[40]: et telles charitez sont réprouvables, qui touchent
le party du général, mais fort bonnes et louables, quand il n'y va que
du particulier, et que le seul joly corps s'y expose; peu de mal pour
cela. J'alléguerois force braves exemples faisant à ce sujet, si j'en
voulois faire un discours à part, qui n'en seroit pas trop mal plaisant.
Je ne diray que cettuy-ci, et puis nul autre, pour estre plaisant et
antique.
Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, après qu'ils eurent mis la
ville de Capoue à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à
Rome pour représenter au sénat leur misere, le prierent d'avoir pitié
d'eux. La chose fut mise au conseil: entr'autres qui opinèrent fut M.
Atilius Regulus, qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grace, «car
il ne sauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capoüan, depuis la
révolte de leur ville, qu'on pust dire avoir porté le moindre brin
d'amitié et d'affection à la république romaine, que deux honnestes
femmes: l'une, Vesta Opia, atellane, de la ville d'Atelle, demeurant à
Capoüe pour lors; et l'autre, Francula Cluvia;» qui toutes deux avoient
esté autresfois filles de joye et courtisannes, en faisant le mestier
publiquement. L'une n'avoit laissé passer un seul jour sans faire
prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain; et
l'autre, pour avoir secouru à cachettes de vivres les pauvres
prisonniers de guerre mourants de faim et pauvreté.
Certes voilà des charitez et piétez très-belles; dont sur ce un gentil
cavalier, une honneste dame et moy, lisants un jour ce passage, nous
nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames
s'estoient desjà avancées et estudiées à de si bons et pies offices,
qu'elles avoient bien passé à d'autres, et à leur départir les charitez
de leurs corps; car elles en avoient distribué d'autres fois à d'autres
estans courtisannes, ou possible qu'elles l'estoyent encore; mais le
livre ne le dit pas, et a laissé le doute-là; car il se peut présumer.
Mais quand bien elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque
temps, elles le purent reprendre ce coup-là, n'estant rien si aisé et si
facile à faire; et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et receurent
encore quelques uns de leurs bons amoureux, de leurs vieilles
connoissances, qui leur avoient autresfois sauté sur le corps, et leur
en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres, ou du tout: aussi
que, parmi les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus
qu'elles n'avoient jamais veu que cette fois, et les trouvoient beaux,
braves et vaillants, de belles façons, qui méritoient bien la charité
tout entière, et pour ce ne leur espargnant la belle joüissance de leur
corps, il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque façon que ce
fust, ces honnestes dames méritoient bien la courtoisie que la
république romaine leur fit et recogneut, car elle leur fit rentrer en
tous leurs biens, et en joüirent aussi paisiblement que jamais; encor
plus, leur firent à sçavoir qu'elles demandassent ce qu'elles
voudroient, elles l'auroient; et pour en parler au vray, si Tite-Live ne
fust esté si abstraint, comme il ne devoit, à la vérécondie et modestie,
il devoit franchir le mot tout à trac d'elles, et dire qu'elles ne leur
avoient espargné leur gent corps; et ainsi ce passage d'histoire fust
esté plus beau et plaisant à lire, sans aller l'abbréger, et laisser au
bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voilà ce que nous en
discourusmes pour lors.
--Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs
faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes, que, ne la pouvant
oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, qu'il s'en
retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre.
--D'autres dames y a-t-il qui sont plaisantes en cela pour certain
poinct de conscientieuse charité; comme une qui ne vouloit permettre à
son amant, tant qu'il couchoit avec elle, qu'il la baisast le moins du
monde à la bouche, alléguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le
serment de foy et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point
souiller par la bouche qui l'avoit fait et presté; mais quant à celle du
ventre, qui n'en avoit point parlé ni rien promis, lui laissoit faire à
son bon plaisir, et ne faisoit point de scrupule de la prester, n'estant
en puissance de la bouche du haut de s'obliger pour celle du bas, ny
celle du bas pour celle du haut non plus; puisque la coustume du droit
ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans consentement et parole de
l'une et de l'autre, ny un seul pour le tout en cela.
--Une autre conscentieuse et scrupuleuse, donnant à son amy joüissance
de son corps, elle vouloit toujours faire le dessus, et sous-mettre à
soy son homme, sans passer d'un seul iota cette regle; et, l'observant
estroitement et ordinairement, disoit-elle que si son mary ou autre lui
demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust jurer et renier,
et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit
fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer, qu'elle
contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes,
et la creurent, veu ce qu'elle disoit, «mais n'eurent jamais l'advis de
demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus, surquoy
m'eussent bien mespris et donner à songer.» Je pense en avoir encor
parlé cy-dessus; mais on ne se peut pas toujours souvenir de tout; et
aussi il y en a cettuy-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.
--Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne
disent mot de vérité; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir
(ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à
leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et à jurer
qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que, quand elles viennent à
tomber sur autres sujets de conséquence, ou d'affaires, ou discours,
jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.
D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur
amant leur joüissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de
n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience
de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas à eux, et le nourrir,
alimenter et élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé
cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point
offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes
le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste,
et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son
pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle
n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en
aperceust et ne l'affolast, elle respondit: «J'y mets ordre, car je ne
reçois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est
chargé et plein.»