ce gentilhomme dans la chambre de la Reyne porter au bras un ruban
incarnadin d'Espagne, qu'on avoit apporté par belle nouveauté à la Cour,
et l'ayant tasté et manié en causant avec luy, alla trouver sa femme,
qui estoit près du lict de la Reyne, qui en avoit un tout pareil, lequel
il mania et toucha tout de mesme, et trouva qu'il estoit tout semblable
et de la mesme pièce que l'autre: si n'en sonna-il pourtant jamais mot,
et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien
les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis, qu'elles ne
se puissent descouvrir; car bien souvent l'escandale ainsi descouvert
dépite plus les marys contre leurs femmes, que quand le tout se fait à
cachettes, pratiquant en cela le proverbe: _Si non caste, tamen
caute_[26].
--Que j'ay veu en mon temps de grands escandales et de grands
inconvénients pour les indiscrétions et des dames et de leurs
serviteurs! Que leurs marys s'en soucioient aussi peu que rien, mais
qu'ils fissent bien leurs faits, _sotto coperte_[27], comme on dist, et
ne fust point divulgué.
--J'en ay cogneu une qui tout à trac faisoit paroistre ses amours et ses
faveurs, qu'elle départoit comme si elle n'eust eu de mary et ne fust
esté sous aucune puissance, n'en voulant rien croire l'advis de ses
serviteurs et amys, qui lui en remonstroient les inconvénients: aussi
bien mal luy en a-t-il pris.
Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait: car
elles ont gentiment traitté l'amour, et se sont données du bon temps
sans en avoir donné grand connoissance au monde, sinon par quelques
soupçons légers, qui n'eussent jamais pu monstrer la vérité aux plus
clairvoyants; car elles accostoient leurs serviteurs devant le monde si
dextrement, et les entretenoient si escortement[28] que ny leurs marys
ny les espions de leur vie n'y eussent sceu que mordre; et quand ils
alloient en quelque voyage, ou qu'ils vinssent à mourir, elles
couvroient et cachoient leurs couleurs si sagement qu'on n'y connoissoit
rien.
--J'ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu'un grand
seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la Reyne avec
un visage aussi guay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en
estimoient de cette discrétion, et qu'elle le faisoit de peur de
desplaire et irriter le Roy, qui n'aymoit pas le trespassé. D'aucuns la
blasmoient, attribuant ce geste plustost à manquement d'amour, comme
l'on disoit qu'elle n'en estoit guières bien garnie, ainsi que sont
toutes celles qui se meslent de cette vie.
--J'ay cogneu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayant perdu
leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et
lamentations, et monstrèrent leur dueil par leurs habits bruns, plus
d'eau-benistiers, d'aspergez d'or engravez, plus de testes de morts, et
de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets, joyaux et
bracelets qu'elles portoient, qui les escandalisèrent fort, et cela leur
nuict grandement; mais leurs marys ne s'en soucioient autrement.
Voilà en quoy ces dames se transportent en la publication de leurs
amours, lesquelles pourtant on doit louer et priser en leurs constances,
mais non en leur discrétion; car pour cela il leur en fait très-mal. Et
si telles dames sont blasmables en cela, il y a beaucoup de leurs
serviteurs qui en méritent bien la réprimande aussi bien qu'elles; car
ils contrefont des transis comme une chevre qui est en gesine, et des
langoureux; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en
ambassade; ils font des gestes passionnés, des souspirs devant le monde;
ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment; bref, ils se
laissent aller à tant de sottes indiscrétions, que les aveugles s'en
appercevroient: les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin
de donner à entendre à toute une Cour qu'ils sont amoureux en bon lieu,
et qu'ils ont bonne fortune; et Dieu sçait, possible, on ne leur en
donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre
les oeuvres de charité.
--Je cognois un gentilhomme et seigneur, lequel, voulant abrever le
monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je
sçay, fit un jour tenir son petit mulet avec deux de ses pages et
laquais au devant sa porte. Par cas, M. de Strozze et moy passasmes
par-là et vismes ce mystere de ce mulet, ces pages et laquais. Il leur
demanda soudain où estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit
dans le logis de cette dame, à quoy M. de Strozze se mit à rire et me
dire que sur sa vie il gaigeroit qu'il n'y estoit point, et soudain posa
son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit; et de-là
nous en allasmes soudain en la chambre de la Reyne, où nous le
trouvasmes, et non sans rire luy et moy: et sur le soir nous le vinsmes
accoster, et en feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes où
il estoit à telle heure après-midy, et qu'il ne s'en sçauroit laver, car
nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame.
