la groisse, y en adjousta autres belles paroles et prégnantes, si bien
que tout servit, et par ainsi l'accord fut fait, et furent ensemble
mieux que devant, vivants en toute franchise et bonne amitié; dont
pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débausche et le
débat, ne l'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire) comme il en
avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l'endroit de sa femme
et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si
grand coeur comme il l'avoit tenu auparavant, encore que, dans son
ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne patist point pour luy
avoir fait plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et
trouver qu'elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le
remettre en faveur.
Oh! qu'il y a de pareils exemples à celuy-cy, et encore à un d'une
grande dame qui sauva la vie à son mary, qui avoit esté jugé à mort en
pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles
versations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma
après toute sa vie.
--J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant esté jugé
d'avoir la teste tranchée, si qu'estant déjà sur l'eschaffault sa grace
survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue, et,
descendant de l'eschaffault, il ne dit autre chose sinon: «Dieu sauve le
bon c.. de ma fille, qui m'a si bien sauvé!»
--Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha
quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il
estoit estroitement prisonnier, permit à sa femme de coucher avec un
gentilhomme fort riche qui lui promit de l'acquitter de son debte.
Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à
plusieurs femmes, veufves et filles, qui pour rachepter leurs pères,
parents et marys voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur force
inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de
la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d'autres,
jusques à gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les
bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soutenir un long
siége et reprendre une place. J'en conterois cent sujets, pour ne
craindre pour eux à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-il
arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.
Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelques fois cocu,
puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de
rembarquement de faveurs, grandeurs et dignitez et biens, que j'en
cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs, qui se sont bien
avancés par la beauté et par le devant de leurs femmes?
Je ne veux offenser personne; mais j'oserois bien dire que je tiens
d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes
les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.
--Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'ordre à son
mary, et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la
chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle
estoit de plaisante compagnie, et rencontroit très-bien). «Ha! mon amy,
que tu eusses couru long-temps fauvettes avant que tu eusses eu ce
diable que tu portes au col.»
--J'en ay ouy parler d'un grand du temps du roy François, lequel ayant
receu l'ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la
Chastaigneraye mon oncle, et luy dit: «Ha! que vous voudriez avoir cet
ordre pendu au col aussi bien comme moy!» Mon oncle, qui estoit prompt,
haut à la main, et scalabreux s'il en fut onc, lui respondit:
«J'aymerois mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du trou que
vous l'avez eu.» L'autre ne luy dit rien, car il savoit bien à qui il
avoit à faire.
--J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et
porté en sa maison la patente d'une des grandes charges du pays où il
estoit, que son prince lui avoit octroyée par la faveur de sa femme, il
ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme
avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans
soupçons. Il monstra bien par-là sa générosité, qu'il avoit toute sa vie
manifestée: toutes fois il l'accepta, après avoir fait chose que je ne
veux dire.
Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevaliers que
les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre;
n'estoit que je ne veux mesdire, ny faire escandale. Et si elles leur
ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.
J'en cognois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme à la
Cour, qui estoit très-belle; et, en moins de deux ans, ils se remirent
et devinrent fort riches.
--Encore faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en
biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble: ainsi que l'on
dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de
donner tout ce qu'elle pouvoit à Loüis duc d'Orléans, luy qui estoit si
grand et si puissant seigneur, et frère du Roy, et tirer de son mary
tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre, et fut
contraint de vendre sa comté de Bloys audit M. d'Orléans, lequel, pensez
qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesmes que sa sotte
femme luy avoit donnée. Sotte bien estoit-elle, puisqu'elle donnoit à
plus grand que soy; et pensez qu'après il se moqua et de l'une et de
l'autre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage
et peu constant en amours.
--Je cognois une grande dame, laquelle estant venuë fort amoureuse d'un
gentilhomme de la Cour, et luy par conséquent joüissant d'elle, ne luy
pouvant donner d'argent, d'autant que son mari luy tenoit son trésor
caché comme un prestre, lui donna la plus grande partie de ses
pierreries, qui montoient à plus de trente mille escus; si bien qu'à la
Cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir, puisqu'il avoit force pierres
amassées et accumulées; et puis après, estant venue et escheue à elle
une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille
escus, elle ne les garda guères que son gallant n'en eust sa bonne part.
Et disoit-on que si cette succession ne luy fust eschuë, ne sçachant que
luy pouvoir plus donner, luy eust donné jusques à sa robe et chemise; en
quoy tels escroqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer,
d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance de ces pauvres
diablesses martelées et encapriciées; car la bourse estant si souvent
revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure, ni en son estre,
comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et
preste à y pescher qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y
sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré,
vint quelque temps après à mourir; et toutes ses hardes, à la mode de
Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan, qui furent
appréciées à cela, et recognuës pour les avoir veuës à la dame par
plusieurs personnes, non sans grande honte de la dame.
