Pour cette raison, Lucrece est taxée d'aucuns. Il est vray que sainte

Sabine et sainte Sophonienne, avec d'autres pucelles chrestiennes,

lesquelles se sont privées de vie afin de ne tomber entre les mains des

barbares, sont excusées de nos pères et docteurs, disant qu'elles ont

fait cela pour certain mouvement du Saint-Esprit.

Par lequel Saint-Esprit, après la prise de Cypre, une damoiselle

cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avec

plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mit le

feu secretement dans les poudres de la gallere, si-bien qu'en un moment

tout fut embrazé et consumé avec elle, disant: «A Dieu ne plaise que nos

corps soient pollus et cogneus par ces vilains Turcs et Sarrasins!» Et

Dieu sçait, possible, qu'il avoit esté desja pollu, et en voulut ainsi

faire la pénitence; si ce n'est que son maistre ne l'avoit voulu

toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant vierge, comme l'on est

friand de taster en ces pays, voire en tous autres, un morceau intact.

Or, pour retourner encor à la garde noble de ces pauvres femmes, comme

j'ay dit, les ennuques ne laissent à commettre adultere avec elles, et

faire leurs marys cocus, réservé la procréation à part.

--J'ay cogneu deux femmes en France qui se mirent à aymer deux chastrez

gentilhommes, afin de n'engroisser point; et pourtant en avoient

plaisir, et si ne se scandalisoient. Mais il y a eu des marys si jaloux

en Turquie et en Barbarie, lesquels s'estants apperceus de cette fraude,

ils se sont advisez de faire chastrer tout à trac leurs pauvres

esclaves, et leur couper tout net, dont, à ce que disent et escrivent

ceux qui ont pratiqué la Turquie, il n'en reschappe deux de douze

ausquels ils exercent cette cruauté, qu'ils ne meurent; et ceux qui en

eschappent, ils les ayment et adorent comme vrays, seurs et chastes

gardiens de la chasteté de leurs femmes et garantisseurs de leur

honneur.

Nous autres Chrestiens n'usons point de ces vilaines rigueurs et par

trop horribles; mais au lieu de ces chastrez, nous leur donnons des

vieillards sexagénaires, comme l'on fait en Espagne et mesmes à la Cour

des Reynes de-là, lesquels j'ay veu gardiens des filles de leur cour et

de leur suite: et Dieu sçait, il y a des vieillards cent fois plus

dangereux à perdre filles et femmes que les jeunes, et cent fois plus

inventifs, plus chaleureux et industrieux à les gaigner et corrompre.

Je croy que telles gardes, pour estre chenues et à la teste et au

menton, ne sont pas plus seures que les jeunes, et les vieilles femmes

non plus; ainsi comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses

filles et passant par une grande salle et voyant des membres naturels

peints à l'advantage, et fort gros et desmesurez, contre la muraille, se

prit à dire: _Mira que tan bravos no los pintan estos hombres, como

quien no los cognosciesse_. Et ses filles se tournèrent vers elles, et y

prindrent avis, fors une que j'ay cogneu, qui, contrefaisant de la

simple, demanda à une de ses compagnes quels oiseaux estoient ceux-là:

car il y en avoit aucuns peints avec des ailes. Elle luy respondit que

c'estoient oiseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel qu'en

peinture; et Dieu sçait si elle n'en avoit point veu jamais; mais il

falloit qu'elle en fist la mine.

Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes; car il leur

semble que, pourveu que leurs femmes soient entre les mains des

vieilles, que les unes et les autres appellent leurs meres pour titre

d'honneur, qu'elles sont très-bien gardées sur le devant, et de belles

il n'y en a point de plus aisées à suborner et gaigner qu'elles; car de

leur nature, estant avaricieuses comme elles sont, en prennent de toutes

mains pour vendre leurs prisonnieres.

D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes, qui sont

tousjours en bonne cervelle, et mesmes quand elles sont en amours, que

la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée, qu'en leur

présence les cocus se forgent sans qu'elles y prennent garde ny n'en

sçachent rien.

