--Bocace dit un proverbe qui couroit de son temps, que _bouche baisée_,

d'autres disent _fille f...., ne perd jamais sa fortune, mais bien la

renouvelle, ainsi que fait la lune_; et ce proverbe allegue-t-il sur un

conte qu'il fait de cette fille si belle du sultan d'Égypte, laquelle

passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns après

les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut

rendue au roy Garbe toute vierge, cela s'entend prétendue, aussi bien

que quand elle lui fut du commencement compromise, et n'y trouva rien à

dire, encor bien aise: le conte en est très-beau.

--J'ay ouy dire à un grand qu'entre aucuns grands, non pas tous

volontiers, on n'arregarde à ces filles-là, bien que trois ou quatre

les ayent passé par les mains et par les piques avant leur estre marys:

et disoit cela sur un propos d'un seigneur qui estoit grandement

amoureux d'une grande dame, et un peu plus qualifiée que lui, et elle

l'aimoit aussi; mais il survint empeschement qu'ils ne s'espousèrent

comme ils pensoient et l'un et l'autre, surquoy ce gentilhomme grand,

que je viens de dire, demanda aussi-tost: «A-t-il monté au moins sur la

petite bête?» Et ainsi qu'il lui fust respondu que non à son advis,

encor qu'on le tinst: «Tant pis, répliqua-t-il, car au moins et l'un et

l'autre eussent eu ce contentement, et n'en fust esté autre chose.» Car

parmy les grands, on n'arregarde à ces reigles et scrupules de pucelage,

d'autant que pour ces grandes alliances il faut que tout passe; encores

trop heureux sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.

--Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laissé en

une bonne ville que je nommerois bien une fille dont venoit d'accoucher

une fille de très-bonne maison; si fut donnée en garde à une pauvre

femme de ville pour la nourrir et avoir soin d'elle, et luy fut avancé

deux cents écus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la

gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint très-belle et

s'abandonna; car sa mère oncques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois

se maria avec un très-grand. Ah! que j'en ai cogneu de tels et telles où

l'on n'y a advisé en rien!

--J'ouys une fois, estant en Espagne, conter qu'un grand seigneur

d'Andalousie ayant marié une sienne soeur avec un autre fort grand

seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consomné il

luy dit: «_Senor hermano, agora que soys cazado con my hermana, y

l'haveys bien godida solo, jo le hago saber que siendo hija, tal y tal

gozaron d'ella. De lo passado no tenga cuydado, que poca cosa es. Del

futuro guardate, que mas y mucho a vos tota_[19].» Comme voulant dire

que ce qui est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il faut

se garder de l'advenir, car il touche plus à l'honneur que le passé.

Il y en a qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien cocus par

herbe comme par la gerbe, en quoy il y a de l'apparence.

--J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger, lequel ayant une

fille des plus belles du monde, et estant recherchée en mariage d'un

autre grand seigneur qui la méritoit bien, luy fut accordée par le père;

mais avant qu'il la laissast jamais sortir de la maison, il en voulut

taster, disant qu'il ne vouloit laisser si aisément une si belle monture

qu'il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n'eust monté

dessus et sceu ce qu'elle sçauroit faire à l'avenir. Je ne sçay s'il est

vray, mais je l'ay ouy dire, et que non seulement luy en fit la preuve,

mais bien un autre beau et brave gentilhomme; et pourtant le mary par

après n'y trouva rien amer, sinon que tout sucre.

--J'ay ouy parler de mesme de force autres pères, et sur-tout d'un

très-grand, à l'endroit de leurs filles, n'en faisant non plus de

conscience que le cocq de la fable d'Esope, qui ayant esté rencontré par

le renard et menacé qu'il le vouloit faire mourir, donc sur ce le cocq,

rapportant tous les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la belle

et bonne poulaille qui sortoit de luy: «Ha! dit le renard, c'est-là où

je vous veux, monsieur le gallant, car vous estes si paillard que vous

ne faites difficulté de monter sur vos filles comme sur d'autres

poules;» et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et plitiq.

Je vous laisse donc à penser que peuveut faire aucunes filles avec leurs

amants; car il n'y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et

qu'il y en a que les pères, frères, cousins et parents ont fait de

mesme.

