--J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant es

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VIES

DES

DAMES GALANTES

PARIS. CHARLES BLOT, IMPRIMEUR, RUE BLEUE, 7.

VIES

DES

DAMES GALANTES

PAR

LE SEIGNEUR DE BRANTOME

NOUVELLE ÉDITION

REVUE ET CORRIGÉE SUR L'ÉDITION DE 1740

AVEC DES REMARQUES HISTORIQUES ET CRITIQUES

[Illustration: colophon]

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

A MONSEIGNEUR

LE DUC

D'ALENÇON, DE BRABANT

ET COMTE DE FLANDRES,

FILS ET FRÈRE DE NOS ROYS.

MONSEIGNEUR,

D'autant que vous m'avez fait cet honneur souvent à la Cour de causer

avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous sont

si familiers et assidus qu'on diroit qu'ils vous naissent à veüe

d'oeil dans la bouche, tant vous avez l'esprit grand, prompt et

subtil, et le dire de mesme et très-beau, je me suis mis à composer ces

Discours tels quels, et au mieux que j'ay pu, afin que si aucuns y en a

qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous

ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m'avez honoré autant

que gentilhomme de la Cour.

Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le

fortifier de vostre nom et autorité, en attendant que je me mette sur

les discours sérieux, et en voyez un à part que j'ai quasi achevé, où je

deduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent

aujourd'huy en ceste chrestienté, qui sont le roy Henri III vostre

frère, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frère, M. de Guise,

M. du Maine et M. le prince de Parme[1], alléguant de tous vous autres

vos plus belles valeurs, suffisances, mérites et beaux faits, sur

lesquels j'en remets la conclusion à ceux qui la sçauront mieux faire

que moy.

Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en

vostre grandeur, prospérité et altesse, de laquelle je suis pour jamais,

MONSEIGNEUR,

Votre très-humble et très-obéissant sujet

et très-affectionné serviteur,

DE BOURDEILLE.

AU LECTEUR.

J'avois voüé ce deuxiesme livre des Femmes à mondit seigneur d'Alençon

durant qu'il vivoit, d'autant qu'il me faisoit cet honneur de m'aimer et

causer fort privement avec moy, et estoit curieux de savoir de bons

contes. Ores, bien que son genereux et valheureux et noble corps gise

sous sa lame honorable, je n'en ay voulu pourtant revoquer le voeu;

ainsi je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit, de la

valeur duquel, et de ses hauts faits et mérites je parle à son tour,

comme des autres grands princes et grands capitaines; car certes il l'a

esté s'il en fut onc, encor qu'il soit mort fort jeune.

AVIS DE L'AUTEUR.

Ce volume des Dames Galantes est dédié à M. le duc d'Alençon, de

Brabant, et comte de Flandres, qui contient plusieurs beaux discours.

Le premier traite de l'amour de plusieurs femmes mariées, et qu'elles

n'en sont si blasmables comme l'on diroit pour le faire; le tout sans

rien nommer, et à mots couverts.

Le deuxiesme, sçavoir qui est la plus belle chose en amour, la plus

plaisante, et qui contente le plus, ou la veüe, ou la parole, ou

l'attouchement.

Le troisiesme traite de la beauté d'une belle jambe, et comment elle est

fort propre et a grand vertu pour attirer à l'amour.

Le quatriesme, quel amour est plus grand, plus ardent et plus aisé, ou

celuy de la fille, ou de la femme mariée, ou de la veufve, et quelle des

trois se laisse plus aisément vaincre et abattre.

Le cinquiesme parle de l'amour d'aucunes femmes vieilles et comment

aucunes y sont autant ou plus sujettes et chaudes que les jeunes, comme

se peut parestre par plusieurs exemples, sans rien nommer ny

escandalyser.

Le sixiesme traite qu'il n'est bien seant de parler mal des honnestes

dames, bien qu'elles fassent l'amour, et qu'il en est arrivé, de grands

inconvénients pour en médire.

Le septiesme est un recueil d'aucunes ruses et astuces d'amour, qu'ont

inventé et osé aucunes femmes mariées, veufves et filles à l'endroit de

leurs maris, amants et autres, ensemble d'aucunes de guerre de plusieurs

capitaines à l'endroit de leurs ennemis; le tout en comparaison: à

sçavoir lesquelles ont esté les plus rusées, cautes, artificielles,

sublimes et mieux inventées et pratiquées, tant des uns que des autres

Aussi Mars et l'Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a

son camp et ses armes comme l'autre.

Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants

hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.

VIES

DES

DAMES GALANTES.

DISCOURS PREMIER.

Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus[2].

