Or je n'aurois jamais fait si je voulois alléguer une infinité d'autres

grandes dames et emperieres romaines de jadis, à l'endroict desquelles

leurs marys cocus, et très-cruels, n'ont usé de leurs cruautez,

autoritez et privileges, encore qu'elles fussent très-débordées; et croy

qu'il y en a peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de

leur vie le manifeste: mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et

médailles antiques, on y verra tout à plain, dans leur beau visage, la

mesme lubricité toute gravée et peinte; et pourtant leurs marys cruels

la leur pardonnoient, et ne les faisoient mourir, au moins aucuns: et

qu'il faille qu'eux payens, ne connaissans Dieu, ayent esté si doux et

benings à l'endroit de leurs femmes et du genre humain, et la pluspart

de nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels

envers elles par un tel forfait!

--Encore faut-il loüer ce brave Philippe Auguste, nostre roy de France,

lequel, ayant répudié sa femme Angerberge, soeur de Canut, roy de

Danemarck, qui estoit sa seconde femme, sous prétexte qu'elle estoit sa

cousine en troisiesme degré du costé de sa premiere femme Isabel (autres

disent qu'il la soubçonnoit de faire l'amour), néantmoins ce roy, forcé

par censures ecclésiastiques, quoy qu'il fust remarié d'ailleurs, la

reprit, et l'emmena derrière luy tout à cheval, sans le sceu de

l'assemblée de Soissons faite pour cet effet, et trop séjournant pour en

décider. Aujourd'huy aucun de nos grands n'en font de mesmes; mais la

moindre punition qu'ils font à leurs femmes, c'est les mettre en chartre

perpétuelle, au pain et à l'eau, et là les faire mourir, les

empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de la justice. Et s'ils

ont tant d'envie de s'en défaire et espouser d'autres, comme cela

advient souvent, que ne les répudient-ils, et s'en separent

honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au pape d'en

espouser une autre, encor que ce qui est conjoint l'homme ne le doit

séparer? Toutesfois, nous en avons eu des exemples de frais, et du roy

Charles huit et de Loüis douze, nos roys; sur quoy j'ay ouy discourir un

grand théologien, et c'estoit sur le feu roy d'Espagne Philippe, qui

avoit espousé sa niepce, mère du roy d'aujourd'huy, et ce par dispense,

qui disoit: «Ou du tout il faut advoüer le Pape pour lieutenant général

de Dieu en terre, et absolu, ou non: s'il l'est, comme nous autres

catholiques le devons croire, il faut du tout confesser sa puissance

bien absolue et infinie en terre, et sans bornes, et qu'il peut noüer et

desnoüer comme il luy plaist; mais, si nous ne le tenons tel, je le

quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non pour les bons

catholiques, et par ainsi nostre Pere sainct peut remédier à ces

dissolutions de mariages, et à de grands inconvénients qui arrivent pour

cela entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais ménages.»

Certainement les femmes sont fort blasmables de traitter ainsi leurs

marys par leur foy violée, que Dieu leur a tant recommandée mais

pourtant de l'autre costé, il a bien défendu le meurtre, et lui est

grandement odieux de quelque costé que ce soit: et jamais guieres

n'ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui

n'en ayent payé le debte, et peu de gens aimant le sang ont bien finy;

car plusieurs femmes pécheresses ont obtenu et gaigné miséricorde de

Dieu, comme la Madelaine. Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus

ressemblantes à la Divinité que nous autres à cause de leur beauté; car

ce qui est beau est plus approchant de Dieu qui est tout beau, que le

laid qui appartient au diable.

--Ce grand Alphonse, roy de Naples, disoit que la beauté estoit une

vraye signifiance de bonnes et douces moeurs, ainsi comme est la belle

fleur d'un bon et beau fruit: comme de vray, en ma vie j'ay veu force

belles femmes toutes bonnes; et, bien qu'elles fissent l'amour, ne

faisoyent point de mal, ny autre qu'à songer à ce plaisir, et y

mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer ailleurs. D'autres aussi en

ay-je veu très-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, crueles et fort

malicieuses, nonobstant songer à l'amour et au mal tout ensemble. Sera

t-il doncques dit qu'estant ainsi sujettes à l'humeur vollage et

ombrageuse de leurs marys, qui méritent plus de punition cent fois

envers Dieu, qu'elles soient ainsi punies? Or de telles gens la

complexion est autant fascheuse comme est la peine d'en escrire.