--De nos temps, Ferdinant, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage sa

tante, fille du roy de Castille, à l'age de treize à quatorze ans, mais

ce fut par dispence du pape. On faisoit lors difficulté si elle se

devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula,

qui débauscha et repassa toutes ses soeurs les unes après les autres,

par-dessus lesquelles et sur toutes il ayma extresmement la plus jeune,

nommée Drusille, qu'estant petit garçon il avoit dépucellée; et puis

estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la

luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme

légitime; tellement qu'estant une fois tombé malade, il la fit héritière

de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint à mourir, qu'il

regretta si très-tant, qu'il en fit crier les vacations de la justice

et cessation de tous autres oeuvres, pour induire le peuple d'en faire

avec luy un deuil public, et en porta long-temps longs cheveux et longue

barbe; et quand il haranguoit le sénat, le peuple et ses genres de

guerre, ne juroit jamais que par le nom de Drusille.

Pour quant à ses autres soeurs, après qu'il en fut saoul, il les

prostitua et abandonna à de grands pages qu'il avoit nourrys et cogneus

fort vilainement: encor, s'il ne ne leur eust fait aucun mal, passe,

puisqu'elles l'avoient accoustumé et que c'estoit un mal plaisant, ainsi

que je l'ay veu appeler tel à aucunes filles estant dévirginées et à

aucunes femmes prises à force; mais il leur fit mille indignités: il les

envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire

de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal-à-propos tout le grand

que Tibère lui avoit laissé; encor les pauvrettes, estants après sa mort

retournées d'exil, voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement

enterré sous quelques mottes, elles le firent désenterrer, le brusler et

enterrer le plus honnestement qu'elles purent: bonté certes grande de

soeurs à un frère si ingrat et dénaturé.

L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que _quando

messer Bernado el bacieco stà in colera, el in sua rabia non riceve

lege, et non perdona a nissuna dama_.

--Nous avons force exemples des anciens qui en ont fait de mesme. Mais

pour revenir à nostre discours, j'ay ouy conter d'un qui ayant marié une

belle et honneste demoselle à un sien amy, et se vantant qu'il lui avoit

donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans sur-ost et sans

malandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé, il luy fut

respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons:

«Tout cela est bon et vray si elle ne fust esté montée et chevauchée

trop tost, dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant.»

Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de marys, que si

telles montures bien souvent, n'avoient un si, ou à dire quelque chose

en elles, ou quelque deffectuosité ou deffaut ou tare, s'ils en auroient

si bon marché, et si elles ne leur cousteroient davantage? Ou bien, si

ce n'estoit pour eux, ou en accommoderoit bien d'autres qui le méritent

mieux qu'eux, comme ces maquignons qui se défont de leurs chevaux tarez

ainsi qu'ils peuvent; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s'en pouvant

deffaire autrement, les donnent à ces messieurs qui n'en sçavent rien,

d'autant (ainsi que j'ay ouy dire à plusieurs pères) que c'est une fort

belle défaite que d'une fille tarée, ou qui commence à l'estre, ou a

envie et apparence de l'estre.

Que je connois de filles de par le monde qui n'ont pas porté leur

pucelage au lict hymenean, mais pourtant qui sont bien instruites de

leurs mères, ou autres de leurs parentes et amies, très-sçavantes

maquerelles de faire bonne mine à ce premier assaut, et s'aident de

divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver

bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y avoit esté fait

breche.

La plus grande part s'aident à faire une grande résistance et défence à

cette pointe d'assaut, et à faire des opiniastres jusques à l'extrémité,

dont il y a aucuns marys qui en sont très-contents, et croyent fermement

qu'ils en ont eu tout l'honneur et fait la première pointe, comme braves

et déterminez soldats; et en font leurs contes lendemain matin, qu'ils

sont crestez comme petits cocqs ou jolets qui ont mangé force millet le

soir, à leurs compagnons et amys, et mesme possible à ceux qui ont les

premiers entré en la forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux

leur saoul, et avec les femmes leurs maistresses, qui se vantent d'avoir

bien joué leur jeu et leur avoir donné belle.

Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augures de

ces résistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles;

comme un que je sçay, qui, demandant à sa femme pourquoy elle faisoit

ainsy de la farouche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit

jusque-là, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à

aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur qu'il luy fist mal. Il lui

respondit: «Vous l'avez donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre

sans l'avoir enduré?» Mais elle, subtile, le niant, répliqua qu'elle

l'avoit ainsi ouy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté

mariées, et l'en avoient ainsi advisée: «Voilà de beaux advis et

entretiens,» dit-il.