D'autant que ce sont les dames qui ont fait la fondation du cocuage, et

que ce sont elles qui font les hommes cocus, j'ay voulu mettre ce

discours parmi ce livre des Dames, encore que je parleray autant des

hommes que des femmes. Je sçay bien que j'entreprends une grande

oeuvre, et que je n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la

fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sçauroit

comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que

des hommes; mais pourtant j'en escriray ce que je pourray, et quand je

n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon

compagnon qui la reprendra; m'excusant si je n'observe en ce discours

ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est

si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de

bataille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.

Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira, en ce mois

d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus: je dis des

branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois

et saisons de l'an. Or de ce genre de cocus, il y en a force de

diverses espèces; mais de toutes la pire est, et que les dames craignent

et doivent craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bizarres,

mauvais, malicieux, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent,

tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux, tant

le moindre soupçon du monde les rend enragés; et de tels la conversation

est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs.

Toutefois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont

point soucié; car ils estoient aussi mauvais que les autres, et les

dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit à manquer

à leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que tant plus toute

entreprise est périlleuse et scabreuse, d'autant plus se doit-elle faire

et exécuter de grande générosité. D'autres telles dames ay-je cogneu qui

n'avoient nul coeur ny ambition pour attenter choses hautes, et ne

s'amusoient du tout qu'à leurs choses basses: aussi dit-on _lasche de

coeur comme une putain_.

--J'ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une

bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la joüissance de son amy, et

luy remonstrant à elle l'inconvénient qui en adviendroit si le mary qui

n'estoit pas loin les surprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta là,

ne l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la dédit au besoin:

d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse, lors que l'ardeur et la

fantaisie de venir-là luy prend, et que son amy ne la peut ou veut

contenter tout à coup pour quelques divers empeschements, haïsse plus et

s'en dépite. Il faut bien loüer cette dame de sa hardiesse, et d'autres

aussi ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours,

bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat

ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.

--Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le

logis du Roy, venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le

cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espagnole, luy dit:

_Senora, buen lugar, si no fuera vuessa merced_. La dame luy respondit

seulement: _Si buen lugar, si no fuera vuessa merced_; c'est-à-dire:

«Voici un beau lieu, si c'estoit une autre que vous.--Oüy vraiment, si

c'estoit aussi un autre que vous.» Par-là l'argüant et incolpant de

coüardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit

et elle désiroit; ce qu'eust fait un autre plus hardy; et, pour ce,

oncques plus ne l'ayma et le quitta.

--J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna

assignation à son amy de coucher avec elle, par tel si qu'il ne la

toucheroit nullement et ne viendroit aux prises; ce que l'autre

accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et

continence, dont elle lui en sceut si bon gré, que quelque temps après

luy en donna joüissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu

esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit commandé: et,

pour ce, l'en ayma puis après davantage, et qu'il pourroit faire toute

autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-là, qui

est des plus grandes. Aucuns pourront loüer cette discretion ou

lascheté, autres non: je m'en rapporte aux humeurs et discours que

peuvent tenir ceux de l'un et de l'autre party en cecy.

--J'ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donné une assignation à

son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté,

en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant que c'estoit en hyver,

il eut si grand froid en allant, qu'estant couché il ne put rien faire,

et ne songea qu'à se réchauffer: dont la dame l'en haït et n'en fit plus

de cas.

--Une autre dame devisant d'amour avec un gentilhomme, il luy dit, entre

autres propos, que s'il estoit couché avec elle, qu'il entreprendroit

faire six postes la nuict, tant sa beauté le feroit bien piquer. «Vous

vous vantez de beaucoup, dit-elle. Je vous assigne donc à une telle

nuict.» A quoy il ne faillit de comparoistre; mais le malheur fut pour

luy qu'il fut surpris, estant dans le lict, d'une telle convulsion,

refroidissement et retirement de nerf, qu'il ne put pas faire une seule

poste; si bien que la dame luy dit: «Ne voulez-vous faire autre chose?

or vuidez de mon lict, je ne le vous ay pas presté, comme un lict

d'hostellerie, pour vous y mettre à vostre aise et reposer. Parquoy

vuidez.» Et ainsi le renvoya, et se moqua bien après de luy, l'haïssant

plus que peste. Ce gentilhomme fust esté fort heureux s'il fust esté de

la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy

François, que, quand il couchoit avec les dames de la Cour, du moins il

alloit à la douzaine, et au matin il disoit encore: «Excusez-moi,

madame, si je n'ay mieux fait, car je pris hier médecine.» Je l'ay veu

depuis, et l'appeloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laissé la

robbe, et m'en a bien conté, à mon advis, nom par nom. Sur ses vieux

ans, cette virile et vénéreique vigueur luy défaillit, et estoit pauvre,

encore qu'il eust tiré de bons brins que sa pièce luy avoit valu; mais

il avoit tout brouillé, et se mit à escouler et distiller des essences:

«Mais, disoit-il, si je pouvois, aussi bien que de mon jeune aage,

distiller de l'essence spermatique, je ferois bien mieux mes affaires et

m'y gouvernerois mieux.»

