chasse, et ses gentilshommes l'estant venu trouver à son lever, ainsi
qu'on le chaussoit, et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy
tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture
qu'elle n'eut le loisir de lever la main où elle estoit posée, que l'on
l'y vit à l'aise et la moitié de son corps; et en se riant, il dit à ces
messieurs qui estoient présents: «Hé bien, messieurs, ne vous ay-je pas
fait voir choses et autres de ma femme?» Laquelle fut si dépitée de ce
trait, qu'elle lui en voulut un mal extrême, et mesme pour la surprise
de cette main; et possible depuis elle le luy rendit bien.
--J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel, cognoissant qu'un sien
amy et parent estoit amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire
venir l'envie davantage, ou du dépit et désespoir qu'il pouvoit
concevoir de quoy il avoit une si belle femme et luy n'en tastoit point,
la lui monstra un matin, l'estant allé voir dans le lict tous deux
couchez ensemble à demye nue: et si fit bien pis, car il luy fit cela
devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust été à part;
encore prioit-il l'amy de bien voir le tout, et qu'il faisoit tout cela
à sa bonne grace. Je vous laisse à penser si la dame, par une telle
privauté de son mary, n'avoit pas occasion de faire à son amy l'autre
toute entière, et à bon escient, et s'il n'est pas bien employé qu'il en
portast les cornes.
--J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur, qui le faisoit ainsi à
sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa
prière et commandement, qui se délectoit à tel plaisir. Ne sont-ils pas
donc ceux-là coulpables, puis qu'ayant esté leurs propres maquereaux, en
veulent estre les bourreaux? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny
ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, à
propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla et dissuada nostre roy
Henry dernier, quand, à son retour de Pologne, il passa par la
Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville de Milan, lui alléguant
que le roy d'Espagne en pourroit prendre quelque ombre: mais ce ne fut
pas cela; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point,
et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté
d'une extrême envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droit
comme avoient fait ses prédécesseurs. Et voilà la vraye cause comme dit
un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit cette
encloëure: mais pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du
costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust
toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me fist cet honneur,
quand il fut de retour à Lyon, de me le dire: en quoi ne faut douter que
M. de Savoye ne fust plus Espagnol que François. J'estime les marys
aussi condamnables, lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de
leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupçon
qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent très-rudement,
jusques à attenter sur leurs vies.
--J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs
ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en destourna,
et le garantit d'estre massacré, dont depuis elle en a esté très-mal
recogneue, et traittée très-rigoureusement.
--J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en
justice pour avoir fait très-mal son devoir à secourir son général en
une bataille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni
secours; estant près d'estre sentencié et condamné d'avoir la teste
tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir la vie
sauve; sa femme, ayant parlé à un grand seigneur de par le monde, et
couché avec lui par la permission et supplication dudit mary, ce que
l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps l'exécuta, et luy
sauva la vie et la liberté. Du depuis il la traitta si mal que rien
plus. Certes, tels marys, cruels et enragés, sont très-misérables.
D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ils ont bien
sceu recognoistre le bien d'où il venoit, et honoroient ce bon trou
toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.
--Il y a encore une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentés
d'avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct
du trépas le sont encores: comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort
belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s'estoit point toujours
estudiée à luy seul. Ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit: «Ah! ma
mye, je m'en vais mourir, et plust à Dieu que vous me tinssiez
compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l'autre monde! ma
mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gré.» Mais la
femme qui estoit encore très-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le
voulut point suivre ny croire pour ce coup-là, et ne voulut faire la
sotte, comme nous lisons de Evadné, fille de Mars et de Thébé, femme de
Capanée, laquelle l'ayma si ardemment, que, lui estant mort, aussi-tost
que son corps fut jetté dans le feu, elle s'y jetta après toute vive, et
se brusla et se consuma avec luy, par une grande constance et force, et
ainsi l'accompagna à sa mort.