--J'en parle maintenant encore d'un autre, qui estoit un seigneur de

Dalmatie, lequel ayant tué le paillard de sa femme, la contraignit de

coucher ordinairement avec son tronc mort, charogneux et puant; de telle

sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu'elle

endura par plusieurs jours.

--Vous avez, dans les _Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre_, la plus

belle et triste histoire que l'on sçauroit voir pour ce sujet, de cette

belle dame d'Allemagne que son mary contraignoit à boire ordinairement

dans le test de la teste de son amy qu'il y avoit tué; dont le seigneur

Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en

vit le pitoyable spectacle, et en fit l'accord.

--La première fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il

me fut fait un compte pour vray d'un certain chevalier albanais, lequel,

ayant surpris sa femme en adultère, tua l'amoureux, et de despit qu'il

eut que sa femme ne s'estoit contentée de luy; car il estoit un gallant

cavallier, et des propres pour Vénus, jusques à entrer en jouxte dix ou

douze fois pour une nuict: pour punition il fut curieux de rechercher

par-tout une douzaine de bons compagnons, et fort ribauts, qui avoient

la réputation d'estre bien et grandement proportionnez de leurs membres,

et fort adroits et chauds à l'exécution; et les prit, les gagea, et loua

pour argent, et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit

très-belle, et la leur abandonna, les priant tous d'y faire bien leur

devoir, avec double paye s'ils s'en acquittoient bien: et se mirent tous

après elle, les uns après les autres, et la menèrent de telle façon

qu'ils la rendirent morte, avec un très-grand contentement du mary; à

laquelle il luy reprocha, tendante à la mort, que, puis qu'elle avoit

tant aymé cette douce liqueur, qu'elle s'en saoulast, à mode que dit

Sémiramis[6] à Cyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang.

Voila un terrible genre de mort! Cette pauvre dame ne fust ainsi morte,

si elle eust esté de la robuste complexion d'une garce qui fut au camp

de César en la Gaule, sur laquelle on dit que deux légions passèrent par

dessus en peu de temps, et au partir de là fit la gambade, ne s'en

trouvant point mal.

--J'ai ouy parler d'une dame françoise de ville, et damoiselle, et

belle: en nos guerres civiles ayant esté forcée, dans une ville prise

d'assaut, par une infinité de soldats, et, en estant échappée, elle

demanda à un beau père si elle avoit péché grandement: après luy avoir

conté son histoire, il lui dit que non, puisqu'elle avoit ainsi été

prise par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout.

Elle répondit: «Dieu donc soit loüé, que je m'en suis une fois en ma vie

saoulée sans pécher ni offenser Dieu!»

--Une dame de bonne part, au massacre de la Sainct-Barthélemy, ayant été

ainsi forcée, et son mary mort, elle demanda à un homme de sçavoir et de

conscience si elle avoit offensé Dieu, et si elle n'en seroit point

punie de sa rigueur, et si elle n'avoit point fait tort aux manes de son

mary qui ne venoit que d'estre frais tué. Il lui respondit que, quand

elle estoit en cette besogne, si elle y avoit pris plaisir, certainement

elle avoit péché; mais si elle y avoit eu du dégoust, c'étoit tout un.

Voila une bonne sentence!