--Durant cette guerre de la ligue, un honneste gentilhomme, brave certes

et vaillant, estant sorty de sa place dont il estoit gouverneur pour

aller à la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heur en sa garnison,

il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve, qui le

convie de demeurer à coucher céans; ce qu'il ne refusa, car il estoit

las. Après l'avoir bien fait souper, elle lui donne sa chambre et son

lict, d'autant que toutes ses autres chambres estoient dégarnies pour

l'amour de la guerre, et ses meubles serrez, car elle en avoit de beaux.

Elle se retire en son cabinet, où elle y avoit un lict d'ordinaire pour

le jour. Le gentilhomme, après plusieurs refus de cette chambre et ce

lict, fut contraint par la prière de la dame de le prendre: et, s'y

estant couché et bien endormy d'un très-profond sommeil, voicy la dame

qui vient tout bellement se coucher auprès de luy sans qu'il en sentist

rien ny de toute la nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil; et

reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s'ostant près

de luy qui s'accommençoit à esveiller, luy dit: «Vous n'avez pas dormy

sans compagnie, comme vous voyez, car je n'ay pas voulu vous quitter

toute la part de mon lict, et par ce j'en ay joüi de la moitié aussi

bien que vous. Adieu: vous avez perdu une occasion que vous ne

recouvrerez jamais.» Le gentilhomme, maugréant et détestant sa bonne

fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre), la voulut arrester et

prier; mais rien de tout cela, et fort dépitée contre luy pour ne

l'avoir contentée comme elle vouloit, car elle n'estoit là venuë pour un

coup, aussi qu'on dit: «Un seul coup n'est que la salade du lict, et

mesmes la nuict,» et qu'elle n'estoit là venuë pour le nombre singulier,

mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela ayment plus que

l'autre. Bien contraires à une très-belle et honneste dame que j'ay

cogneu, laquelle ayant donné assignation à son amy de venir coucher avec

elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle; et puis, voulant

quarter et parachever et multiplier ses coups, elle luy dit, pria et

commanda de se découcher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy

représente le combat, et promet qu'il feroit rage toute cette nuict là

avant le jour venu, et que pour si peu sa force n'estoit en rien

diminuée. Elle luy dit: «Contentez-vous que j'ay recogneu vos forces,

qui sont bonnes et belles, et qu'en temps et lieu je les sçauray mieux

employer qu'à st'heure; car il ne faut qu'un malheur que vous et moy

soyons descouverts; que mon mary le sçache, me voilà perduë. Adieu donc

jusques à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je

vous employeray pour la grande bataille, et non pour si petite

rencontre.» Il y a force dames qui n'eussent eu cette considération,

mais ennivrées du plaisir, puisque tenoient déjà dans le camp leur

ennemy, l'eussent fait combattre jusques au clair jour.

--Cette honneste dame que je dis de paravant celles cy, estoit de telle

humeur, que quand le caprice lui prenoit, jamais elle n'avoit peur ny

apprehension de son mary, encore qu'il eust bonne espée et fust

ombrageux; et nonobstant elle y a esté si heureuse, que ny elle ny ses

amants n'ont pu guières courir fortune de vie, pour n'avoir jamais esté

surpris, pour avoir bien posé ses gardes et bonnes sentinelles et

vigilantes: en quoy pourtant ne se doivent pas fier les dames, car il

n'y faut qu'une heure malheureuse, ainsi qu'il arriva il y a quelque

temps à un gentilhomme brave et vaillant, qui fut massacré, allant voir

sa maîtresse, par la trahison et menée d'elle mesme que le mary lui

avoit fait faire[3]: que s'il n'eust eu si bonne présomption de sa

valeur comme il avoit, certes il eust bien pris garde à soy et ne fust

pas mort, dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se

fier pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s'eschapper de la

cruelle main de leurs marys, joüent tel jeu qu'ils veulent, comme fit

cette-cy qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.

--Il y a d'autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble,

ainsi que j'ay oüy dire d'une très-grande dame de laquelle son mary

estant jaloux, non pour aucun effet qu'il y eust certes, mais par

jalousie et vaine apparence d'amour, il fit mourir sa femme de poison et

langueur, dont fut un très-grand dommage, ayant paravant fait mourir le

serviteur, qui estoit un honneste homme, disant que le sacrifice estoit

plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache après.