--Il y eut un grand prince, qui aymant une fort honneste dame, fit
achepter une douzaine de boutons de diamants très-brillants, et
proprement mis en oeuvre avec leurs lettres égyptiennes et
hiéroglyfiques, qui contenoient leur sens caché, dont il en fit un
présent à sadite maistresse, qui, après les avoir regardées fixement,
lui dit qu'il n'en estoit meshuy plus besoin à elle de lettres
hiéroglyfiques, puisque les escritures estoient des-jà accomplies entre
eux deux, ainsi qu'elles avoient esté entre cette dame et le gentil
homme de cy-dessus.
J'ai cogneu une dame qui disoit souvent à son mary qu'elle l rendroit
plustost coquin que cocu; mais ces deux mots tenant de l'équivoque, un
peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et en son mary ces deux
belles qualitez.
--J'ai bien cogneu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n'ont
pas ainsi fait: car elles ont plus tenu serré la bourse de leurs escus
que de leur gentil corps: car, encor qu'elles fussent très-grandes
dames, elles ne vouloient donner que quelques bagues, quelques faveurs,
et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour
porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.
--J'en ay cogneu une grande qui a esté fort copieuse et liberale en
cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses
serviteurs estoit de cinq cents escus, de mille et de trois mille, où il
y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de
chiffres, de lettres hiérogiyfiques et belles inventions, que rien au
monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ces présents,
après les avoir faits, ne fussent cachés dans des coffres ni dans des
bourses, comme ceux de plusieurs autres dames, mais qu'ils parussent
devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant
sur sa belle commémoration, et que tels présents en argent sentoient
plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas
leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien
quelques belles bagues de riches pierreries; car ces faveurs et
escharpes ne se portent pas communément, si-non en un beau et bon
affaire; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus
ordinairement compagnie à celuy qui la porte.
--Certes un gentil cavalier et de noble coeur doit estre de cette
généreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez
qui la font reluire, que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en
elle.
Quant à moy, je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnestes
dames, et non des moindres; mais si j'eusse voulu prendre d'elles ce
qu'elles m'ont présenté, et en arracher ce que j'eusse pu, je serois
riche aujourd'huy, ou en bien, ou en argent, ou en meubles, de plus de
trente mille escus que je ne suis; mais je me suis toujours contenté de
faire paroistre mes affections, plus par ma générosité que par mon
avarice.
Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans
la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien
aussi dans celle de l'homme, mais il faut en cela peser tout; car, tout
ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse
de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l'homme soit si
discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit, et
faut que la loy en soit égale et mesurée en cela.
--J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l'amour de leurs
maistresses par l'importunité de leurs demandes et avarices, et que les
voyaus si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en
défaisoient gentiment et les plantoient là, ainsi qu'il estoit très-bien
employé.
Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de
convoitise charnelle que pécuniaire; car quand la dame seroit par trop
libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus
marry cent fois que de dix mille libéralitez qu'elle feroit de son
corps.
Or, il y a des cocus qui se font par vengeance: cela s'entend que
plusieurs qui haïssent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres,
desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux
en faisant l'amour à leurs femmes, et les corrompent en les rendant
gallants cocus.
--J'ai cogneu un grand prince, lequel ayant receu quelques traits de
rébellion par un sien sujet grand seigneur, et ne se pouvant vanger de
luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il ne le
pouvoit aucunement attraper; sa femme estant un jour venue à sa Cour
solliciter l'accord et les affaires de son mary, le prince luy donna une
assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là
auprès; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquels il jouit fort
facilement sur l'heure sans grande résistance, car elle estoit de fort
bonne composition: et ne se contenta de la repasser, mais à d'autres la
prostitua, jusques aux valets-de-chambre; et par ainsi disoit le prince
qu'il se sentoit bien vangé de son sujet, pour luy avoir ainsi repassé
sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, puisqu'il
vouloit faire du petit roy et du souverain; au lieu qu'il vouloit porter
couronne de fleurs de lys[23], il lui en falloit bailler une belle de
cornes.
Ce mesme prince en fit de mesmes par la suasion de sa mère, qu'il joüist
d'une fille et princesse; sçachant qu'elle devoit espouser un prince qui
lui avoit fait desplaisir et troublé l'Estat de son frère bien fort, la
dépucella et en joüit bravement, et puis dans deux mois fut livrée audit
prince pour pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fit
fort douce en attendant une autre plus rude, qui vint puis après[24].