--J'ai cogneu une dame qui le fit une fois devant sa gouvernante si

subtilement, qu'elle ne s'en apperçeut jamais.

Une autre en fit de mesme devant son mary quasy visiblement, ainsi qu'il

jouoit à la prime.

D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suivre au

grand trot leurs dames, qu'avant qu'elles arrivent au bout d'une allée,

ou d'un bois, ou d'un cabinet, leurs dames ont dérobé leur coup en

robbe, sans qu'elles s'en soient apperceues, n'ayant rien veu, débiles

de jambes et basses de la veuë.

D'autres vieilles et gouvernantes y a-t-il qui, ayant pratiqué le

mestier, ont pitié de voir jeusner les jeunes, et leur sont si

débonnaires, que d'elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et les

en persuadent de l'en suivre, et leur assistent de leur pouvoir.

Aussi l'Aretin disoit que le plus grand plaisir d'une dame qui a passé

par-là, et tout son plus grand contentement, est d'y faire passer une

autre de mesme.

Voilà pourquoy quand on se veut bien aider d'un bon ministre pour

l'amour, on prend et s'adresse-t-on plustost à une vieille maquerelle

qu'à une jeune femme. Aussi tiens-je d'un fort gallant homme qu'il ne

prenoit nul plaisir, et le défendoit à sa femme expressément, de ne

hanter jamais compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses, mais

avec de jeunes tant qu'elle voudroit; et en alléguoit beaucoup de bonnes

raisons que je laisse aux mieux discourans discourir.

Et c'est pourquoy un seigneur de par le monde, que je sçay, confia sa

femme, de laquelle il estoit jaloux, à une sienne cousine, fille

pourtant, pour lui servir de surveillante; ce qu'elle fit très-bien,

encor que de son costé elle retinst moitié du naturel du chien de

l'ortollan, d'autant qu'il ne mange jamais des choux du jardin de son

maistre, et si n'en veut laisser manger aux autres; mais celle-cy en

mangeoit, et n'en vouloit point faire manger à sa cousine: si est-ce que

l'autre pourtant lui desroboit tousjours quelque coup en cotte, dont

elle ne s'en appercevoit, quelque fine qu'elle fust, ou feignoit de s'en

appercevoir.

--J'alléguerois une infinité de remedes dont usent les pauvres jaloux

cocus, pour brider, serrer, gesner, et tenir de court leurs femmes

qu'elles ne fassent le saut; mais ils ont beau pratiquer tous ces vieux

moyens qu'ils ont ouy dire, et d'en excogiter de nouveaux, car ils y

perdent leur escrime: car quand une fois les femmes ont mis ce

ver-coquin amoureux dans leurs testes, les envoyent à toute heure chez

Guillot le Songeur[33], ainsi que j'espere d'en discourir en un

chapitre, que j'ay à demi fait, des ruses et astuces des femmes sur ce

point, que je confere avec les stratagesmes et astuces militaires des

hommes de guerre[34]. Et le plus beau remede, seure et douce garde, que

le mary jaloux peut donner à sa femme, c'est de la laisser aller en son

plein pouvoir, ainsi que j'ay ouy dire à un gallant homme marié, estant

le naturel de la femme que, tant plus on luy défend une chose, tant plus

elle desire le faire, et surtout en amours, où l'appetit s'eschauffe

plus en le deffendant qu'au laisser courre.

--Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question, à

sçavoir mon, si l'on à joüi d'une femme à plein plaisir durant la vie de

son mary cocu, et que le mary vienne à décéder, et que ce serviteur

vienne après à espouser cette femme veufve, si, l'ayant espousée en

secondes nopces, il doit porter le nom et titre de cocu, ainsi que j'ay

cogneu et ouy parler de plusieurs, et de grands.

Il y en a qui disent qu'il ne peut estre cocu, puisque c'est luy-mesme

qui en a fait la faction, et qu'il n'y aye aucun qui l'aye fait cocu que

lui-mesme, et que ses cornes sont faites de soy-mesme. Toutes fois, il y

a bien des armuriers qui font des espées desquelles ils sont tuez où

s'entretuent eux-mesmes.