Ce prince fut plus cruel à l'endroit de sa femme qu'il ne fut après à

l'endroit d'une de ses filles qu'il avoit mariée avec un grand prince,

mais non si grand que luy qui estoit quasi un monarque. Il eschappa à

cette folle femme de se faire engrosser à un autre qu'à son mary, qui

estoit empesché à quelque guerre; et puis, ayant enfanté d'un bel

enfant, ne sceut à quel sainct se voüer, sinon à son père, à qui elle

décela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit, qu'elle luy

envoya. Duquel aussi-tost la creance ouye, il manda à son mary que sur

sa vie il se donnast bien garde de n'attenter sur celle de sa fille,

autrement il attenteroit sur la sienne, et le rendroit le plus pauvre

prince de la chrestienté, comme estoit en son pouvoir; et envoya à sa

fille une galere avec une escorte querir l'enfant et la nourrice; et

l'ayant fourny d'une bonne maison et entretien, il le fit très-bien

nourrir et élever. Mais au bout de quelque temps que le père vint à

mourir, par conséquent le mary la fit mourir.

--J'ay ouy dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme

devant elle, et le fit fort languir, afin qu'elle mourust martyre de

voir mourir en langueur celui qu'elle avoit tant aymé et tenu entre ses

bras.

--Un autre de par le monde tua sa femme en pleine Cour[4], luy ayant

donné l'espace de quinze ans toutes les libertés du monde, et qu'il

estoit assez informé de sa vie, jusques à luy remonstrer et

l'admonester. Toutefois une verve luy prit (on dit que ce fut par la

persuasion d'un grand son maistre), et par un matin la vint trouver dans

son lict ainsi qu'elle vouloit se lever, et ayant couché avec elle,

gaussé et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou cinq coups de dague,

puis la fit achever à un sien serviteur, et après la fit mettre en

litière, et devant tout le monde fut emportée en sa maison pour la faire

enterrer. Après s'en retourna, et se présenta à la Cour, comme s'il eust

fait la plus belle chose du monde, et en triompha. Il eust bien fait de

mesme à ses amoureux; mais il eust eu trop d'affaires, car elle en avoit

tant eu et fait, qu'elle en eust fait une petite armée.

--J'ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant, qui, ayant

eu quelque soupçon de sa femme, qu'il avoit prise en très-bon lieu, la

vint trouver sans autre suite, et l'estrangla lui-même de sa main de son

escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honorablement qu'il peut,

et assista aux obseques habillé en deuil, fort triste, et le porta fort

longtemps ainsi habillé: et voilà la pauvre femme bien satisfaite, et

pour la bien resusciter par cette belle cérémonie: il en fit de mesme à

une damoiselle de sa dite femme qui luy tenoit la main à ses amours. Il

ne mourut sans lignée de cette femme, car il en eut un brave fils, des

vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et

mérites, vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses roys et

maistres.

--J'ay ouy parler aussi d'un grand en Italie qui tua aussi sa femme,

n'ayant pu atrapper son galant pour s'estre sauvé en France: mais on

disoit qu'il ne la tua point tant pour le péché (car il y avoit assez de

temps qu'il sçavoit qu'elle faisoit l'amour, et n'en faisoit point autre

mine) que pour espouser une autre dame dont il estoit amoureux.

--Voyla pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir et attaquer un c..

armé, encore qu'il y en ait d'assaillis aussi bien et autant que des

désarmez, voire vaincus, comme j'en sçay un qui estoit aussi bien armé

qu'en tout le monde. Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes,

qui le voulut muguetter; encore ne s'en contentoit-il pas, il s'en

voulut prévaloir et publier: il ne dura guières qu'il ne fust aussi-tost

tué par gens appostez, sans autrement faire scandale, ny sans que la

dame eu patist, qui demeura longuement pourtant en tremble et aux

alertes, d'autant qu'estant grosse, et se fiant qu'après ses couches,

qu'elle eust voulu estre allongées d'un siècle, elle auroit autant; mais

le mary, bon et miséricordieux, encore qu'il fust des meilleures espées

du monde, luy pardonna, et n'en fut jamais autre chose, et non sans

grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu'elle avoit eus; car

l'autre paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le bienfait et la

grace d'un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupçon depuis, car

elle fut des assez sages et vertueuses d'alors.

--Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples, à donne

Marie d'Avalos, l'une des belles princesses du pays, mariée avec le

prince de Venouse, laquelle s'estant enamourachée du comte d'Andriane,

l'un des beaux princes du pays aussi, et s'estans tous deux concertez à

la joüissance (et le mary l'ayant descouverte par le moyen que je

dirois, mais le conte en seroit trop long), voire couchez ensemble dans

le lict, les fit tous deux massacrer par gens appostez; si que le

lendemain on trouva ces deux belles créatures et moitiés exposées

étenduës sur le pavé devant la porte de la maison, toutes mortes et

froides, à la veue de tous les passants, qui les larmoyoient et

plaignoient de leur misérable estat. Il y eut des parents de ladite dame

morte qui en furent très-dolents et très-estomacqués, jusques à s'en

vouloir ressentir par la mort et le meurtre, ainsi que la loy du pays le

porte, mais d'autant qu'elle avoit esté tuée par des marauts de valets

et esclaves qui ne méritoient d'avoir leurs mains teintes d'un si beau

et si noble sang, et sur ce seul sujet s'en vouloient ressentir et

rechercher le mary, fust par justice ou autrement, et non s'il eust fait

le coup luy-mesme de sa propre main; car n'en fust esté autre chose, ny

recherché.

Voyla une sotte et bizarre opinion et formalisation, dont je m'en

rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir

quel acte est plus énorme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a

tant aimé, ou de celle d'un maraut esclave. Il y a force raisons à

déduire là-dessus, dont je me passeray de les alleguer, craignant

qu'elles soyent trop foibles au prix de celles de ces grands.

J'ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la conjuration, en advertit

l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destinée, qui se devoit

ainsi finer par si belles amours.

Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos, second frère du marquis

de Pescayre, auquel, si on eust fait un pareil tour en aucunes de ses

amours que je sçay, il y a long-temps qu'il fust esté mort.

--J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant esté

long-temps qu'il n'avoit couché avec sa femme, vint résolu et bien

joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir; mais arrivant

de nuict, il entendit par le petit espion qu'elle estoit accompagnée de

son amy dans le lict: luy aussi-tost mit la main à l'espée, et frappant

à la porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer; mais

premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint

à elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit cette fois si bien

atifée, si bien parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise

blanche, et si bien ornée (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlotée pour

mieux plaire à son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsi bien

accommodée pour luy ny à son gré, qu'elle se jettant en chemise à terre

et à ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces paroles

qu'elle dit, comme de vray elle sçavoit très-bien dire, que, la faisant

relever, et la trouvant si belle et de bonne grâce, le coeur lui

fléchit, et laissant tomber son espée, luy, qui n'avoit fait rien il y

avoit si long-temps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit

à la dame, et que la nature l'émouvoit), il luy pardonna et la prit et

l'embrassa, et la remit au lict, et se deshabillant soudain, se coucha

avec elle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses

doux attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin

le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se

firent tant de caresses: comme fit Ménélaüs, le pauvre cocu, lequel

l'espace de dix ou douze ans menassant sa femme Heleine qu'il la tueroit

s'il la tenoit jamais, et mesme luy disoit du bas de la muraille en

haut; mais, Troyë prise, et elle tombée entre ses mains, il fut si ravy

de sa beauté qu'il luy pardonna tout, et l'ayma et caressa mieux que

jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi

en papillons; mais il est mal aisé à faire une telle rencontre que

celle-cy.

--Une grande, belle et jeune dame du regne du roy François I, mariée

avec un grand seigneur de France, et d'aussi grande maison qui y soit

point, se sauva bien autrement, et mieux que la precedente; car, fust ou

qu'elle eust donné quelque sujet d'amour à son mary, ou qu'il fust

surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu à elle l'espée

nuë à la main pour la tuer, desesperant de tout secours humain pour s'en

sauver, s'advisa soudain de se voüer à la glorieuse Vierge Marie, et en

aller accomplir son voeu à sa chapelle de Lorette, si elle la sauvoit,

à Sainct Jean de Mauverets, au païs d'Anjou. Et sitost qu'elle eut fait

ce voeu mentalement, ledit seigneur tumba par terre, et luy faillit

son espée du poing; puis tantost se releva, et, comme venant d'un songe,

demanda à sa femme à quel sainct elle s'estoit recommandée pour éviter

ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la Vierge Marie, en sa chapelle

susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit:

«Allez y donc, et accomplissez votre voeu;» ce qu'elle fit, et y

appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et

grands voeux de cire, à ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus

long-temps après. Voyla un bon voeu, et belle escapade inopinée. Voyez

la cronique d'Anjou.

