--J'ai cogneu une fameuse courtisane à Rome, dite la Grecque, qu'un

grand seigneur de France avoit là entretenue. Au bout de quelque temps,

il luy prit envie de venir voir la France, par le moyen du seigneur

Bonusi[11], banquier de Lyon, Lucquois très-riche, de laquelle il estoit

amoureux; où estant elle s'enquit fort de ce seigneur et de sa femme,

et, entr'autres choses, si elle ne le faisoit point cocu, «d'autant,

disoit-elle, que j'ay dressé son mary de si bel air, et luy ay appris de

si bonnes leçons, que les luy ayant monstrées et pratiquées avec sa

femme, il n'est possible qu'elle ne les ait voulu monstrer à d'autres;

car nostre mestier est si chaud quand il est bien appris, qu'on prend

cent fois plus de plaisir de le monstrer et pratiquer avec plusieurs

qu'avec un.» Et disoit bien plus, que cette dame luy devoit faire un

beau présent et condigne de sa peine et de son sallaire, parce que,

quand son mary vint à son eschole premièrement, il n'y sçavoit rien, et

estoit en cela le plus sot, neuf et apprentif qu'elle vist jamais; mais

elle l'avoit si bien dressé et façonné, que sa femme devoit s'en trouver

cent fois mieux. Et de fait cette dame, la voulant voir, alla chez elle

en habit dissimulé, dont la courtisane s'en douta et luy tint tous les

propos que je viens de dire, et pires encore et plus débordés, car elle

estoit courtisane fort débordée. Et voilà comment les marys se forgent

les couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend des cornes; par

ainsi, abusant du saint mariage, Dieu les punit; et puis veulent avoir

leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ils sont cent fois plus

punissables. Aussi ne m'estonne-je pas si ce sainct docteur disoit que

le mariage estoit quasi une vraye espèce d'adultère: cela vouloit-il

entendre quand on en abusoit de cette sorte que je viens de dire. Aussi

a-t-on deffendu le mariage à nos prestres; car, venant de coucher avec

leurs femmes, et s'estre bien souillés avec elles, il n'y a point de

propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsi que j'ay ouy dire,

aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que non pas les ruffiens avec