--Il y a un autre remède que ces femmes s'advisent, qui est de monstrer

le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang

qu'espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur despucellement,

ainsi que l'on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la

fenestre ledit linge, en criant tout haut: _Virgen la tenemos_. Nous la

tenons pour vierge.

Certes, encore ay-je ouy dire dans Viterbe cette coustume s'y observe

tout de mesme: et d'autant que celles qui ont passé premièrement par les

picques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se

sont advisées, ainsi que j'ay ouy dire, et que plusieurs courtisanes

jeunes à Rome me l'ont assuré elles-mesmes, pour mieux vendre leur

virginité, de teindre ledit linge de gouttes de sang de pigeon, qui est

le plus propre de tous: et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit

un extrême contentement, et croit fermement que ce soit du sang virginal

de sa femme, et lui semble bien que c'est un gallant, mais il est bien

trompé.

Sur quoy je feray ce plaisant conte d'un gentilhomme, lequel ayant eu

l'esguillette nouée la première nuict de ses nopces, et la mariée, qui

n'estoit pas de ces pucelles très-belles et de bonne part, se doutant

bien qu'il dust faire rage, ne faillit, par l'advis de ses bonnes

compagnes, matrosnes, parentes et bonnes amies, d'avoir le petit linge

teint: mais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut tellement noué

qu'il ne put rien faire, encore qu'il ne tinst pas à elle à luy en faire

la monstre la plus belle et se parer au montoir le mieux qu'elle

pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement

de la diablesse, ainsi que les spectateurs, cachés à la mode

accoustumée, rapportoient, afin de cacher mieux son pucellage dérobé

d'ailleurs; mais il n'y eut rien d'exécuté.

Le soir, à la mode accoustumée, le réveillon ayant esté porté, il y eut

un quidam qui s'advisa, en faisant la guerre aux nopces, comme on fait

communément, de dérober le linge qu'on trouva joliment teint de sang,

lequel fust monstré soudain et crié haut en l'assistance qu'elle

n'estoit plus vierge, et que c'estoit ce coup que sa membrane virginale

avoit esté forcée et rompue: le mary, qui estoit assuré qu'il n'avoit

rien fait, mais pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion,

demeura fort estonné et ne sceut ce que vouloit dire ce linge teint,

si-non qu'après avoir songé assez, se douta de quelque fourbe et astuce

putanesques, mais pourtant n'en sonna jamais mot.

La mariée et ses confidentes furent aussi-bien faschées et estournées de

quoy le mary avoit fait faux-feu, et que leur affaire ne s'en portoit

pas mieux. De rien pourtant n'en fut fait aucun semblant jusques au bout

de huict jours, que le mary vint à avoir l'esguillette desnoüée, et fit

rage et feu, dont d'aise ne se souvenant de rien, alla publier à toute

la compagnie que c'estoit à bon escient qu'il avoit fait preuve de sa

vaillance et fait sa femme vraye femme et bien damée; et confessa que

jusques alors il avoit esté saisi de toute impuissance: de quoy

l'assistance sur ce subject en fit divers discours, et jetta diverses

sentences sur la mariée qu'on pensoit estre femme par son linge

teinturé; et s'escandalisa ainsi d'elle-mesme, non qu'elle en fust bien

cause proprement, mais son mary, qui par sa débolesse, flaquesse et

mollitude, se gasta luy-mesme.

--Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi à leur première nuict le

pucelage de leurs femmes s'ils l'ont conquis oui ou non par la trace

qu'ils y trouvent; comme un que je cognois, lequel, ayant espousé une

femme en secondes nopces, et luy ayant fait accroire que son premier

mary n'y avoit jamais touché par son impuissance, et qu'elle estoit

vierge et pucelle aussi bien qu'auparavant estre mariée, néanmoins il la

trouva si vaste et si copieuse en amplitude, qu'il se mit à dire: «Hé

comment! estes-vous cette pucelle de Marolle, si serrée et si estroite

qu'on me disoit! Hé! vous avez un grand empand, et le chemin y est

tellement grand et battu que je n'ay garde de m'esgarer.» Si fallut-il

qu'il passât par-là et le beust doux comme laict; car si son premier

mary n'y avoit point touché comme il estoit vray, il y en avoit bien eu

d'autres.