--J'ay ouy parler que le roy François une fois voulut aller coucher avec

une dame de sa Cour qu'il aymoit. Il trouva son mary l'espée au poing

pour l'aller tuer; mais le Roy lui porta la sien ne à la gorge, et luy

commanda, sur sa vie, de ne luy faire aucun mal, et que s'il luy faisoit

la moindre chose du monde, qu'il le tueroit, ou qu'il luy feroit

trancher la teste; et pour ceste nuict l'envoya dehors, et prit sa

place. Cette dame estoit bien heureuse d'avoir trouvé un si bon

champion et protecteur de son c..; car oncques depuis le mary ne luy osa

sonner mot, ains luy laissa du tout faire à sa guise. J'ai ouy dire que

non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille

sauve garde du Roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs

terres et y mettent les armoiries du Roy sur leurs portes, comme font

ces femmes, celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c..,

si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui, sans cela, les

eussent passez au fil de l'espée.

--J'en ay cogneu d'autres dames, favorisées ainsi des roys et des

grands, qui portoyent ainsi leurs passeports partout: toutefois, si en

avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y

apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et

secrettes, faisant accroire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort

subite: et tels marys sont détestables, de voir à leurs costez coucher

leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour et

méritent mieux la mort que leurs femmes; ou bien les font mourir entre

deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes

croniques anciennes de France et j'en ai oceu un grand de France, qui

fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame,

et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye à

se faire déclarer cocu. De ces forcenez et furieux maris de cocus sont

volontiers les vieillards, lesquels se deffiant de leurs forces et

chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesme quand ils ont

esté si sots de les espouser jeunes et belles, ils en sont si jaloux et

si ombrageux, tant par leur naturel que leurs vieilles pratiques, qu'ils

ont traittées eux-mêmes autrefois ou veu traicter à d'autres, qu'ils

meinent si misérablement ces pauvres créatures, que leur purgatoire leur

seroit plus doux que non pas leur autorité. L'Espagnol dit: _El diabolo

sabe mucho, porque es viejo_, c'est-à-dire que «le diable sçait beaucoup

parce qu'il est vieux:» de mesmes ces vieillards, par leur aage et

anciennes routines, sçavent force choses. Si sont ils grandement à

blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes,

pourquoi les vont-ils épouser? et les femmes aussi belles et jeunes ont

grand tort de les aller espouser, sous l'ombre des biens, en pensant

joüir après leur mort, qu'elles attendent d'heure à autre; et cependant

se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu'elles font, dont aucunes

d'elles en patissent griefvement.

--J'ai ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mari,

vieillard, luy donna une poison de laquelle elle languit plus d'un an et

vint seiche comme bois; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit

en cette langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il

luy falloit.

--Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et à

l'eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit

son saoul, n'ayant compassion de cette belle charnure nue, ni non plus

d'émotion. Voyla le pis d'eux, car, estant dégarnis de chaleur et

dépourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont pitié de nulle

beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans

jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud, comme j'ay dit

cy devant. Voyla pourquoi il ne fait pas bon d'espouser de tels

vieillards bizarres, car, encor que la veue leur baisse et vienne à

manquer par l'aage, si en ont ils toujours prou pour espier et voir les

frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.

--Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut

sans soleil, nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans être

jaloux; et tout procede pour la débolezze de ses forces. C'est pourquoy

un grand prince que je sçay disoit qu'il voudroit ressembler le lion,

qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le

fait tant plus il le veut faire; le chien tant plus il vieillit son cas

se grossit; et le cerf, que tant plus il est vieux tant mieux il le

fait, et les biches vont plustôt à luy qu'aux jeunes. Or, pour en parler

franchement, ainsi que j'ay ouy dire à un grand personnage, quelle

raison y a-t-il, ni quelle puissance a-t-il le mary si grande, qu'il

doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne l'a point de Dieu, ny de sa

loy, ny de son saint Evangile, sinon de la répudier seulement? Il ne s'y

parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de

prisons ni de cruautez. Ah! que nostre Seigneur Jésus-Christ nous a bien

remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces

meurtres, et qu'il ne les approuvoit guières, lorsqu'on luy amena cette

pauvre femme accusée d'adultere pour jeter sa sentence de punition; il

leur dit en escrivant en terre de son doigt: «Celui de vous autres qui

sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la premiere pierre et

commence à la lapider;» ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par

telle sage et douce repréhension. Nostre Créateur nous apprenoit à tous

de n'estre si légers à condamner et faire mourir les personnes, mesmes

sur ce sujet, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l'abus que

plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus

adultere qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se

faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles, et combien y en

a-t-il! Sainct Augustin dit que l'homme adultere est aussi punissable

que la femme.