--Alceste fit bien mieux, car ayant sceu par l'oracle que son mary
Admète, roy de Thessalie, devoit mourir bien-tost si sa vie n'estoit
racheptée par la mort de quelque autre de ses amys, elle soudain se
précipita à la mort, et ainsi sauva son mary. Il n'y a plus meshuy de
ces femmes si charitables, qui veulent aller de leur gré dans la fosse
avant leurs marys, ni les suivre. Non, il ne s'en trouve plus: les mères
en sont mortes, comme disent les maquignons de paris des chevaux, quand
on n'en trouve plus de bons. Et voilà pourquoi j'estimois ce mary, que
je viens d'alléguer, mal-habile de tenir ces propos à sa femme, si
fascheux pour la convier à la mort, comme si c'eust été quelque beau
festin pour l'y convier. C'estoit une belle jalousie qui lui faisoit
parler ainsi, qu'il concevoit en soy du déplaisir qu'il pouvoit avoir
aux enfers là-bas, quand il verroit sa femme, qu'il avoit si bien
dressée, entre les bras d'un sien amoureux, ou de quelque autre mary
nouveau. Quelle forme de jalousie voilà, qu'il fallut que son mary en
fust saisi alors, et qu'à tous les coups il luy disoit, que s'il en
reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il avoit enduré: et, tant
qu'il a vescu, il n'en avoit point esté atteint, et luy laissoit faire à
son bon plaisir.
--Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme, luy qui d'autres-fois se fit
jadis tant signaler en la guerre sainte: estant sur le point de la mort,
et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Trypoly, il les pria
tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda à sa
femme; ce qu'ils firent. Pensez qu'il en avoit vu quelques approches
d'amour en son vivant; car elle pouvoit être aussi bonne vesse que sa
mère, la comtesse d'Anjou, laquelle, après que le comte de Bretagne
l'eut entretenuë longuement, elle vint trouver le roy de France
Philippes, qui la mena de mesme, et luy fit cette fille bastarde qui
s'appela Cicile, et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrede,
qui certes, par ses beaux exploits, ne méritoit d'être cocu.
--Un Albanois, ayant esté condamné de-là les Monts d'estre pendu pour
quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le
vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu,
qui estoit une très-belle femme et très-agréable. Ainsi donc qu'il lui
disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles
dents, et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant
interrogé pourquoi il avoit fait cette vilainie à sa femme, il respondit
qu'il l'avoit fait de belle jalousie, «d'autant, ce disoit-il, qu'elle
est très-belle, et pour ce après ma mort je sais qu'elle sera aussi-tost
recherchée et aussi-tost abandonnée à un autre de mes compagnons, car
je la cognois fort paillarde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. _Je
veux donc qu'après ma mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleure et
qu'elle soit affligée, si elle ne l'est par ma mort, au moins qu'elle le
soit pour estre défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le
plaisir que j'ay eu avec elle._» Voilà un terrible jaloux.
--J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentant vieux, caducs, blessés,
attenuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secretement
ont advancé les jours à leurs moitiés, mesmes quand elles ont esté
belles.
--Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font
mourir ainsi leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, sçavoir, s'il est
permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se doutent de la
cruauté et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de
gaigner le devant et de joüer à la prime, et, pour se sauver, les faire
joüer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre
monde.
J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon
Dieu, car tout meurtre est défendu, ainsi que j'ay dit, mais selon le
monde, prou: et ce fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que
d'estre prévenu: car enfin chacun doit estre curieux de sa vie; et,
puisque Dieu nous l'a donnée, la faut garder jusqu'à ce qu'il nous
appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y
aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer
soy-même, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les
envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche
d'Anurbruckt à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et
gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la
Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la
vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l'aide de son barbier,
l'estouffa et l'estrangla, dont le roy Charles septième luy en donna
aussi-tost sa grace, à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour
l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux
annales de France, et principalement celles de Guyenne.