les putains des bourdeaux, qui, craignant prendre mal, ne s'acharnent et

ne s'eschauffent avec elles comme les marys avec leurs femmes, qui sont

nettes et ne peuvent donner mal, au moins aucunes et non pas toutes; car

j'en ai bien cogneu qui leur en donnent aussi bien que leurs marys à

elles. Les marys, abusans de leurs femmes, sont fort punissables, comme

j'ay ouy dire à de grands docteurs, que les marys, ne se gouvernans avec

leurs femmes modestement dans leur lict comme ils doivent, paillardent

avec elles comme avec concubines; n'estant le mariage introduit que pour

la nécessité et procréation, et non pour le plaisir désordonné et

paillardise. Ce que nous sceut très-bien représenter l'empereur Cejonius

Commodus, dit autrement Anchus Verus[12], lorsqu'il dit à sa femme

Domitia Calvilla, qui se plaignoit à luy de quoy il portoit à des

putains et courtisanes et autres ce qu'à elle appartenoit en son lict,

et luy ostoit ses menues et petites pratiques: «Supportez, ma femme, luy

dit-il, qu'avec les autres je saoulle mes désirs, d'autant que le nom de

femme et de consorte est un nom de dignité et d'honneur, et non de

plaisir et de paillardise.» Je n'ay point encore leu ny trouvé la

response que luy fit là dessus madame sa femme l'impératrice; mais il ne

faut douter que, ne se contentant de cette sentence dorée, elle ne luy

respondit de bon coeur, et par la voix de la plus part, voire de

toutes les femmes mariées: «Fy de cet honneur, et vive le plaisir! Nous

vivons mieux de l'un que de l'autre.» Il ne faut non plus douter aussi

que la plus part de nos mariés aujourd'hui, et de tout temps, qui ont de

belles femmes, ne disent pas ainsi; car ils ne se marient et lient, ny

ne prennent leurs femmes, sinon pour bien passer leur temps et bien

paillarder en toutes façons, et leur enseigner des préceptes, et pour le

mouvement de leur corps, et pour les débordées et lascives paroles de

leurs bouches, afin que leur dormante Vénus en soit mieux esveillée et

excitée; et, après les avoir bien ainsi instruites et débauschées, si

elles vont ailleurs, ils les punissent, les battent, les assomment, et

les font mourir. Il y a aussi un peu de raison en cela, comme si

quelqu'un avoit débausché une pauvre fille d'entre les bras de sa mère,

et lui eust fait perdre l'honneur de sa virginité, et puis, après en

avoir fait sa volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement, en

toute chasteté: vrayment! car il en est bien temps, et bien à propos,

qui est celuy qui ne le condamne pour homme sans raison et digne d'estre

chastié? L'on en deust dire de mesme de plusieurs marys, lesquels, quand

tout est dit, débauschent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de

préceptes pour tomber en paillardise, que ne font leur propres amoureux:

car ils en ont plus de temps et loisir que es amans; et venans à

discontinuer leurs exercices, elles changent de main et de maistre, à

mode d'un bon cavalcadour, qui prend plus de plaisir cent fois de

monter à cheval, qu'un qui n'y entend rien.»Et de malheur, ce disoit

cette courtisane, il n'y a nul mestier au monde qui ne soit plus coquin,

ny qui désire tant de continue, que celuy de Vénus.» En quoy ces marys

doivent estre avertis de ne faire tels enseignements à leurs femmes, car

ils leur sont par trop préjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs

femmes leur jouer un faux-bon, qu'ils ne les punissent point, puisque

ç'ont esté eux qui leur en ont ouvert le chemin.

--Si faut-il que je fasse cette digression d'une femme mariée, belle et

honneste et d'estoffe, que je sçay, qui s'abandonna à un honneste

gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit à une honneste dame

que ce gentilhomme aymoit et entretenoit, que par amour. Pourquoy, ainsi

qu'il en jouissoit, la dame luy dit: «A cette heure, à mon grand

contentement, triomphe-je de vous et de l'amour que portez à une telle.»

Le gentilhomme lui respondit: «Une personne abattue, subjuguée et

foulée, ne sçauroit bien triompher.» Elle prend pied à cette réponse,

comme touchant à son honneur, et luy replique aussitôt: «Vous avez

raison.» Et tout-à-coup s'advise de désarçonner subitement son homme, et

se dérober de dessous luy; et changeant de forme, prestement et

agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevalier ou

gendarme romain ne fut si prompt et adextre de monter et remonter sur

ces chevaux désultoires, comme fut ce coup cette dame avec son homme; et

le manie de mesme en luy disant: «A st'heure donc puis-je bien dire qu'à

bon escient je triomphe de vous, puisque je vous tiens abattu sous moy.»

Voilà une dame d'une plaisante et paillarde ambition et d'une façon

estrange, comment elle la traitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde,

sujette fort à l'amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante

et si fière, et si brave de coeur, que, quand ce venoit-là, ne vouloit

jamais souffrir que son homme la montast et la mist sous soy et

l'abattist, pensant faire un grand tort à la générosité de son coeur,

et attribuant à une grande lascheté d'estre ainsi subjuguée et soumise,

en mode d'une triomphante conqueste ou esclavitude, mais vouloit

toujours garder le dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon pour

elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner à un plus grand que

soy, de peur qu'usant de son autorité et puissance, luy pust donner la

loy et la pust tourner, virer et föuller, ainsi qu'il luy eust pleu;

mais en cela, choisissoit ses égaux et inférieurs, auxquels elle

ordonnoit leur rang, leur assiette, leur ordre, et forme de combat

amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent major à ses gens le jour d'une

bataille; et leur commandoit de ne l'outrepasser, sur peine de perdre

leurs pratiques, aux uns son amour, et aux autres la vie, si que debout,

ou assis au conchés, jamais ne se purent prévaloir sur elle de la

moindre humiliation, ni submission, ni inclination, qu'elle leur eust

rendu et presté. Je m'en rapporte au dire et au songer de ceux et celles

qui ont traité telles amours, telles postures, assiettes et formes.