Luy, faisant la mine d'estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy
nous luy en faisions la guerre de faire l'amour en ce bon lieu, il nous
confessa vrayment qu'il y estoit; mais il nous pria de n'en sonner mot,
autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en
seroit escandalisée et mal venue de son mary, ce que nous luy promismes
riants tousjours à pleine gorge et nous mocquant de luy, encor qu'il
fust assez grand seigneur et qualifié, de n'en parler jamais et que cela
ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours
qu'il continuoit ses coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy
descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre à bon escient et en
bonne compagnie, dont de honte s'en desista; car la dame le sceut par
nostre moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant
chasser de devant sa porte comme gueux de l'hostiere: et si fismes bien
mieux, car nous le dismes à son mary, et luy en fismes le conte si
plaisamment, qu'il le trouva si bon qu'il en rit luy-mesmes à son aise,
et dist qu'il n'avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu; et que
s'il ne trouvoit ledit mulet et ses pages bien logés à la porte, qu'il
la leur feroit ouvrir et entrer dedans, pour les mettre mieux à couvert
et à leur aise, et se garder du chaud ou du froid, ou de la pluye.
D'autres pourtant le faisoient bien cocu. Et voilà comme ce bon
seigneur, aux despens de cette honneste dame, de laquelle en estant
devenu amoureux, se vouloit prévaloir sans avoir respect d'aucun
escandale.
--J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses façons de faire une
fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux
quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gardé
pour la bouche du mary, elle luy refusa tout à plat, et après plusieurs
refus, il luy dit comme desespéré: «Hé bien! vous ne le voulez pas, et
je vous jure que je vous ruinerai d'honneur.» Et pour ce faire s'advisa
de faire tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant non si
secrettes qu'il ne se montrast à plusieurs yeux exprès, et donnast moyen
de s'en appercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit;
braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses fortunes, et devant
le monde rechercher la dame avec plus de privautez qu'il n'avoit
occasion de le faire, et parmy ses compagnons faire du gallant plus pour
le faux que pour le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la
chambre de cette dame tout bousché de son manteau, et se cachant de ceux
de la maison, après avoir joué plusieurs de ces tours, fut soubçonné par
le maistre d'hostel de la maison, qui fit faire le guet: et, ne l'ayant
pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques
soufflets, mais poussé après du maistre d'hostel, qui luy dit que ce
n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du Roy fort aisément sa
grace. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit très-belle.
Depuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guières loin,
et fut tué en une rencontre de guerre par permission de Dieu, pour avoir
si injustement osté l'honneur et la vie à cette honneste dame.
Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une infinité d'autres que
j'ay veus, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et
qui sont les vrayes causes de leurs escandales et deshonneur; car
elles-mesmes vont attaquer les escarmouches, et attirent les gallants à
elles, et du commencement leur font les plus belles caresses du monde,
des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et
belles paroles des espérances; mais quand il faut venir à ce point,
elles le desnient tout à plat. De sorte que les honnestes hommes qui
s'estoient proposez force choses plaisantes de leur corps, se
desesperent et se despitent en prenant un congé rude d'elles, les vont
deshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde, et en
content cent fois plus qu'il n'y en a.
Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu'une honneste dame se mesle
d'attirer à soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy, si
elle ne le contenté[contente?] à la fin selon ses mérites et ses
services.
Il faut qu'elle se propose cela si elle ne veut estre perdue, mesme si
elle a affaire à un honneste et gallant homme; autrement, dès le
commencement, s'il la vient accoster, et qu'elle voye que ce soit pour
ce point tant desiré à qui il adresse ses voeux, et qu'elle n'aye
point envie de luy en donner, il faut qu'elle luy donne son congé dès
l'entrée du logis; car, pour en parler franchement, toutes dames qui se
laissent aymer et servir s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent
dédire du combat; il faut qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il
tarde.
Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, sinon
pour leurs beaux yeux, et disent qu'elles desirent estre servies, que
c'est leur félicité, mais non de venir là, et disent qu'elles prennent
plaisir à desirer, et non à exécuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont
dit: toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là, car si une
fois elles se mettent à desirer, sans point de doute il faut qu'elles
viennent à l'exécution; car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute
dame qui desire, ou souhaite, ou songe de vouloir desirer à soy un
homme, cela est fait: si l'homme le connoist et qu'il poursuive
fermement celle qu'il attaque, il en aura ou pied ou aile, ou plume ou
poil, comme on dit.
--Voilà donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions
de dames qui veulent desirer et non pas exécuter, mais, sans y penser,
elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu'elles ont basty
d'elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergères,
lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons
et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou
inconvénient; mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s'en
vient quelquesfois à allumer un si grand, qu'il brusle tout un pays de
landes et de taillis.
Il faudroit que telles dames prissent l'exemple, pour les faire sages,
de la comtesse d'Escaldasor, demeurant à Pavie, à laquelle M. de Lescu,
qui depuis fut appelé le mareschal de Foix, estudiant à Pavie (et pour
lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d'autant qu'il estoit dédié
à l'Église; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les
armes), faisant l'amour à cette belle dame, d'autant que pour lors elle
emportoit le prix de la beauté sur les belles de Lombardie, et s'en
voyant pressée, et ne le voulant rudement mecontenter, ny donner son
congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de
Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l'Italie trembloit; et
un jour d'une grande magnificence et de feste, qui se faisoit à Pavie,
où toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et
d'alentour, se trouvèrent ensemble, les honnestes gentilshommes ne
manquèrent pas aussi de s'y trouver.
Cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement
habillée d'une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et semée,
autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans à l'entour
et s'y bruslans, le tout en broderie d'or et d'argent, ainsi que de tout
temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire par-dessus les
autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de
toute la troupe et compagnie.
M. le protenotaire de Foix, la menant danser, fut curieux de luy
demander la signification des devises de sa robbe, se doutant bien qu'il
y avoit là-dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy
respondit: «Monsieur, j'ay fait faire ma robbe de la façon que les gens
d'armes et cavaliers font à leurs chevaux rioteux et vitieux, qui ruent
et qui tirent du pied; ils leur mettent sur leur crouppe une grosse
sonnette d'argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils
sont en compagnie et en foule, soient advertis de se donner garde de ce
meschant cheval qui ruë, de peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par
les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux, j'advertis
les honnestes hommes qui me font ce bien de m'aymer et admirer ma
beauté, de n'en approcher trop près, ny en desirer davantage autre chose
que la veuë; car ils n'y gagneront rien, non plus que les papillons,
sinon desirer et brusler, et n'en avoir rien plus.» Cette histoire est
escritte dans les _Devises de Paolo Jovio_. Par ainsi, cette dame
advertissoit son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne
sçay s'il en approcha de plus près, ou comme il en fit; mais pourtant,
luy, ayant été blessé à mort à la bataille de Pavie, et pris prisonnier,
il pria d'estre porté chez cette comtesse, à son logis dans Pavie, où il
fut très-bien receu et traitté d'elle. Au bout de trois jours, il y
mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j'ay ouy conter à M.
de Monluc, une fois que nous estions dans la tranchée à La Rochelle, de
nuict, qu'il estoit en ses causeries, et que je luy fis le conte de
cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse très-belle, et qui
aymoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitté d'elle:
du reste, il n'en sçavoit rien si d'autrefois ils avoient passé plus
outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que
j'ay allegué.
--Or, y a des cocus qui sont si bons, qu'ils font prescher et admonester
leurs femmes, par gens de bien et religieux, sur leur conversion et
corrections; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font
de grands voeux, promettants monts et merveilles de repentance, et de
n'y retourner jamais plus; mais leur serment ne dure guieres, car les
voeux et les larmes de telles dames valent autant que jurements et
reniements d'amoureux. Comme j'en ay veu et cogneu une dame à laquelle
un grand prince, son souverain, fit cette escorne d'introduire et
apposter un cordelier d'aller trouver son mary qui estoit en une
province pour son service, comme de soy-mesme et venant de la Cour,
l'advertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit qui couroit
du tort qu'elle luy faisoit; et que, pour son devoir de son estat et
vacation, il l'en advertissoit de bonne heure, afin qu'il mist ordre à
cette ame pécheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et
doux office de charité: il n'en fit autre semblant pourtant, si-non de
l'en remercier et luy donner espérance d'y pourvoir; mais il n'en
traitta point sa femme plus mal à son retour: car qu'y eust-il gaigné?