De mesmes en fit une madame de la Borne, du regne du roy François
premier, qui accusa et deffera son mary à la justice de quelques folies
faites et crimes possible énormes qu'il avoit fait avec elle et autres,
le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher
la teste. J'ay ouy faire ce compte à ma grand-mère, qui a disoit de
bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.
--La reyne Jeanne de Naples première en fit de mesmes à l'endroit de
l'infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste
pour la raison que j'ay dit en son Discours; mais il pouvoit bien estre
qu'elle se craignoit de luy, et le vouloit despescher le premier: à quoy
elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand
elles se doutent de leurs galants.
J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont acquittées de
ce bon office, et sont eschappées par cette façon; et mesmes j'en ay
cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec son amy par son mary, il
n'en dit rien ny à l'un ny à l'autre, mais s'en alla courroucé, et la
laissa là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée et en grand
alteration. Mais la dame fut résolüe jusques là de dire: «Il ne m'a rien
dit ni fait pour ce coup, je crains qu'il me la garde bonne et sous
mine; mais, si j'estois asseurée qu'il me deust faire mourir,
j'adviserois à lui faire sentir la mort le premier.» La fortune fut si
bonne pour elle au bout de quelque temps, qu'il mourut de soy-mesme;
dont bien luy en prit, car oncques puis il ne luy avoit fait bonne
chere, quelque recherche qu'elle luy fist.
--Il y a encore une autre dispute et question sur ces fous et enragés
marys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ils se doivent
prendre et venger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amants.
Il y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe
italien qui dit que _morta la bestia, morta la rabbia ò veneno_[16]:
pensans, ce leur semble, estre bien allégés de leur mal quand ils ont
tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont
mordus et picqués de l'escorpion: le plus souverain remede qu'ils ont,
c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'appliquer sur la
morsure ou playe qu'il a faite; et disent volontiers et coustumièrement
que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J'entends des grandes
dames et de haute guise, et non des petites, communes et de basse
marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez,
commandements et paroles, qui attacquent les escarmouches, et que les
hommes ne les font que soustenir; et que plus sont punissables ceux qui
demandent et lèvent guerre, que ceux qui la deffendent; et que bien
souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans
l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours,
ainsi qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontière il
est fort mal-aisé d'y faire entreprise ni surprise, s'il n'y a quelque
intelligence sourde parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous y
poussent, attirent, ou leur tiennent la main.
Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur
faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à
aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l'exécutent à quelque prix
que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans,
et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour
ce en effacer leur beauté, qui est cause qu'elles désirent en guérir et
en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette[17], comme on
dit.
Certes j'ai cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les
premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur
divers sujets; les unes pour les voir beaux, braves, vaillants et
agréables; les autres pour en escroquer quelque somme de dinari;
d'autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille
d'or et d'argent, ainsi que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de
difficulté d'en tirer comme un marchand de sa denrée (aussi dit-on que
femme qui prend se vend); d'autres pour avoir de la faveur en Cour;
autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cogneues
qui, n'ayant pas bon droit, le faisoient bien venir par leur cas et par
leurs beautez; et d'autres pour en tirer la suave substance de leur
corps.
--J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi
elles les suivoient ou couroient à force, et dont le monde en portoit la
honte pour elles.
J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le
monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs
de leurs dames, cette-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en
nommerois bien les couleurs, mais elles feroient une trop grande
descouverte.
J'en ay cogneu une autre de laquelle le mary ayant fait un affront à son
serviteur en un tournoy qui fut fait à la Cour, cependant qu'il estoit
en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla de dépit,
en homme, et alla trouver son amant et lui porter pour un moment son
cas, tant elle en estoit si amoureuse qu'elle en mouroit.
--J'ai cogneu un honneste gentilhomme, et des moins deschirez de la
Cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste
dame s'il en fut oncques, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de
sujets de son costé, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de
raisons et respects; cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à
quelque hasard que ce fust elle en avoit jetté le dé, ce disoit-elle;
elle ne cessa jamais de l'attirer tout à soy par les plus belles paroles
de l'amour qu'elle peut dire, dont entr'autres estoit celle-cy:
«Permettez au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et ne
arregardez à mes mérites, mais a mes affections et passions,» encore
certes qu'elle emportast le gentilhomme au poids en perfections.