--J'ay ouy parler d'un très-grand prince de par le monde, qui,

soubçonnant sa femme faire l'amour avec un galant cavallier, il le fit

assassiner sortant un soir de son palais, et puis la dame, laquelle, un

peu auparavant à un tournoy qui se fit à la Cour, et elle fixement

arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit à dire:

«Mon Dieu! qu'un tel pique bien!--Oüy, mais il pique trop haut;» ce qui

l'estonna, et après fut empoisonnée par quelques parfums ou autrement

par la bouche.

--J'ay cogneu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui

estoit très-belle et de bonne part et de bon lieu, en l'empoisonnant par

sa nature, sans s'en ressentir, tant subtile et bien faite avoit esté

icelle poison, pour espouser une grande dame qui avoit espousé un

prince, dont en fut en peine, en prison et en danger sans ses amis: et

le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas, et en fut trompé et fort

scandalisé, et mal veu des hommes et des dames. J'ai veu de grands

personnages blasmer grandement nos roys anciens, comme Louis Hutin et

Charles le Bel, pour avoir fait mourir leurs femmes: l'une, Marguerite,

fille de Robert, duc de Bourgogne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin,

comte de Bourgogne: leur mettant à sus leurs adulteres; et les firent

mourir cruellement entre quatre murailles, au Chasteau Gaillard: et le

comte de Foix en fit de mesme à Jeanne d'Artoys. Surquoy il n'y avoit

point tant de forfaits et de crimes comme ils le faisoient à croire;

mais messieurs se faschoient de leurs femmes, et leur mettoient à sus

ces belles besognes, et en espousèrent d'autres.

--Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre fit mourir sa femme Anne de

Boulan, et la décapiter, pour en espouser une autre, ainsi qu'il estoit

fort sujet au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas

mieux qu'ils les répudiassent selon la parole de Dieu, que les faire

ainsi cruellement mourir? Mais il leur en faut de la viande fraîche à

ces messieurs, qui veulent tenir table à part, sans y convier personne,

ou avoir nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des biens après

qu'ils ont mangé ceux de leurs premières, ou n'en ont eu assez pour les

rassasier, ainsi que fit Baudoüin, second roi de Jerusalem, qui, faisant

croire à sa première femme qu'elle avoit paillardé, la répudia pour

prendre une fille du duc de Maliterne[5], parce qu'elle avoit une dot

d'une grande somme d'argent, dont il estoit fort nécessiteux. Cela se

trouve en l'histoire de la Terre Sainte. Il leur sied bien de corriger

la loy de Dieu, et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces pauvres

femmes!

--Le roy Loüis le Jeune n'en fit pas de mesme à l'endroit de Léonor,

duchesse d'Aquitaine, qui, soupçonnée d'adultere, possible à faux, en

son voyage de Syrie, fut répudiée de luy seulement, sans vouloir user de

la loy des autres, inventée et pratiquée plus par autorité que de droit

et raison: dont sur ce il en acquist plus grande réputation que les

autres roys, et titre de bon, et les autres de mauvais, cruels et

tyrans; aussi que dans son ame il avoit quelques remords de conscience

d'ailleurs: et c'est vivre en chrestien cela, voire que les payens

romains la pluspart s'en sont acquittés de mesme plus chrestiennement

que payennement, et principalement aucuns empereurs, desquels la plus

grande part ont esté sujets à estre cocus, et leurs femmes

très-lubriques et fort putains: et, tels cruels qu'ils ont esté, vous en

lirez force qui se sont défaits de leurs femmes, plus par répudiations

que par tueries de nous autres Chrestiens.

--Jules César ne fit autre mal a sa femme Pompeïa, sinon la répudier,

laquelle avoit esté adultere de Publius Claudius, beau gentilhomme

romain, de laquelle estant éperdument amoureux, et elle de luy, espia

l'occasion qu'un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison où il n'y

entroit que des dames; il s'habilla en garce, luy qui n'avoit encore

point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de joüer des

instruments, et par ainsi passant par cette monstre, eut loisir de faire

avec sa maistresse ce qu'il voulut; mais estant recogneu, il fut chassé

et accusé; et par moyen d'argent et de faveur il fut absous, et n'en fut

autre chose. Cicéron y perdit son latin par une belle oraison qu'il fit

contre lui. Il est vrai que César, voulant faire à croire au monde qui

luy persuadoit sa femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas que

seulement son lict fust taché de ce crime, mais exempt de toute

suspition. Cela estoit bon pour en abbreuver ainsi le monde; mais, dans

son ame, il sçavoit bien que vouloit dire cela, sa femme avoit esté

ainsi trouvée avec son amant; si que possible luy avoit-elle donné cette

assignation et cette commodité; car, en cela, quand la femme veut et

désire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des

commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres

sçaurions faire en cent ans, ainsi que dit une dame de par le monde, que

je sçay, qui dit à son amant: «Trouvez moyen seulement de m'en faire

venir l'envie, car d'ailleurs, j'en trouveray prou pour en venir là.»