Quand une femme une fois s'est mise à ce train, elle ne s'en détraque
non plus qu'un cheval de poste qui a accoustumé si fort le gallop, qu'il
ne le sçauroit changer en un autre train d'aller.
Hé! combien s'est-il veu d'honnestes dames qui, ayant été surprises sur
ce fait, tancées, battues, persuadées et remonstrées, tant par force que
par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles promettent, jurent et
protestent de se faire chastes, que puis après pratiquent ce proverbe,
_Passato il pericolo, gabatto il santo_[29], et retournent plus que
jamais en l'amoureuse guerre. Voire qu'il s'en est veu plusieurs
d'elles, se sentant dans l'ame quelque ver rongeant, qui d'elles-mesmes
faisoient des voeux bien saints et fort solennels, mais ne les
gardoient guières, et se repentoient d'estre repenties, ainsi que dit M.
du Bellay des courtisannes repenties[30]; et telles femmes affirment
qu'il est bien mal-aisé de se défaire pour tout jamais d'une si douce
habitude et coustume, puisqu'elles sont si peu en leur courte demeure
qu'elles font en ce monde.
Je m'en rapporterois volontiers à aucunes belles filles, jeunes,
repenties, qui se sont voilées et recluses, si on leur demandoit et en
foy et en conscience ce qu'elles en respondroient, et comme elles
desireroient bien souvent leurs hautes murailles abbattues pour s'en
sortir aussi-tost.
Voilà pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement réduire
leurs femmes après qu'elles ont fait la première fausse pointe de leur
honneur, si-non de leur lascher la bride, et leur recommander seulement
la discrétion et tout guariment d'escandale; car on a beau porter tous
les remèdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une infinité qui se
sont encore inventez sublins, ny mesmes les authentiques de maistre
François Rabelais, qu'il apprit au vénérable Panurge, n'y serviront
jamais rien; ou bien, pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une
vieille chanson qui fut faite du temps de François I, qui dit: «Qui
voudroit garder qu'une femme n'aille du tout à l'abandon, il la faudrait
fermer dans une pippe, et en joüir par le bondon.»
--Du temps du roy Henry, il y eut un certain quincailleur qui apporta
une douzaine de certains engins à la foire de Sainct Germain pour brider
le cas des femmes[31], qui estoient faits de fer et ceinturoient comme
une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si
subtilement faits, qu'il n'estoit pas possible que la femme, en estant
bridée une fois, s'en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir,
n'ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.
On dit qu'il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux qui en
acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent
bien dire: «Adieu bon temps.» Si y en eut-il une qui s'advisa de
s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant monstré
ledit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs,
il y appliqua si bien son esprit qu'il luy forgea une fausse clef, que
la dame le fermoit et ouvroit à toute heure et quand elle vouloit. Le
mary n'y trouva jamais rien à dire: et se donna son saoul de ce bon
plaisir, en dépit du fat jaloux, cocu de mary, pensant vivre toujours en
franchise de cocuage. Mais ce meschant serrurier, qui fit la fausse
clef, gasta tout; et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le
premier qui en tasta et le fit cornard: aussi n'y avoit-il danger, car
Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcain,
serrurier et forgeron, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle,
boiteux et très-laid.
On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de gallants honnestes gentihommes
de la Cour qui menacèrent de telle façon le quinquaillier, que, s'il se
mesloit jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tueroit, et qu'il
n'y retournast plus et jettast tous les autres qui estoient restez dans
le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé, dont il fut bien
sage, car c'estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute
de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature,
abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.
--Il y en a qui baillent leurs femmes à garder à des eunuques, que
l'empereur Alexandre Severus rejetta fort, avec rude commandement de ne
pratiquer jamais les dames romaines; mais ils y ont esté attrapés, non
qu'ils engendrassent et les femmes conceussent d'eux, mais en recevoient
quelques sentiments et superficies de plaisirs légers, quasi approchants
du grand parfait: dont aucuns ne s'en soucient point, disants que leur
principal marisson de l'adultere de leurs femmes ne procédoit pas de ce
qu'elles s'en faisoient donner, mais qu'il leur faschoit grandement de
nourrir et élever et tenir pour enfants ceux qu'ils n'avoient pas faits.