Là-dessus qu'eust pu faire le gentilhomme, sinon l'aymer puis qu'elle
l'aymoit, et la servir, puis demander le salaire et récompense de son
service, qu'il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu'on
le paye?
J'alleguerois une infinité de telles dames plustost recherchantes que
recherchées. Voilà donc pourquoy elles ont eu plus de coulpe que leurs
amants; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent
jamais qu'elles n'en viennent au bout et ne l'attirent par leurs regards
attirans, par leur beautez, par leurs gentilles graces qu'elle
s'estudient à façonner en cent mille façons, par leurs fards
subtillement appliqués sur leur visage si elles ne l'ont beau, par leurs
beaux artiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien
accommodées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs
paroles friandes et à demy lascives, et puis par leurs gentils et
follastres gestes et privautez, et par présents et dons; et voilà
comment ils sont pris, et estant ainsi pris, il faut qu'ils les
prennent; et par ainsi dit-on que leurs marys doivent se venger sur
elles.
D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus
ny moins que sur ceux qui assiégent une ville; car ce sont eux qui
premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers
recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent
gabionnades et cavalliers et font les tranchées, premiers font les
batteries ou premiers vont à l'assaut, premiers parlementent: ainsi
dit-on des amants.
Car comme les plus hardis, vaillants et résolus assaillent le fort de
pudicité des dames, lesquelles, après toutes les formes d'assaillement
observées par grandes importunités, sont contraintes de faire le signal
et recevoir leurs doux ennemys dans leurs forteresses: en quoy me semble
qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit bien; car se défaire d'un
importun est bien mal aisé sans y laisser du sien; aussi que j'en ay veu
plusieurs qui, par longs services et persévérances, ont jouy de leurs
maistresses, qui dès le commencement ne leur eussent donné, pour manière
de dire, leur cul à baiser; les contraignant jusques-là, au moins
aucunes, que, la larme à l'oeil, leur donnoient de cela ny plus ny
moins comme l'on donne à Paris bien souvent l'aumosne aux gueux de
l'hostière, plus par leur importunité que de dévotion ny pour l'amour de
Dieu: ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées
que pour estre amoureuses, et mesmes à l'endroit d'aucuns grands,
lesquels elles craignent et n'osent leur refuser à cause de leur
autorité, de peur de leur desplaire et en recevoir puis après de
l'escandale, ou un affront signalé, ou plus grand descriement de leur
honneur, comme j'en ay veu arriver de grands inconvénients sur ces
sujets.
Voylà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au
meurtre et mauvais traitements de leurs femmes, n'y doivent estre si
prompts, mais premièrement faire une enqueste sourde de toutes choses,
encore que telle cognoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette à
s'en gratter la teste qui leur en demange, et mesmes qu'aucuns,
misérables qu'ils sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.