Que dirons-nous d'aucunes mères, qui, voyant l'impuissance de leurs

gendres, ou qui ont l'esguillette noüée ou autre défectuosité, sont les

maquerelles de leurs filles, et que, pour gaigner leur douaire, s'en

font donner à d'autres, et bien souvent engroisser, afin d'avoir les

enfants héritiers après la mort du père?

J'en cognois une qui conseilla bien cela à sa fille, et de fait n'y

espargna rien; mais le malheur pour elle fut que jamais n'en put avoir.

Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien faire à sa femme, attira un

grand laquais qu'il avoit, beau fils, pour coucher et dépuceler sa femme

en dormant, et sauver son honneur par-là; mais elle s'en aperçeut et le

laquais n'y fit rien, qui fut cause qu'ils plaidèrent long-temps:

finalement ils se démarièrent.

--Le roy Henry de Castille en fit de mesme, lequel, ainsi que raconte

Baptista Fulquosius[20], voyant qu'il ne pouvoit faire d'enfant à sa

femme, il s'aida d'un beau et jeune gentilhomme de sa Cour pour lui en

faire, ce qu'il fit; dont pour sa peine il lui fit de grands biens et

l'advança en des honneurs, grandeurs et dignitez: ne faut douter si la

femme ne l'en ayma et s'en trouva bien. Voilà un bon cocu.

--Pour ces esguilletes noüées, en fut dernièrement un procès en la cour

du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, trésorier, et sa femme, à

qui il ne pouvoit rien faire ayant eu l'esguillette noüée, ou autre

défaut, dont la femme, bien marrie, l'en appela en jugement. Il fut

ordonné par la Cour qu'ils seroient visitez eux deux par grands médecins

experts. Le mary choisit les siens et la femme les siens, dont en fut

fait un fort plaisant sonnet à la Cour, qu'une grande dame me list

elle-mesme, et me donna ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu'une

dame l'avoit fait, d'autres un homme. Le sonnet est tel:

SONNET.

Entre les médecins renommés à Paris

En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine,

Pour juger l'Imparfait de la coulpe androgyne,

Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.

De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix,

Le Court, l'Endormy, Pietre; et sa femme, plus fine,

Les quatre plus experts en l'art de médecine,

Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.

On peut par-là juger qui des deux gaignera,

Et si le Grand du Court victorieux sera,

Vigoureux d'Endormy, le Gros, Duret de Pietre.

Et de Bray n'ayant point ces deux de son costé,

Estant tant imparfait que mary le peut estre,

A faute de bon droit en sera débouté.

--J'ay ouy parler d'un autre mary, lequel la première nuict tenant

embrassée sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir,

que, s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de faire un petit

mobile tordion de remuement non accoustumé de faire aux nouvelles

mariées; il ne dit autre chose sinon: «Ah! j'en ay!» et continua sa

route. Et voilà nos cocus en herbe, dont j'en sçai une milliasse de

contes; mais je n'aurois jamais fait; et le pis que je vois en eux,

c'est quand ils espousent la vache et le veau, comme on dit, et qu'ils

les prennent toutes grosses.

Comme un que je sçay, qui, s'estant marié avec une fort belle et

honneste demoiselle, par la faveur et volonté de leur prince et

seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser,

au bout de huit jours elle vint à estre cogneuë grosse, aussi elle le

publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s'estoit tousjours

bien douté de quelques amours entre elle et un autre, lui dit: «Une

telle, j'ay bien mis dans mes tablettes le jour et l'heure de vos

nopces; quand on les affrontera à celuy et celle de vostre accouchement,

vous aurez de la honte.» Mais elle, pour ce dire, n'en fit que rougir un

peu, et n'en fut autre chose, si-non qu'elle tenoit toujours mine de

_dona da ben_.

Or il y a d'aucunes filles qui craignent si fort leur père et mère,

qu'on leur arracheroit plustot la vie du corps que le boucon puceau, les

craignant cent fois plus que leurs marys.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste demoiselle, laquelle,

estant fort pourchassée du plaisir d'amour de son serviteur, elle lui

respondit: «Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme,

sous cette courtine de mariage qui cache tout, et ventre enflé et

descouvert, nous y ferons à bon escient.»