Car sans cela ce fust esté le moindre de leurs soucis, ainsi que j'en ay
cogneu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ils trouvoient bons et
faciles ceux qui les avoient faits à leurs femmes, à donner un bon
revenu, à les entretenir, ne s'en donnoient aucunement soucy, ainsi
qu'ils conseillent à leurs femmes de leur demander, et les prier de
donner quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu'elles ont
eu d'eux. Comme j'ay ouy conter d'une grande dame, laquelle eut
Villecouvin, enfant du roi François I: elle le pria de lui donner ou
assigner quelque peu de bien, avant qu'il mourust, pour l'enfant qu'il
luy avoit fait; ce qu'il fit, et luy assigna deux cents mille escus en
banque, qui luy profitèrent et coururent toujours d'intérêts et de
change en change: en sorte qu'estant venu grand, il despensoit si
magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à la Cour,
qu'un chacun s'en estonnoit, et présumoit-on qu'il joüissoit de quelque
dame qu'on n'eusse point pensé, et ne croyoit-on sa mere nullement;
mais d'autant qu'il ne bougeoit d'avec elle, un chacun jugeoit que la
grande despense qu'il faisoit procédoit de la joüissance d'elle, et
pourtant c'estoit le contraire, car elle estoit sa mere, et peu de gens
le sçavoient, encore qu'on ne sceut bien sa lignée ni procréation, si ce
n'est qu'il vint à mourir à Constantinople, et son aubene, comme
bastard, fut donnée au mareschal de Retz, qui estoit fin et sublin à
descouvrir tel pot aux roses, mesmes pour son profit, qu'il eust pris
sur la glace, et vérifia la bastardise qui avoit esté si long-temps
cachée, et emporta le don d'aubene pardessus M. de Teligny, qui avoit
esté constitué héritier dudit Villecouvin.
D'autres disoient pourtant que cette dame avoit eu cet enfant d'autres
que du Roy, et qu'elle l'avoit ainsi enrichy du sien propre; mais M. de
Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu'il y trouva l'argent
et les obligations du roy François. Les uns disoient pourtant d'un autre
prince non si grand que le Roy, ou d'un autre moindre; mais, pour
couvrir et cacher tout, et nourrir l'enfant, il n'estoit pas mauvais de
supposer tout à la Majesté, comme cela se voit en d'autres.
Je croy qu'il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France,
que si elles pensoient produire des enfants à tel prix, que les roys et
les grands monteroient aisément sur leurs ventres. Mais bien souvent ils
y montent et n'en ont de grandes lippées; dont en ce elles sont bien
trompées, car à tels grands volontiers ne s'adonnent-elles, sinon pour
avoir le galardon[32], comme dit l'Espagnol.
Il y a une fort belle question sur ces enfants putatifs et incertains, à
sçavoir s'ils doivent succéder aux biens paternels et maternels, et que
c'est un grand péché aux femmes de les y faire succéder; dont aucuns
docteurs ont dit que la femme le doit révéler au mary, et en dire la
vérité. Ainsi le refere le docteur subtil. Mais cette opinion n'est pas
bonne, disent autres, parce que la femme se diffameroit soy-mesme en le
révélant, et pour autant elle n'y est tenuë; car la bonne renommée est
un plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.
Il vaut donc mieux que les biens soient occupez par l'enfant, que la
bonne renommée se perde; car, comme dit un ancien proverbe, _mieux vaut
bonne renommée que ceinture dorée_.
De là les théologiens tirent une maxime qui dit que quand deux préceptes
et commandements nous obligent, le moindre doit céder au plus grand; or
est-il que le commandement de garder sa bonne renommée est plus grand
que celui qui concede de rendre le bien d'autruy; il faut donc qu'il
soit préféré à celuy-là.
De plus, si la femme révele cela à son mary, elle se met en danger
d'estre tuée du mary mesme, ce qui est fort deffendu de se pourchasser
la mort, non pas mesmes est permis à une femme de se tuer de peur
d'estre violée ou après l'avoir esté; autrement elle pécheroit
mortellement: si-bien qu'il vaut mieux permettre d'estre violée, si on
n'y peut, en criant ou fuyant, remédier, que de se tuer soy-mesme; car
le violement du corps n'est point péché, si-non du consentement de
l'esprit. C'est la réponse que fit sainte Luce au tyran qui la menaçoit
de la faire mener au bourdeau.»Si vous me faites, dit-elle, forcer, ma
chasteté recevra double couronne.»