--Ainsi que j'ai cogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une
fort belle et honneste dame; il en quitta l'entretien pour le mettre à
une autre femme qu'on tenoit pour courtisane de réputation, d'autres que
c'estoit une dame d'honneur qu'il avoit débauschée; et ne se contentant
de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c'estoit en une chambre
basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict; et lorsqu'il
vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant du tort qu'il luy
faisoit, mais, par une risée et moquerie, avec une demye pique il
frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s'escrioit à sa femme:
«Brindes, ma femme.» Ce desdain et mespris dura quelques jours, et
fascha fort à sa femme, qui, de desespoir et vengeance, s'accosta d'un
fort honnête gentilhomme à qui elle dit un jour privement: «Un tel, je
veux que vous joüissiez de moi, autrement, je scay un moyen pour vous
ruiner.» L'autre, bien content d'une si belle adventure, ne la refusa
pas. Parquoy, ainsi que son mary avoit sa mie entre les bras, et elle
aussi son amy, ainsi qu'il lui crioit _brindes_, elle luy respondoit de
mesmes, _et may à vous_, ou bien, _je m'en vais nous pleiger_. Ces
_brindes_ et ces paroles et responses, de telle façon et mode qu'ils
s'accommodoient en leurs montures, durèrent assez longtemps, jusques à
ce que ce prince, fin et douteux, se douta de quelque chose; et y
faisant faire le guet, trouva que sa femme le faisoit gentiment cocu, et
faisoit _brindes_ aussi bien que luy par revange et vengeance. Ce
qu'ayant bien au vray cogneu, tourna et changea sa comédie en tragédie;
et l'ayant pour la dernière fois confiée à son _brindes_, et elle luy
ayant rendu sa response et son change, monta soudain en haut, et ouvrant
et faussant la porte, entre dedans et luy remonstre son tort; et elle de
son costé luy dit: «Je sçay bien que je suis morte: tüe-moi hardiment;
je ne crains point la mort, et la prens en gré puisque je me suis vengée
de toy, et que je t'ay fait cocu et bec cornu, toy m'en ayant donné
occasion, sans laquelle je ne me fusse jamais forfaitte, car je t'avois
voüé toute fidélité, et je ne l'eusse jamais violée pour tous les beaux
sujets du monde: tu n'estois pas digne d'une si honneste femme que moy.
Or tüe-moi donc à st'heure; et, si tu as quelque pitié en ta main,
pardonne, je te prie, à ce pauvre gentilhomme, qui de soy n'en peut
mais, car je l'ay appelé à mon ayde pour ma vengeance.» Le prince par
trop cruel, sans aucun respect les tue tous deux. Qu'eust fait là dessus
cette pauvre princesse sur ces indignitez et mespriz de mary, si-non, à
la desesperade pour le monde, faire ce qu'elle fit? D'aucuns
l'excuseront, d'autres l'accuseront, et il y a beaucoup de pièces et
raisons à rapporter là-dessus.
--Dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, y a celle et
très-belle de la reyne de Naples, quasi pareille à celle-cy, qui de
mesme se vengea du Roy son mary; mais la fin n'en fut si tragique.
--Or laissons là ces diables et fols enragés cocus, et n'en parlons
plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d'autant que je n'aurois
jamais fait si je voulois tous descrire, aussi que subject n'en est beau
ny plaisant.
Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons de douce
humeur, d'agréable fréquentation et de sainte patience, débonnaires,
traittables, fermant les yeux, et bons hommenas.
Or de ces cocus il y en a qui le sont en herbe, il y en a qui le sçavent
avant se marier, c'est-à-dire que leurs dames, veufves et demoiselles,
ont fait le sault; et d'autres n'en sçavent rien, mais les espousent sur
leur foy, et de leurs pères et mères, et de leurs parents et amys.
--J'en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de
filles qu'ils sçavoient bien avoir été repassées en la monstre d'aucuns
rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres; et
pourtant, ravys de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de
leur argent, qu'elles avoient gaigné au mestier amoureux, n'ont aucun
scrupule de les espouser. Je ne parleray point à st'heure que des
filles.
--J'ai ouy parler d'une fille d'un très-grand et souverain, laquelle
estant amoureuse d'un gentilhomme, se laissant aller à luy de telle
façon qu'ayant recueilli les premiers fruits de son amour, en fut si
friande qu'elle le tint un mois entier dans son cabinet, le nourrissant
de restaurents, de bouillons friands, de viandes délicates et
rescaldatives, pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance; et
ayant fait sous luy son premier apprentissage, continua ses leçons sous
luy tant qu'il vesquit, et sous d'autres: et puis elle se maria en l'age
de quarante-cinq ans à un seigneur[18] qui n'y trouva rien à dire, encor
bien-aise pour le beau mariage qu'elle luy porta.