Cette dame pouvoit ordonner ainsi, sans qu'il y allast rien de son

honneur prétendu, ni de son coeur généreux offensé: car à ce que j'ay

ouy dire à aucuns praticqs, il y avoit assez de moyens pour faire telles

ordonnances et pratiques. Voylà une terrible et plaisante humeur de

femme, et bizarre scrupule de conscience généreuse. Si avoit-elle raison

pourtant; car c'est une fascheuse souffrance que d'estre subjuguée,

ployée, foullée, et mesme quand l'on pense quelquefois à part soy, et

qu'on dit: «Un tel m'a mis sous luy et foullée, par maniere de dire,

si-non aux pieds, mais autrement:» cela vaut autant à dire.

Cette dame aussi ne voulut jamais permettre que ses inférieurs la

baisassent jamais à la bouche, «d'autant, disoit elle, que le toucher et

le tact de bouche à bouche est le plus sensible et précieux de tous les

autres touchers, fust de la main et autres membres;» et pour ce ne

vouloit estre alleinée ny sentir à la sienne une bouche salle, orde et

non pareille à la sienne. Or, sur cecy, c'est une autre question que

j'ay veu traitter à aucuns: quel advantage de gloire a plus grand sur

son compagnon, ou l'homme ou la femme, quand ils sont en ces

escarmouches ou victoires vénériennes. L'homme allegue pour soy la

raison préédente, que la victoire est bien plus grande que l'on tient sa

douce ennemie abattue sous soy, et qu'il la subjugue, la suppédite et la

dompte à son aise et comme il luy plaist; car il n'y a si grande

princesse ou dame, que, quand elle est là, fust-ce avec son inférieur ou

inégal, qu'elle n'en souffre la loy et la domination qu'en a ordonné

Vénus parmy ses statuts; et pour ce, la gloire et l'honneur en demeure

très-grande à l'homme. La femme dit: «Ouy, je le confesse, que vous vous

devez sentir glorieux quand vous me tenez sous vous et me suppeditez;

mais aussi, quand il me plaist, s'il ne tient qu'à tenir le dessus, je

le tiens par gayeté et une gentille volonté qui m'en prend, et non pour

une contrainte. Davantage, quand ce dessus me déplaist, je me fais

servir à vous comme d'un esclave ou forçat de gallere, ou, pour mieux

dire, vous fais tirer au collier comme un vray cheval de charrette, en

vous travaillant, peinant, suant, haletant, efforçant à faire les

corvées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis

couchée à mon aise, je vois venir vos coups, quelquefois j'en ris et en

tire mon plaisir à vous voir en telles alteres; quelquefois aussi je

vous plains selon ce qui me plaist ou que j'en ay de volonté ou de

pitié; et après en avoir en cela très-bien passé ma fantaisie, je laisse

là mon galant, las, recreu, débilité, énervé, qu'il n'en peut plus, et

n'a besoin que d'un bon repos et de quelque bon repas, d'un coulis, d'un

restaurant ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy, pour telles

courvées et tels efforts, je ne m'en sens nullement, si-non que

très-bien servie à vos despens, monsieur le gallant, et n'ay autre mal

si-non de souhaiter quelque autre qui m'en donnast autant, à peine le

faire rendre comme vous: et, par ainsi, ne me rendant jamais, mais

faisant rendre mon doux ennemy, je rapporte la vraye victoire et la

vraye gloire, d'autant qu'en un duel celuy qui se rend est déshonoré, et

non pas celuy qui combat jusques au dernier poinct de la mort.»

--Ainsi que j'ay ouy compter d'une belle et honneste femme, qui une

fois, son mary l'ayant esveillée d'un profond sommeil et repos qu'elle

prenoit, pour faire cela, après qu'il eut fait elle luy dit: «Vous avez

fait et moy non;» et, parce qu'elle estoit dessus luy, elle le lia si

bien de bras, de mains, de pieds et de ses jambes entrelacées: «Je vous

apprendray à ne m'esveiler une autre fois;» et, le demenant, secoüant et

remuant à toute outrance son mary qui estoit dessous, qui ne s'en

pouvoit defaire, et qui suoit, ahannoit et se lassoit, et crioit mercy,

elle le luy fi faire une autre fois en dépit de luy, et le rendit si

las, si atenu et flac, qu'il en devint hors d'aleine et luy jura un bon

coup qu'une autre fois il la prendroit à son heur, humeur et appetit. Ce

conte est meilleur à se l'imaginer et représenter qu'à l'escrire. Voilà

donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu'elles ont alléguer.