Il y en a d'autres qui disent l'estre réellement cocu, et de fait, en

herbe pourtant, ils en alleguent force raisons; mais, d'autant que le

procès en est indécis, je le laisse à vuider à la première audience

qu'on voudra donner pour cette cause.

Si diray-je encore cettuy-cy d'une bien grande, mariée encore, laquelle

s'est compromise encore en mariage à celuy qui l'entretient encore, il y

a quatorze ans, et depuis ce temps a toujours attendu et souhaitté que

son mary mourust. Au diable s'il a jamais pu mourir encore à son

souhait; si bien qu'elle pouvoit bien dire: «Maudit soit le mary et le

compagnon, qui a plus vescu que je ne voulois!» De maladies et

indispositions de son corps il en a eu prou, mais de mort point.

Si bien que le roy Henry troisième, ayant donné la survivance de l'estat

beau et grand qu'avoit ledict mary cocu, à un fort honneste et brave

gentilhomme, disoit souvent: «Il y a deux personnes en ma Cour

auxquelles moult tarde qu'un tel ne meure bientost: à l'une pour avoir

son estat, et à l'autre pour espouser son amoureux: mais l'un et l'autre

ont esté trompez jusques icy.»

Voilà comme Dieu est sage et provident de n'envoyer point ce que l'on

souhaitte de mauvais: toutesfois l'on m'a dit que depuis peu sont en

mauvais ménage, et ont bruslé leur promesse de mariage de futur, et

rompu le contrat, par grand dépit de la femme et joye du marié prétendu,

d'autant qu'il se vouloit pourvoir ailleurs et ne vouloit plus tant

attendre la mort de l'autre mary, qui, se mocquant des gens, donnoit

assez souvent des allarmes qu'il s'en alloit mourir; mais enfin il a

survescu le mary prétendu.

Punition de Dieu, certes; car il ne s'ouyt jamais guères parler d'un

mariage ainsi fait; qui est un grand cas, et énorme, de faire et

accorder un second mariage, estant le premier encor en son entier.

J'aymerois autant d'une, qui est grande, mais non tant que l'autre que

je viens de dire, laquelle, estant pourchassée d'un gentilhomme par

mariage, elle l'espousa, non pour l'amour qu'elle luy portoit, mais

parce qu'elle le voyoit maladif, atténué et allanguy, et mal disposé

ordinairement, et que les médecins lui disoient qu'il ne vivroit pas un

an, et mesme après avoir cogneu cette belle femme par plusieurs fois

dans son lict: et, pour ce, elle en esperoit bientost la mort, et

s'accommoderoit tost après sa mort de ses biens et moyens, beaux meubles

et grands advantages qu'il luy donnoit par mariage: car il estoit

très-riche et bien-aisé gentilhomme. Elle fut bien trompée; car il vit

encore, gaillard, et mieux disposé cent fois qu'avant qu'il l'espousast;

depuis elle est morte. On dict que ledict gentilhomme contrefaisoit

ainsi du maladif et marmiteux, afin que connoissant cette femme

très-avare, elle fust émue à l'espouser sous esperance d'avoir tels

grands biens: mais Dieu là-dessus disposa tout au contraire, et fit

brouster la chevre là où elle estoit attachée en despit d'elle.

Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui

ont esté très-fameuses, comme l'on fait assez coustumièrement en France

mais, surtout en Espagne et en Italie, lesquels se persuadent de

gaigner les oeuvres de miséricorde, _por librar una anima christiana

del infierno_[35], comme ils disent, en la sainte voye.

Certainement, j'ai veu aucuns tenir cette opinion et maxime, que s'ils

les espousoient pour ce saint et bon sujet, ils ne doivent tenir rang de

cocus; car ce qui se fait pour l'honneur de Dieu ne doit pas estre

converty en opprobre: moyennant aussi que leurs femmes, estant remises

en la bonne voye, ne s'en ostent et retournent à l'autre; comme j'en ay

veu aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pécheresses après

estre mariées, d'autres qui s'en pouvoient corriger, mais retournoient

broncher dans la première fosse.