--J'ay bien cogneu une dame qui estoit différente de cette opinion, qui

disoit qu'il n'y avoit si grand plaisir en cette affaire que quand elle

estoit à demy forcée et abattue, et mesme d'un grand, d'autant que, tant

plus on fait de la rebelle et de la refusante, d'autant plus on y prend

d'ardeur et s'efforce-t-on: car, ayant une fois faussé sa breche, il

jouit de sa victoire plus furieusement et rudement, et d'autant plus on

donne d'appetit à sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte

et pasmée, comme il semble, mais c'est de l'extrême plaisir qu'elle y

prend: mesme ce disoit cette dame, que bien souvent elle donnoit de ces

venues et alteres à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre

et desdaigneuse, le mettant plus en rut; et, quand il venoit là, luy et

elle s'en trouvoient cent fois mieux: car, comme plusieurs ont escrit,

une dame plaist plus qui fait un peu de la difficile et resiste, que

quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussi en guerre, une

victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et plaisante,

que par la gratuité, et en triomphe-t-il mieux. Mais aussi ne faut que

la dame fasse tant en cela la revesche ny terrible, car on la tiendroit

plustost pour une putain rusée qui voudroit faire de la prude, dont bien

souvent elle seroit escandalisée; ainsi que j'ay ouy dire à des plus

savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m'en rapporte, ne voulant

estre si présomptueux de leur en donner des préceptes qu'elles sçavent

mieux que moy. Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucun de ces

marys jaloux et meurtriers, d'une chose, que, si leurs femmes sont

putains, eux-mêmes en sont cause. Car, comme dit saint Augustin, c'est

une grande folie à un mary de requérir chasteté à sa femme, luy estant

plongé au bourbier de paillardise; et en tel estat doit estre le mary

qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre Sainte

Escriture qu'il n'est pas besoin que le mary et la femme s'entr'ayment

si fort; cela se veut entendre par des amours lascifs et paillards:

d'autant que, mettant et occupant de tout leur coeur en ces plaisirs

lubriques, y songent si fort et s'y adonnent si très-tant, qu'ils en

laissent l'amour qu'ils doivent à Dieu; ainsi que moy-mesme j'ay veu

beaucoup de femmes qui aymoient si très-tant leurs marys, et eux elles,

et en brusloient de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout

le service de Dieu, si que, le temps qu'il y falloit mettre, le

mettoient et consommoient après leurs paillardises. De plus, ces marys,

qui pis est, apprennent à leurs femmes, dans leur lict propre, mille

lubricitez, mille paillardises, mille tours contours, façons nouvelles,

et leur pratiquent ces figures enormes de l'Aretin: de telle sorte que,

pour un tison de feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent

cent, et les rendent ainsi paillardes; si bien qu'estant de telle façon

dressées, elles ne se peuvent engarder qu'elles ne quittent leurs marys,

et aillent trouver autres chevaliers; et, sur ce, leurs marys en

desesperent, et punissent leurs pauvres femmes, en quoy ils ont grand

tort: car puis qu'elles sentent leur coeur pour estre si bien

dressées, elles veulent monstrer à d'autres ce qu'elles sçavent faire;

et leurs marys voudroient qu'elles cachassent leur sçavoir, en quoy il

n'y a apparence ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un

cheval bien dressé, allant de tous ayrs, et qu'il ne voulust permettre

qu'on le vist aller, ny qu'on montast dessus, mais qu'on le creust à sa

simple parole, et qu'on l'acheptast ainsi.

--J'ay ouy conter à un honneste gentilhomme de par le monde, lequel

estant devenu fort amoureux d'une belle dame, il luy fut dit par un sien

amy qu'il y perdroit son temps, car elle aimoit trop son mary. Il se va

adviser une fois de faire un trou qui arregardoit droit dans leur lict,

si bien qu'estant couchés ensemble il ne faillit de les espier par ce

trou, d'où il vit les plus grandes lubricitez, paillardises, postures

sales, monstrueuses et énormes, autant de la femme, voire plus que du

mary, et avec des ardeurs très-extrêmes; si bien que le lendemain il

vint à trouver son compagnon et luy raconter la belle vision qu'il avoit

eue, et luy dit: «Cette femme est à moy aussitost que son mary sera

party pour tel voyage; car elle ne se pourra tenir longuement en sa

chaleur que la nature et l'art luy ont donné, et faut qu'elle la passe,

et par ainsi, par ma persévérance je l'auray.»