--J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame
et de bon lieu, lui demandant la récompense de ses services et amours,
elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en donneroit pas pour un
double, d'autant qu'elle estoit très-asseurée qu'il ne l'aymoit tant
pour cela, et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beauté,
comme il disoit, sinon qu'en joüissant d'elle il se vouloit vanger de
son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit
avoir ce contentement dans son ame, et s'en prévaloir puis après; mais
le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de
deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit
cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle lui
avoit tousjours refusé, l'asseurant que si du commencement de leurs
amours elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projettée en luy par
ce moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin;
car son naturel estoit de l'aymer et favoriser. Voyez comme cette dame
se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point à faire
ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour
ses mérites et non pour le seul sujet de vindicte.
--Feu M. de Gua, un des parfaits et gallants gentilshommes du monde en
tout, me convia à la Cour un jour d'aller disner avec luy; il avoit
assemblé une douzaine des plus sçavants de la Cour, entre autres M.
l'esvesque de Dole, de la maison d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard,
de Baïf, Desportes, d'Aubigny (ces deux sont encore en vie, qui m'en
pourroient démentir), et d'autres desquels ne me souviens, et n'y avoit
homme d'espée que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de
l'amour et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du
bien et du mal qu'il apportoit en sa joüissance, après que chacun eut
dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain
bien de cette joüissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de
tous ces grands personnages d'en faire un quatrain _impromptu_; ce
qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer icy, sur lesquels
M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.
Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre
deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour
la haine qu'ils luy portoient; car leurs femmes estoient très-belles:
mais en cela il en tiroit double plaisir, la vengeance et le
contentement. J'ay cogneu force gens qui se sont revangez et délectez en
cela, et si ont eu cette opinion.
--J'ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affirmant
que quand leurs marys les avoient maltraitées et rudoyées et tansées ou
censurées, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur
plus grande délectation estoit de les faire cornards, et en les faisant
songer à eux, les brocarder, se moquer et rire d'eux avec leurs amis,
jusques-là de dire qu'elles en entroient davantage en appétit et certain
ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire.
--J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme, à laquelle estant
demandé une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle
respondit: «Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battuë
ny menacée?» Comme voulant dire que, s'il eust fait l'un des deux, son
champion de devant en eust tost fait la vengeance.
--Et quant à la mocquerie, j'ay cogneu une fort belle et honneste dame,
laquelle estant en ces doux altères de plaisirs, e en ces doux bains de
délices et d'aise avec son amy, il lui advint qu'ayant un pendant
d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme
on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et
follastrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain: «Voyez comme nature
est très-bien prévoyante; car pour une corne que j'ai rompue, j'en fais
icy une douzaine d'autres à mon pauvre cornard de mary, pour s'en parer
un jour d'une bonne feste, s'il veut.»
Une autre ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict, vint
voir son amy avant se coucher; et ainsi qu'il luy eut demandè où estoit
son mary, elle luy respondit: «Il garde le lict et le nid du cocu, de
peur qu'un autre n'y vienne pondre; mais ce n'est pas à son lict, ny à
ses linceuls, ny à son nid que vous en voulez, c'est à moy qui vous suis
venue voir, et l'ay laissé là en sentinelle, encore qu'il soit bien
endormy.»
--A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte d'un gentilhomme de
valeur, que j'ai cogneu, lequel un jour venant en question avec une fort
honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière
d'injure, si elle avoit jamais fait de voyage à Saint-Mathurin[25].
«Ouy, dit-elle; mais je ne pus jamais entrer dans l'église, car elle
estoit si pleine et si bien gardée de cocus, qu'ils ne m'y laissèrent
jamais entrer: et vous qui estiés des principaux, vous estiez au clocher
pour faire la sentinelle et advertir les autres.»
J'en conterois mille autres risées, mais je n'aurois jamais fait: si
espère-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.
--Il y a des cocus qui sont debonnaires, qui d'eux-mesmes se convient à
cette feste de cocuage; comme j'en ai cogneu aucuns qui disoient à leurs
femmes: «Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, il nous vient
souvent visiter, mais c'est pour l'amour de vous, mamie. Faites-luy
bonne chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son accointance
nous peut beaucoup servir.»
D'autres disent à aucuns: «Ma femme est amoureuse de vous, elle vous
ayme; venez la voir, vous lui ferez plaisir; vous causerez et deviserez
ensemble, et passerez le temps.» Ainsi convient-ils les gens à leurs
despens.
Comme fit l'empereur Adrian, lequel estant un jour en Angleterre (ce dit
sa vie) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme,
l'imperatrice Sabine, faisoit l'amour, à toutes restes à Rome, avec
force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant
escrit une lettre de Rome en hors à un gentilhomme romain qui estoit
avec l'empereur en Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oubliée et
qu'il ne faisoit plus compte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible
qu'il n'eust quelques amourettes par de-là, et que quelque mignone
affettée ne l'eust espris dans les lacs de sa beauté; celle lettre
d'avanture tomba entre les mains d'Adrian, et comme ce gentilhomme,
quelques jours après, demanda congé à l'Empereur sous couleur de vouloir
aller jusques à Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian
luy dit en se jouant: «Eh bien, jeune homme, allez-y hardiment, car
l'impératrice ma femme vous y attend en bonne dévotion.» Quoy voyant le
Romain, et que l'Empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit
fort mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuit après et
s'enfuit en Irlande.
Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela, comme l'Empereur luy-mesme
disoit souvent, estant abreuvé à toute heure des amours desbordés de sa
femme: «Certainement si je n'estois empereur, je me serois bientost
défait de ma femme, mais je ne veux monstrer mauvais exemple.» Comme
voulant dire que n'importe aux grands qu'ils soient-là logés, aussi
qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands!
laquelle aucuns d'eux ont pratiquée, mais non pour ces raisons. Voilà
comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu.
--Le bon Marc Aurele, ayant sa femme Faustine une bonne vesse, et luy
estant conseillé de la chasser, il respondit: «Si nous la quittons, il
faut aussi quitter son douaire, qui est l'empire; et qui ne voudroit
estre cocu de mesme pour un tel morceau, voire moindre?»
Son fils Antoninus Verus, dit Commodus, encore qu'il devint fort cruel,
en dit de mesme à ceux qui luy conseilloient de faire mourir ladite
Faustine sa mère, qui fut tant amoureuse et chaude après un gladiateur,
qu'on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusques à ce qu'on
s'advisast de faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son
sang.
--Force marys ont fait et font de mesme que ce bon Marc Aurele, qui
craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d en perdre les
grands biens qui en procedent, et ayment mieux estre riches cocus à si
bon marché qu'estre coquins.
--Mon Dieu! que j'ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoient jamais de
convier leurs parents, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs
femmes, jusques à leur faire festins pour mieux les y attirer; et y
estant, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs
cabinets, et puis s'en aller et leur dire: «Je vous laisse ma femme en
garde.»
--J'en ay cogneu un de par le monde, que vous eussiés dit que toute sa
félicité et contentement gisoit à estre cocu, et s'estudioit d'en
trouver les occasions, et surtout n'oublioit ce premier mot: «Ma femme
est amoureuse de vous; l'aymez-vous autant qu'elle vous aime?» Et quand
il voyoit sa femme avec son serviteur, bien souvent il emmenoit la
compagnie hors de la chambre pour s'aller pourmener, les laissant tous
deux ensemble, leur donnant beau loisir de traitter leurs amours; et si
par cas il avoit à faire à tourner prestement en la chambre, dès le bas
du degré il crioit haut, il demandoit quelqu'un, il crachoit ou il
toussoit, afin qu'il ne trouvast les amants sur le fait; car volontiers,
encore qu'on le sçache et qu'on s'en doute, ces vues et surprises ne
sont guières agréables ny aux uns ny aux autres.
Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis, et le maistre
masson luy ayant demandé s'il ne le vouloit pas illustrer de corniches,
il respondit: «Je ne sçay que c'est que corniches; demandez-le à ma
femme, qui le sçait et qui sçait l'art de géométrie; et ce qu'elle dira
faites-le.»
--Bien fit pis un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à
un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante-cinq mille en
or et argent, et pour les cinq restants il prit une corne de licorne;
grande risée pour ceux qui le sceurent. «Comme, disoient-ils, s'il
n'avoit assez de cornes chez soy sans y adjouster celle-là.»
--J'ay cogneu un très-grand seigneur, brave et vaillant, lequel vint à
dire à un honneste gentilhomme qui estoit fort son serviteur, en riant
pourtant: «Monsieur un tel, je ne sçay ce que vous avez fait à ma femme,
mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait que
parler de vous, et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute response
je luy dis que je vous connois plustost qu'elle, et sçay vos valeurs et
vos mérites, qui sont grands.» Qui fut estonné, ce fut ce gentilhomme,
car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras à vespres, où la
Reyne alloit. Toutes-fois le gentilhomme s'asseura tout d'un coup et luy
dit: «Monsieur, je suis très-humble serviteur de madame vostre femme, et
fort redevable de la bonne opinion qu'elle a de moi, et l'honore
beaucoup; mais je ne luy fais pas l'amour (disoit-il en bouffonnant),
mais je luy fais bien la cour par vostre bon advis que vous me donnastes
dernierement; d'autant qu'elle peut beaucoup à l'endroit de ma
maistresse, que je puis espouser par son moyen, et par ainsi j'espère
qu'elle m'y sera aidante.»
Ce prince n'en fit plus autre semblant, si-non que de rire et
admonester le gentilhomme de courtiser sa femme plus que jamais, ce
qu'il fit, estant bien-aise sous ce prétexte de servir une si belle dame
de prince, laquelle luy faisoit bien oublier son autre maistresse qu'il
vouloit espouser, et ne s'en soucier guières, si-non que ce masque
bouchoit et déguisoit tout.