Encore l'homme réplique là-dessus: «Je n'ay point aucun vaisseau ny

baschot comme vous avez le vostre, dans lequel je jette un gassouil de

pollution et d'ordure (si ordure se doit appeler la semence humaine

jettée par mariage et paillardise), qui vous salit et vous y pisse comme

dans un pot.--Ouy, dit la dame, mais aussitost ce beau sperme, que vous

autres dites estre le sang le plus pur et net que vous avez, je le vous

vais pisser incontinent et jetter dans un pot ou bassin, ou en un

retrait, et le mêler avec une autre ordure très-puante et sale et

vilaine; car de cinq cents coups que l'on nous touchera, de mille, deux

mille, trois mille, voire d'une infinité, voire de nul, nous

n'engroissons que d'un coup, et la matrice ne retient qu'une fois; car

si le sperme y entre bien et y est bien retenu, celuy-là est bien logé,

mais les autres fort salaudement nous les logeons comme je viens de

dire. Voilà pourquoy il ne faut se vanter de gasouiller de vos ordures

de sperme, car, outre celuy-là, que nous concevons, nous le jettons et

rendons pour n'en faire plus de cas aussitôt que l'avons receu et qu'il

ne nous donne plus de plaisir, et en sommes quittes en disant: Monsieur

le potagier, voilà vostre broüet que je vous rends, et le vous claque

là; il a perdu le bon goust que vous m'en avez donné premierement. Et

notez que la moindre bagasse en peut dire autant à un grand roy ou

prince, s'il l'a repassée; qui est un grand mespris d'autant que l'on

tient le sang royal pour le plus précieux qui soit point. Vrayment il

est bien gardé et logé bien précieusement plus que d'un autre!» Voilà le

dire des femmes, qui est un grand cas pourtant qu'un sang si précieux se

pollue et se contamine ainsi salaudement et vilainement; ce qui estoit

deffendu en la loy de Moyse, de ne le nullement prostituer en terre;