--Un autre, estant fort recherchée d'un grand, elle luy dit: «Sollicitez

un peu nostre prince qu'il me marie bien-tost avec celui qui me

pourchasse, et me face vistement payer mon mariage qu'il m'a promis; le

lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, marché nul.»

--Je sçai une dame qui, n'ayant esté recherchée d'amours que quatre

jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary, dans six

après il en jouyt; pour le moins il s'en vanta, et estoit aisé de le

croire; car, ils se monstroient telle privauté qu'on eust dit que toute

leur vie ils avoient estés nourris ensemble; mesme il en dist des signes

et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi qu'ils continuèrent

leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privauté qui

leur donna occasion de venir là, ce fut que, pour porter une mascarade,

s'entrechangèrent leurs habillements; car il prit celui de sa

maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n'en fit que rire, et

aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.

Il fut fait une chanson à la Cour d'un mary qui fut marié le mardy et

fut cocu le jeudy: c'est bien avancer le temps.

--Que dirons-nous d'une fille ayant esté sollicitée longuement d'un

gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant nigaud et non digne

d'elle, et par l'advis de ses parents, pressée de l'espouser, elle fit

response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, et qu'il se

déportast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses parents;

car, s'ils la forçoient de l'espouser, elle le feroit plustost cocu.

Mais pourtant fallut qu'elle passast par-là, car la sentence luy fut

donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle

puissance, et mesme de ses parents.

La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive,

luy demanda ce qu'elle avoit, elle luy respondit toute en colère: «Vous

ne m'avez voulu jamais croire à vous oster de me poursuivre; vous sçavez

ce que je vous ay tousjours dit, que, si je venois par malheur à estre

vostre femme, que je vous ferois cocu, et je vous jure que je le feray

et vous tiendray parole.»

Elle n'en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes

et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n'y a pas

failli; et luy monstra qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint

bien sa parole.

Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme, puis qu'un

averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvénient où il

tomberoit. Et pourquoi ne s'en donnoit-il garde? Mais pour cela, il ne

s'en soucia pas beaucoup.

--Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost après estre mariées font

comme dit l'Italien: _Che la vacca, che e stata molto tempo ligata,

corre più che quella che hà havuto sempre piena libertà_[21].

Ainsi que fit la première femme de Baudoüin, roy de Jérusalem, que j'ay

dit ci-devant, laquelle, ayant esté mise en religion de force par son

mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers

Constantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit à tous

passants, allants et venants, tant gens-d'armes que pellerins vers

Jérusalem, sans esgard de sa royale condition; mais le grand jeûne

qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.

J'en nommerois bien d'autres. Or, voilà donc de bonnes gens de cocus

ceux-là, comme sont aussi ceux-là qui permettent à leurs femmes, quand

elles sont belles et recherchées de leur beauté, et les abandonnent

pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens.

Il s'en voit fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes,

lesquels s'en trouvent très-bien, car, de pauvres qu'ils auront esté, ou

pour engagement de leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de

guerres sont au tapis, les voilà remontez et aggrandis en grandes

charges par le trou de leurs femmes, où ils n'y trouvent nulle

diminution, mais plustost augmentation; for en une belle dame que j'ay

ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit

que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy

avoient mangée.

Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un coeur

chaste, et engendrent bien des cocus.

--J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger[22], lequel, ayant

esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande

expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant

laissé en la Cour de son maistre sa femme, l'une des belles de la

chrestienté, se mit à luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbranla, la

terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.

Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel

estat, bien marry et fasché contr'elle. Ne faut point demander comment

ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien

beau-frère.

Enfin elles furent telles qu'elle luy dit: «Monsieur, l'événement de

vostre voyage en est cause, qui a esté si mal receu de vostre maistre

(car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on

vous a tant prestez de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes,

que, sans que vostre seigneur se mist à m'aymer, vous estiez perdu; et,

pour ne vous laisser perdre, je me suis perdüe: il y va autant et plus

de mon honneur que du vostre; pour votre avancement, je ne me suis

espargnée la plus précieuse chose de moy: jugez donc si j'ay tant failly

comme vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, vostre honneur et

faveur y fust esté en bransle. Vous estes mieux que jamais; la chose

n'est si divulguée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur

cela, excusez-moi et me pardonnez.»

Vies des dames galantes · 第 5 / 39 段