--La première fois que je fus en Italie, je devins amoureux d'une fort

belle courtisanne à Rome, qui s'appeloit Faustine; et d'autant que je

n'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix de dix ou

douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de la parole et du

regard. Au bout de quelque temps, j'y retourne pour la seconde fois, et

mieux garny d'argent: je l'alloy voir en son logis par le moyen d'une

seconde, et la trouvoy mariée avec un homme de justice, en son mesme

logis, qui me recueillit de bon amour, et me contant la bonne fortune de

son mariage, et me rejetant bien loin ses folies du temps passé,

auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy monstroy de beaux

escus françois, mourant pour l'amour d'elle plus que jamais. Elle en fut

tentée et m'accorda ce que voulus, me disant qu'en mariage faisant elle

avoit arresté et concerté avec son mary sa liberté entière, mais sans

escandale pourtant ny déguisement, moyennant une grande somme, afin que

tous deux se pussent entretenir en grandeur, et qu'elle estoit pour les

grandes sommes, et s'y laissoit aller volontiers, mais non point pour

les petites. Celuy-là estoit bien cocu en herbe et gerbe.

--J'ai ouy parler d'une dame de parmy le monde qui, en mariage faisant,

voulut et arresta que son mary la laissast à la Cour pour faire l'amour,

se reservant l'usage de sa forest de Mort-Bois ou Bois-Mort, comme luy

plairoit; aussi, en récompense, elle lui donnoit tous les mois mille

francs pour ses menus plaisirs, et ne se soucioit d'autre chose qu'à se

donner du bon temps.

Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se peuvent

garder qu'elles ne rompent les serrures estroites de leurs portes,

quelque contrainte qu'il y ait, mesme où l'or sonne et reluit: tesmoin

cette belle fille du roy Acrise, qui, toute reserrée et renfermée dans

sa grosse tour, se laissa à un doux aller à ces belles gouttes d'or de

Jupiter.

Ha! que mal-aisément se peut garder, disoit un gallant homme, une femme

qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien

habillée, bien diaprée, et bien en point, qu'elle ne donne non du nez,

mais du cul en terre, quoy qu'elle porte son cas armé, comme l'on dit,

et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le

défendre.

J'en ay tant cogneu de ces braves et vaillants, qui ont passé par-là;

dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillants

hommes en venir-là, et qu'après tant de belles victoires gagnées par

eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis, et beaux combats

demeslez par leur valeur, qu'il faille que, parmy les belles feuilles et

fleurs de leurs chapeaux triomphants qu'ils portent sur la teste, l'on y

trouve des cornes entremeslées, qui les deshonorent du tout: lesquels

néantmoins s'amusent plus à leurs belles ambitions par leurs beaux

combats, honorables charges, vaillances et exploicts, qu'à surveiller

leurs femmes et esclairer leur antre obscur; et, par ainsi, arrivent,

sans y penser, à la cité et conqueste de Cornuaille, dont c'est grand

dommage pourtant; comme j'en ay bien cogneu un brave et vaillant qui

portoit le titre d'un fort grand, lequel un jour se plaisant à raconter

ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et

grand, son allié et famillier, qui dit à un autre: «Il nous raconte ici

ses conquestes, dont je m'en estonne; car le cas de sa femme est plus

grand que toutes celles qu'il a jamais fait, ny ne fera oncques.»

--J'en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grace,

majesté et apparence qu'ils pussent monstrer, si avoient-ils pourtant

cette encolure de cocu qui les effaçoit du tout; car, telle encolure et

encloueure ne se peut cacher et feindre; quelque bonne mine et bon geste

qu'on veuille faire, elle se connoist et s'aperçoit à clair; et, quant à

moy, je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n'en eust ses

marques, gestes, postures, et encolures, et encloueures, fors seulement

un que j'ay cogneu, que le plus clair-voyant n'y eust sceu rien voir ny

mordre, sans connoistre sa femme, tant il avoit bonne grace, belle façon

et apparence honnorable et grave.

Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits,

qu'elles ne leur fissent de tels tours et affronts: mais elles me

pourront dire aussi: «Et où sont-ils ces parfait, comme vous dites

qu'estoit celuy-là que vous venez d'alléguer?»

Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des

Scipions et des Césars, et ne s'en trouve plus. Je suis d'advis doncques

que vous ensuiviez en cela vos fantaisies; car, puisque nous parlons des

Césars, les plus gallants y ont bien passé, et les plus vertueux et

parfaits, comme j'ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur

Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine

qu'elle s'abandonnast du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur

après, de laquelle il tira de grandes commoditez, profits et grandeurs,

tellement qu'elle fut cause de son advancement; aussi n'en fut-il ingrat

estant parvenu à sa grandeur, car il l'ayma et honnora toujours si bien,

qu'elle estant morte, il en demena si grand deuil et en conceut une

telle tristesse, qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le

manger, et fut contraint de séjourner en la Gaule Narbonnoise, où il

sceut ces tristes nouvelles trois ou quatre mois après, pendant lesquels

il escrivit au sénat de colloquer Plotine au nombre des déesses, et

commanda qu'en ses obseques on lui offrist des sacrifices très-riches et

très-somptüeux; et cependant il employa le temps à faire bastir et

édifier, à son honneur et mémoire, un très-beau temple près Nemause,

ditte maintenant Nismes, orné de très-beaux et riches marbres et

porfires, avec autres joyaux.

--Voilà donc comment, en matière d'amours et de ses contentements, il ne

faut aviser à rien: aussi Cupidon leur dieu est aveugle; comme il

paroist en aucunes, lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus

honnestes et des plus accomplis qu'on sçauroit voir, et néantmoins se

mettent à en aymer n'autres si laids et si salles, qu'il n'est possible

de plus.

J'en ay veu force desquelles on faisoit une question: Qui est la dame la

plus putain, ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fait un

amy laid, maussade et fort dissemblable à son mary; ou celle qui a un

laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse

pourtant à bien aymer et caresser son mary, comme si c'estoit la beauté

des hommes, ainsi que j'ay veu faire à beaucoup de femmes?

Certainement la commune voix veut que celle qui a un beau mary et le

laisse pour aymer un amy laid, est bien une grande putain, ny plus ny

moins qu'une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande

pour en manger une meschante; aussi cette femme quittant une beauté pour

aymer une laideur, il y a bien de l'apparence qu'elle le fait pour la

seule paillardise, d'autant qu'il n'y a rien plus paillard ni plus

propre pour satisfaire à la paillardise, qu'un homme laid, sentant mieux

son bouc puant, ord et lascif que son homme; et volontiers, les beaux et

honnestes hommes sont un peu plus délicats et moins habiles à rassasier

une luxure excessive et effrénée, qu'un grand et gros ribaut barbu,

ruraud et satyre.

D'autres disent que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les

caresse tous les deux, est bien autant putain, pour ce qu'elle ne veut

rien perdre de son ordinaire et pension.

Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par pays, et mesmes en France,

qui, estant arrivés le soir à la souppée du logis, n'oublient jamais de

demander à l'hoste la mesure du mallier, et faut qu'il l'aye, quand il

seroit saoul à plein jusqu'à la gorge.

Ces femmes de mesmes veulent toujours avoir à leur coucher, quoy qu'il

soit, la mesure de leur mallier, comme j'en ay cogneu une qui avoit un

mary très-bon embourreur de bas; encores la veulent-elles croistre et

redoubler en quelque façon que ce soit, voulant que l'amy soit pour le

jour qui esclaire sa beauté, et d'autant plus en fait venir l'envie à la

dame, et s'en donne plus de plaisir et contentement par l'ayde de la

belle lueur du jour; et monsieur laid pour la nuict, car, comme on dit

que tous chats sont gris de nuict, et pourveu que cette dame rassasie

ses appetits, elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau.