--Je cognois un autre honneste gentilhomme qui, estant bien amoureux

d'une belle et honneste dame, sçachant qu'elle avoit un Aretin en figure

dans son cabinet, que son mary sçavoit et l'avoit veu et permis, augura

aussi-tost par là qu'il l'attraperoit; et, sans perdre espérance, il la

servit si bien et continua, qu'enfin il l'emporta; et cogneut en elle

qu'elle y avoit appris de bonnes leçons et pratiques, ou fust de son

mary ou d'autres, niant pourtant que ny les uns ny les autres n'en

avoient point esté les premiers maistres, mais la dame nature, qui en

estoit meilleure maistresse que tous les arts. Si est-ce que le livre et

la pratique luy avoient beaucoup servy en cela, comme elle luy confessa

puis après.

--Il se lit d'une grande courtisane et maquerelle insigne du temps de

l'ancienne Rome, qui s'appeloit Elefantina, qui fit et composa de telles

figures de l'Aretin, encore pires, auxquelles les dames grandes et

princesses faisant estat de putanisme estudioient comme un très-beau

livre; et cette bonne dame putain cyréniene, laquelle estoit surnommée

aux douze Inventions, parce qu'elle avoit trouvé douze manières pour

rendre le plaisir plus voluptueux et lubrique.

--Héliogabale gaigeoit et entretenoit, par grand argent et dons, ceux et

celles qui luy inventoient et produisoient nouvelles et telles

inventions pour mieux esveiller sa paillardise. J'en ay ouy parler

d'autres pareils de par le monde.

--Un de ces ans le pape Sixte[7] fit pendre à Rome un secrétaire qui

avoit esté au cardinal d'Est, et s'appeloit Capella, pour beaucoup de

forfaits, mais entre autres qu'il avoit composé un livre de ces belles

figures, lesquelles estoient représentées par un grand que je ne

nommeray point pour l'amour de sa robe, et par une grande, l'une des

belles dames de Rome, et tous représentés au vif, et peints au

naturel[8].

--J'ay cogneu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il

achepta d'un orfevre une très-belle coupe d'argent doré, comme pour un

chef-d'oeuvre et grand spéciauté, la mieux élabourée, gravée et

sigillée qu'il estoit possible de voir, où estoient taillées bien

gentiment et subtillement au burin plusieurs figures de l'Aretin, de

l'homme et de la femme; et ce au bas estage de la coupe, et au dessus et

au haut plusieurs aussi de diverses manières de cohabitations de bestes,

là où j'appris la première fois (car j'ay veu souvent ladicte coupe et

beu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, qui est toute

contraire à celle des autres animaux, que je n'avois jamais sceu, dont

je m'en rapporte à ceux qui le sçavent sans que je le die. Cette coupe

estoit l'honneur du buffet de ce prince; car, comme j'ay dit, elle

estoit très-belle et riche d'art, et agréable à voir au dedans et au

dehors. Quand ce prince festinoit les dames et filles de la Cour, comme

souvent il les convioit, ses sommeilliers ne failloient jamais, par son

commandement, de leur bailler à boire dedans; et celles qui ne l'avoient

jamais veue, ou en beuvant ou après, les unes demeuroient estonnées et

ne sçavoient que dire là-dessus: aucunes demeuroient honteuses, et la

couleur leur sautoit au visage; aucunes s'entredisoient entr'elles:

«Qu'est-ce que cela qui est gravé là-dedans? Je crois que ce sont des

salauderies. Je n'y bois plus. J'aurois bien grand soif avant que j'y

retournasse boire.» Mais il falloit qu'elles beussent là, ou bien

qu'elles esclatassent de soif; et, pour ce, aucunes fermoient les yeux

en beuvant; les autres moins vergogneuses point; qui en avoient ouy

parler du mestier, tant dames que filles, se mettoyent à rire sous

bourre; les autres en crevoient tout à trac. Les unes disoient, quand on

leur demandoit qu'elles avoient à rire et ce qu'elles avoient veu,

disoient qu'elles n'avoient rien veu que des peintures, et que pour cela

elles n'y lairroient à boire une autre fois. Les autres disoient: «Quant

à moy, je n'y songe point à mal; la veue et la peinture ne souillent

point l'ame.» Les unes disoient: «Le bon vin est aussi bon leans

qu'ailleurs.» Les autres affermoient qu'il y faisoit aussi bon boire

qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussi bien. Aux unes

on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoient les yeux en beuvant;