mais on fait bien pis quand on le mesle avec de l'ordure très-orde et

salle. Encore, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy

parler, qui, en songeant la nuict, s'estant corrompu parmy ses linceuls,

les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c'estoit un

petit enfant provenu de là qui estoit mort, et que c'estoit dommage et

une très-grande perte que ce sang n'eust esté mis dans la matrice de sa

femme, dont possible l'enfant fust esté en vie. Il se pouvoit bien

tromper par là, d'autant que de mille habitations que le mary fait avec

la femme l'année, possible, comme j'ay dit, n'en devient-elle grosse,

non pas une fois en la vie, voire jamais, pour aucunes femmes qui sont

bréhaignes et stériles, et ne conçoivent jamais; d'où est venu l'erreur

d'aucuns mescréants, que le mariage n'avoit esté institué tant pour la

procréation que pour le plaisir; ce qui est mal creu et mal parlé, car

encore qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on l'entreprend,

c'est pour quelque volonté de Dieu à nous occulte, et qu'il en veut

punir et mary et femme, et d'autant que la plus grande bénédiction que

Dieu nous puisse envoyer en mariage, c'est une bonne lignée, et non par

concubinage; dont il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir

d'en avoir de leurs amants, et d'autres non, lesquelles ne veulent

permettre qu'on leur lasche rien dedans, tant pour ne supposer des

enfants à leurs marys qui ne sont à eux, que pour leur sembler ne leur

faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur est entrée dedans,

ny plus ny moins, qu'un estomach débile et mauvais ne peut estre offensé

de sa personne pour prendre de mauvais et indigestifs morceaux, pour les

mettre dans la bouche, les mascher et puis les crascher à terre. Aussi

par le mot de cocu, porté par les oiseaux d'avril, qui sont ainsi

appelez pour aller pondre au nid des autres, les hommes s'appellent

cocus par antinomie[13], quand les autres viennent pondre dans leur nid,

qui est dans le c.. de leurs femmes, qui est autant à dire leur jetter

leur semence et leur faire des enfants. Voilà comme plusieurs femmes ne

pensent faute à leurs marys pour mettre dedans et s'esbaudir leur saoul,

mais qu'elles ne reçoivent point de leur semence; ainsi sont-elles

conscientieuses de bonne façon: comme d'une grande dont j'ay ouy parler,

qui disoit à son serviteur: «Esbattez-vous tant que vous voudrez, et

donnez-moi du plaisir; mais sur vostre vie, donnez-vous garde de ne rien

m'arrouser là dedans, non d'une seule goutte, autrement il vous y va de

la vie.» Si bien qu'il falloit bien que l'austre fust sage, et qu'il

espiast le temps du mascaret[14] quand il devoit venir.

--J'ay ouy faire un pareil compte au chevalier de Sanzay, de Bretagne,

un très-honneste et brave gentilhomme, lequel, si la mort n'eust

entrepris sur son jeune age, fust esté un grand homme de mer, comme il

avoit un très-bon commencement: aussi en portoit-il les marques et

enseignes, car il avoit eu un bras emporté d'un coup de canon en un

combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu'il fut pris des

corsaires, et mené en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit

le grand-prestre de la mosquée de là, qui avoit une très-belle femme qui

vint à s'amouracher si fort dudit Sanzay, qu'elle luy commanda de venir

en amoureux plaisir avec elle, et qu'elle luy feroit très-bon

traittement, meilleur qu'à aucun de ses autres esclaves, mais surtout

elle lui commanda très-expressement, et sur la vie, ou une prison

très-rigoureuse, de ne lancer en son corps une seule goutte de sa

semence, d'autant, disoit-elle, qu'elle ne vouloit nullement estre

polluée ny contaminée du sang chrestien, dont elle penseroit offenser

grandement et sa loy et son grand prophète Mahomet; et de plus luy

commanda qu'encore qu'elle fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle

luy commanderoit cent fois d'hasarder le pacquet tout à trac, qu'il n'en

fist rien, d'autant que ce seroit le grand plaisir duquel elle estoit

ravie qui luy feroit dire, et non pas la volonté de l'ame. Ledict

Sanzay, pour avoir bon traittement et plus grande liberté, encor qu'il

fust chrestien, ferma les yeux pour ce coup à sa loy; car un pauvre

esclave rudement traitté et misérablement enchaisné peut s'oublier bien

quelquefois. Il obéit à la dame, et fut si sage et si abstraint à son

commandement, qu'il commanda fort bien à son plaisir, et moulloit au

moulin de sa dame tousjours très-bien, sans y faire couller d'eau; car,

quand l'escluse de l'eau vouloit se rompre et se déborder, aussitost il

la retiroit, la resserroit et la faisoit escouler où il pouvoit; dont

cette femme l'en ayma davantage, pour estre si abstraint à son estroit

commandement, encor qu'elle luy criast: «Laschez, je vous en donne toute

permission.» Mais il ne voulut onc, car il craignoit d'estre battu à la

turque, comme il voyoit ses autres compagnons devant soy. Voilà une

terrible humeur de femme; et pour ce il semble qu'elle faisoit beaucoup,

et pour son ame qui estoit turque, et pour l'autre qui estoit chrestien,

puisqu'il ne se deschargeoit nullement avec elle: si me jura-t-il qu'en

sa vie il ne fut en telle peine. Il me fit un autre compte, le plus

plaisant qui est possible, d'un trait qu'elle luy fit; mais d'autant

qu'il est trop sallaud, je m'en tairay, de peur d'offenser les oreilles

chastes. Du depuis ledict Sanzay fut achepté par les siens, qui sont

gens d'honneur et de bonne maison en Bretagne, et qui appartiennent à

beaucoup de grands, comme à monsieur le connestable, qui aymoit fort

son frère aisné, et qui luy ayda beaucoup en cette délivrance, laquelle

ayant eue, il vint à la cour, et nous en compta fort à monsieur

d'Estrozze et à moy de plusieurs choses, et entr'autres il nous fit ces

comptes.

Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys qui ne se contentent de se

donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais en

donnent de l'appetit, soit à leurs compagnons et amis, soit à d'autres,

ainsi j'en ai cogneu plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent

leurs beautez, leur figurent leurs membres et parties du corps, leur

représentent leurs plaisirs qu'ils ont avec elles, et leurs follatreries

dont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster,

voire voir nues? Que méritent-ils ceux-là, sinon qu'on les face cocus

bien à point, ainsi que fit Gygès, par le moyen de sa bague, au roy

Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu'il estoit, lui ayant loüé la

rare beauté de sa femme, comme si le silence luy faisoit tort et

dommage, et puis la luy ayant monstrée toute nue, en devint si amoureux

qu'il en joüit tout à son gré et le fit mourir, et s'impatronisa de son

royaume. On dit que la femme en fut si désespérée pour avoir esté

représentée ainsi, qu'elle força Gygès à ce mauvais tour, en lui disant:

«Ou celuy qui t'a pressé et conseillé de telle chose, faut qu'il meure

de ta main, ou toy, qui m'as regardée toute nue, que tu meures de la

main d'un autre.» Certes, ce roy estoit bien de loisir de donner ainsi

appetit d'une viande nouvelle, si belle et bonne, qu'il devoit tenir si

chere.

--Louis, duc d'Orléans, tué à la porte Barbette[15] à Paris, fit bien au

contraire, grand desbaucheur des dames de la Cour, et tousjours des plus

grandes, car, ayant avec luy couché une fort belle et grande dame, ainsi

que son mary vint en sa chambre pour luy donner le bon-jour, il alla

couvrir la teste de sa dame, femme de l'autre, du linceul, et luy

descouvrit tout le corps, luy faisant voir tout nud et toucher à son bel

aise, avec desfense expresse sur la vie de n'oster le linge du visage ny

la descouvrir aucunement, à quoy il n'osa contrevenir; luy demandant par

plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud: l'autre en

demeura tout esperdu et grandement satisfait.

Le duc luy bailla congé de sortir de la chambre, ce qu'il fit sans avoir

jamais pu cognoistre que ce fust sa femme. S'il l'eust bien vue et

recognue toute nue, comme plusieurs que j'ai veu, il l'eust cogneu à

plusieurs signes possible, dont il fait bon le visiter quelquefois par

le corps. Elle, après son mary party, fut interrogée de M. d'Orléans si

elle avoit eu l'alarme et peur. Je vous laisse à penser ce qu'elle en

dist, et la peine et l'altere en laquelle elle fut l'espace d'un

quart-d'heure; car il ne falloit qu'une petite indiscrétion, ou la

moindre désobéissance que son mary eust commis pour lever le linceul: il

est vray, ce dist monsieur d'Orléans, mais qu'il l'eust tué aussi-tost

pour l'empescher du mal qu'il eust fait à sa femme. Et le bon fut de ce

mary, qu'estant la nuict d'amprès couché avec sa femme, il luy dit que

M. d'Orléans lui avoit fait voir la plus belle femme nue qu'il vit

jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en sçavoit que rapporter,

d'autant qu'il lui avait interdit. Je vous laisse à penser ce qu'en

pouvoit dire sa femme dans sa pensée. Et de cette dame tant grande, et

de M. d'Orléans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard

d'Orléans, le soustien de la France et le fléau de l'Angleterre, et

duquel est venue cette noble et généreuse race des comtes de Dunois.

--Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la vue de leurs

femmes nues, j'en sçay un qui, pour un matin un sien compagnon l'estant

allé voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit, luy monstra sa femme

toute nue, étendue tout de son long toute endormie; et s'estant

elle-mesme osté ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il faisoit

grand chaud, luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant

donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler à son aise, où

il ne vid rien que tout beau en perfection, et y put paistre ses yeux,

non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il put; et puis le mary et luy

s'en allèrent chez le Roy. Le lendemain, le gentilhomme, qui estoit fort

serviteur de cette dame honneste, luy raconta cette vision et mesmes lui

figura beaucoup de choses qu'il avoit remarquées en ses beaux membres,

jusques aux plus cachées; et si le mary le luy confirma, et que c'estoit

luy-mesme qui en avoit tiré le rideau. La dame, de dépit qu'elle conceut

contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son amy par ce seul

sujet; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.

Vies des dames galantes · 第 3 / 39 段