Car, comme je tiens de plusieurs, quand on est en ces extases de

plaisir, l'homme ny la femme ne songent point à autre sujet ny

imagination, si-non à celuy qu'ils traittent pour l'heure présente:

encore que je tienne de bon lieu que plusieurs dames ont fait accroire à

leurs amys que quand elles estoient-là avec leurs marys, elles

addonnoient leurs pensées à leurs amys, et ne songeoient à leurs marys,

afin d'y prendre plus de plaisir; et à des marys, ay-je ouy dire ainsi

qu'estant avec leurs femmes songeoient à leurs maistresses, pour cette

mesme occasion: mais ce sont abus.

Les philosophes naturels m'ont dit qu'il n'y a que le seul objet présent

qui les domine alors, et nullement l'absent, et en alléguoient force

raisons; mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant pour les

déduire, et aussi qu'il y en a d'aucunes salles. Je veux observer la

vérécondie, comme on dit. Mais pour parler de ces elections d'amours

laides, j'en ay veu force en ma vie, dont je m'en suis estonné cent

fois.

--Retournant une fois d'un voyage de quelque province estrangere, que ne

nommeray point de peur qu'on connoisse le sujet duquel je veux parler,

et discourant avec une grande dame de par le monde, parlant d'une autre

grande dame et princesse que j'avois veue-là, elle me demanda comment

elle faisoit l'amour. Je lui nommoy le personnage lequel elle tenoit

pour son favory, qui n'estoit ny beau ni de bonne grace, et de fort

basse qualité. Elle me fit response: «Vrayment elle se fait fort grand

tort, et à l'amour un très-mauvais tour, puis qu'elle est si belle et si

honneste comme on la tient.»

Cette dame avoit raison de me tenir ces propos, puis qu'elle n'y

contrarioit point, et ne les dissimuloit par effet; car elle avoit un

honneste amy et bien favory d'elle. Et quand tout est bien dit, une dame

ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire election

d'un bel object, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre

raison que pour l'amour de leur lignée; d'autant qu'il y a des marys qui

sont si laids, si fats, si sots, si badauts, de si mauvaise grace, si

poltrons, si coyons et de si peu de valeur, que leurs femmes venans à

avoir des enfants d'eux, et les ressemblans, autant vaudroit n'en avoir

point du tout, ainsy que j'ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant

eu des enfants de tels marys, ils ont esté tous tels que leurs peres;

mais en ayant emprunté aucuns de leurs amys, ont surpassé leurs peres,

freres et soeurs en toutes choses.

--Aucuns aussi des philosophes qui ont traitté de ce sujet ont tenu

toujours que les enfants ainsi empruntez ou derobbez, ou faits à

cachettes et à l'improviste, sont bien plus gallants et tiennent bien

plus de la façon gentille dont on use à les faire prestement et

habillement, que non pas ceux qui se font dans un lict lourdement,

fadement, pesamment, à loisir, et quasi à demy endormis, ne songeans

qu'à ce plaisir en forme brutalle.

Aussi ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des harras des roys et grands

seigneurs, qu'ils ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez

par leurs meres, que d'autres faits par la curiosité des maistres du

haras et estallons donnez et appostez: ainsi est-il des personnes.

Combien en ay-je veu de dames avoir produit des plus beaux et honnestes

et braves enfants! Que si leurs pères putatifs les eussent faits, ils

fussent esté vrays veaux et vrayes bestes.

Voilà pourquoy les femmes sont bien advisées de s'ayder et accommoder de

beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je

bien veu qui avoient de beaux marys, qui s'aidoient de quelques amys

laids et vilains estallons, qui procréoyent de hideuses et mauvaises

lignées.

Voilà une des signalées commoditez et incommoditez de cocuage.

--J'ay cogneu une dame de par le monde, qui avoit un mary fort laid et

fort impertinent; mais, de quatre filles et deux garçons qu'elle eut, il

n'y eut que deux qui valussent, estants venus et faits de son amy; et

les autres venus de son chalant de mary (je dirois volontiers

chat-huant, car il en avoit la mine), furent fort maussades.

Vies des dames galantes · 第 8 / 39 段