elles respondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient,

craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux

autres on demandoit à quoy elles prenoient plus de plaisir, ou à voir ou

à boire; elles respondoient: «A tout.» Les unes disoient: «Voilà de

belles grotesques;» les autres: «Voilà de plaisantes nommeries;» les

unes disoient: «Voilà de beaux images;» les autres: «Voilà de beaux

miroirs;» les unes disoient: «L'orfevre estoit bien à loisir de s'amuser

à faire ces fadezes;» les autres disoient: «Et vous, monsieur, encore

plus d'avoir achepté ce beau hanap.» Aux unes on demandoit si elles

sentoient rien qui les picquast au mitan du corps pour cela: elles

respondoient que nulle de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les

picquer: aux autres on demandoit si elles n'avoient point senty le vin

chaut et qu'il les eust eschauffées, encore que ce fust en hyver; elles

respondoient qu'elles n'avoient garde, car elles avoient beu bien froid,

qui les avoit bien rafraischies: aux unes on demandoit quelles images de

toutes celles elles voudroient tenir en leur lict; elles respondoient

qu'elles ne se pouvoient oster de là pour les y transporter. Bref, cent

mille brocards et sornettes sur ce sujet s'entre-donnoient les

gentilshommes et dames ainsi à table, comme j'ay veu que c'estoit une

très-plaisante gausserie, et chose à voir et ouyr; mais surtout à mon

gré, le plus et le meilleur estoit à contempler ces filles innocentes,

ou qui feignoient l'estre, et autres dames nouvellement venues, à tenir

leur mine froide riante du bout du nez et des lèvres, ou à se

contraindre et faire des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoient

de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les

sommelliers n'eussent osé leur donner à boire en une autre coupe ny

verre. Et, qui plus est, aucunes juroient, pour faire bon minois,

qu'elles ne tourneroient jamais à ces festins; mais elles ne laissoient

pour cela à y tourner souvent, car ce prince estoit très-splendide et

friand. D'autres disoient, quand on les convioit: «J'iray, mais en

protestation qu'on ne nous baillera point à boire dans la coupe;» et

quand elles y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin elles

s'y anezèrent si bien, qu'elles ne firent plus de scrupule d'y boire; et

si firent bien mieux aucunes, qu'elles se servirent de telles visions en

temps et lieu, et, qui, plus est, aucunes s'en débauscherent pour en

faire l'essay; car toute personne d'esprit veut essayer tout. Voilà les

effets de cette belle coupe si bien historiée. A quoy se faut imaginer

les autres discours, les songes, les mines et les paroles que telles

dames disoient et faisoient entr'elles, à part ou en compagnie. Je pense

que telle coupe estoit bien différente à celle dont parle M. de Ronsard

en l'une de ses premières odes, dédiée au feu Roy Henry, qui se commence

ainsi:

Comme un qui prend une couppe,

Seul honneur de son trésor,

Et de son rang verse à la trouppe

Du vin qui rit dedans l'or.

Mais en cette coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les

personnes au vin: car les unes beuvoient en riant, et les autres

beuvoient en se ravissant; les unes se compissoient en beuvant, et les

autres beuvoient en se compissant; je dis d'autre chose que du pissat.

Bref, cette coupe faisoit de terribles effets, tant y estoient

pénétrantes ces visions, images et perspectives: dont je me souviens

qu'une fois, en une gallerie du comte de Chasteauvilain, dit le seigneur

Adjacet, une troupe de dames avec leurs serviteurs estant allés voir

cette belle maison, leur veue s'addressa sur de beaux et rares tableaux

qui estoient en ladite gallerie. A elles se présenta un tableau beau, où

estoient représentées force belles dames nues qui estoient aux bains,

qui s'entre touchoient, se palpoient, se manioient et frottoient,

s'entre-mesloient, se tastonnoient, et, qui plus est, se faisoient le

poil tant gentiment et si proprement en monstrant tout, qu'une froide

recluse ou hermite s'en fust eschauffée et esmeue; et c'est pourquoy une

grande dame, dont j'ay ouy parler et cogneue, se perdant en ce tableau,

dit à son serviteur en se tournant vers luy, comme enragée de cette

rage d'amour: «C'est trop demeuré icy: montons en carrosse promptement,

et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur; il la

faut aller esteindre: c'est trop bruslé.» Et ainsi partit, et alla avec

son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre,

que son serviteur lui donna de sa petite burette.

Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une ame fragile

qu'on ne pense; comme en estoit un là mesme d'une Vénus toute nue,

couchée et regardée de son fils Cupidon; l'autre d'un Mars couché avec

sa Vénus, l'autre d'une Léda couchée avec son cygne. Tant d'autres y

a-t-il, et là et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints et

voilez mieux que les figures de l'Aretin; mais quasi tout vient à un, et

en approchant de nostre coupe dont je viens de parler, laquelle avoit

quasi quelque sympathie, par antinomie, de la coupe que trouva Renault

de Montauban en ce chasteau dont parle l'Arioste, laquelle à plein

descouvroit les pauvres cocus, et cette-cy les faisoit; mais l'une

portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs femmes infidèles, et

cette-cy point. Aujourd'huy n'en est besoin de ces livres ni de ces

peintures, car les marys leur en apprennent prou: et voilà que servent

telles escholes de marys.

--J'ai cogneu un bon imprimeur vénitien à Paris, qui s'appelloit messer

Bernardo, parent de ce grand Aldus Manutius de Venise[9], qui tenoit sa

boutique en la rue de Sainct-Jacques, qui me dit et jura une fois qu'en

moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de

l'Aretin à force gens mariés et non mariés, et à des femmes, dont il me

nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les

leur bailla à elles-mesmes, et très-bien reliés, sous serment presté

qu'il n'en sonneroit pas mot, mais pourtant il me le dist, et me dist

davantage qu'une autre dame lui en ayant demandé au bout de quelque

temps s'il en avoit point un pareil comme un qu'elle avoit veu entre les

mains d'une de ces trois, il luy respondit: _Signora, si, et peggio_, et

soudain argent en campagne, les acheptant tous au poids de l'or. Voilà

une folle curiosité pour envoyer son mari faire un voyage à Cornette

près de Civita-Vecchia.

Toutes ces formes et postures sont odieuses à Dieu, si bien que sainct

Hierosme dit: «Qui se monstre plustost débordé amoureux de sa femme que

mary, est adultère et pèche.» Et parce qu'aucuns docteurs

ecclésiastiques en ont parlé, je diray ce mot briefvement en mots

latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont voulu dire en françois.

_Excessus_, disent-ils, _conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante

retro stando, sedendo in latere, et mulier super virum_; comme un petit

quolibet que j'ay leu d'autrefois, qui dit:

_In prato viridi monialem ludere vidi_

_Cum monacho leviter, ille sub, illa super._

D'autres disent quand ils s'accommodent autrement que la femme ne puisse

concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles

conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et

estranges, que naturelles et communes, d'autant qu'elles y prennent

plaisir davantage, et comme dit le poëte, quand elles s'accommodent

_more canino_, ce qui est odieux: toutes-fois les femmes grosses, au

moins aucunes, en usent ainsi de peur de se gaster par le devant.

D'autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais

que _semen ejaculetur in matricen mulieris, et quomodocunque uxor

cognoscatur, si vir ejaculetur semen in matricem, non est peccatum

mortale_. Vous trouverez ces disputes dans _Summa Benedicti_, qui est un

cordelier docteur qui a très-bien escrit de tous les péchés, et monstre

qu'il a beaucoup leu et veu[10]. Qui voudra lire ce passage y verra

beaucoup d'abus que commettent les marys à l'endroit de leurs femmes.

Aussi dit-il que, _quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter

coïre_, que par telles postures, _non est peccatum mortale, modò vir

ejaculetur semen in vas naturale_. Dont disent aucuns qu'il vaudroit

mieux que les marys s'abstinssent de leurs femmes quand elles sont

pleines, comme font les animaux, que de souiller le mariage par telles

vilainies.

Vies des dames galantes · 第 2 / 39 段