César aussi sçavoit bien combien vaut l'aune de ces choses-là, car il

estoit un fort grand ruffian, et l'appeloit-on le coq à toutes poules,

et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy

donnoient ses soldats à son triomphe: _Romani, servate uxores, moechum

adducimus calvum_, c'est-à-dire, «Romains, serrez bien vos femmes, car

nous vous amenons ce grand paillard et adultere de César le chauve, qui

vous les repassera toutes.» Voilà donc comme César, par cette sage

response qu'il fit ainsi de sa femme, il s'exempta de porter le nom de

cocu qu'il faisoit porter aux autres; mais, dans son ame, il se sentoit

bien touché.

--Octavie César répudia aussi Scribonia pour l'amour de sa paillardise

sans autre chose, et ne luy fit autre mal, bien qu'elle eust raison de

le faire cocu, à cause d'une infinité de dames qu'il entretenoit; et

devant leurs marys publiquement les prenoit à table aux festins qu'il

leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et, après en avoir fait,

les renvoyoit, les cheveux défaits un peu et destortillez, avec les

oreilles rouges: grand signe qu'elles en venoient, lequel je n'avois ouy

dire propre pour descouvrir que l'on en vient; ouy bien le visage, mais

non l'oreille. Aussi luy donna-t-on la réputation d'estre fort paillard;

mesmes Marc-Antoine le luy reprocha: mais il s'excusoit qu'il

n'entretenoit point tant les dames pour la paillardise, que pour

descouvrir plus facilement les secrets de leurs marys, desquels il se

mesfioit. J'ai cogneu plusieurs grands et autres, qui en ont fait de

mesme et ont recherché les dames pour ce mesme sujet, dont s'en sont

bien trouvez; j'en nommerois bien aucuns: ce qui est une bonne finesse,

car il en sort double plaisir. La conjuration de Catilina fut ainsi

descouverte par une dame de joye.

--Ce mesme Octavie, à sa fille Julia, femme d'Agrippa, pour avoir esté

une très-grande putain, et qui luy faisoit grande honte (car

quelques-fois les filles font à leurs peres plus de deshonneur que les

femmes ne font à leurs marys), fut une fois en délibération de la faire

mourir; mais il ne la fit que bannir, luy oster le vin et l'usage des

beaux habillements, et d'user des parures, pour très-grande punition, et

la fréquentation des hommes: grande punition pourtant pour les femmes de

cette condition, de les priver de ces deux derniers points!

--César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que

sa femme Livia Hostilia lui avoit dérobé quelques coups en robe, et

donné à son premier mary C. Piso, duquel il l'avoit ostée par force, et

à luy encore vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son

gentil corps cependant qu'il estoit absent en quelque voyage, n'usa

point en son endroit de sa cruauté accoustumée, ains la bannit de soy

seulement, au bout de deux ans qu'il l'eust ostée à son mary Piso et

espousée. Il en fit de mesme à Tullia Paulina, qu'il avoit ostée à son

mary C. Memmius: il ne la fit que chasser, mais avec défense expresse de

n'user nullement de ce mestier doux, non pas seulement à son mary:

rigueur cruelle pourtant de n'en donner à son mary! J'ay ouy parler d'un

grand prince chrestien qui fit cette défense à une dame qu'il

entretenoit, et à son mary de n'y toucher, tant il estoit jaloux.

Claudius, fils de Drusus Germanicus, répudia tant seulement sa femme

Plantia Herculalina, pour avoir esté une signalée putain, et, qui pis

est, pour avoir entendu qu'elle avoit attenté sur sa vie; et, tout cruel

qu'il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la

faire mourir, il se contenta du divorce. Davantage, combien de temps

porta-t-il les fredaines et sales bourdelleries de Valeria Messalina,

son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l'un et

l'autre, dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession d'aller

aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande bagasse de la

ville, jusques-là, comme dit Juvenal, qu'ainsi que son mary estoit

couché avec elle, se déroboit tout bellement d'auprès de luy le voyant

bien endormy et se déguisoit le mieux qu'elle pouvoit, et s'en alloit en

plein bourdeau, et là s'en faisoit donner si très-tant, et jusques

qu'elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasiée, et faisoit

encore pis: pour mieux se satisfaire et avoir cette réputation et

contentement en soy d'estre une grande putain et bagasse, se faisoit

payer, et taxoit ses coups et ses chevauchées, comme un commissaire qui

va par pays jusqu'à la dernière maille.

--J'ay ouy parler d'une dame de par le monde, d'assez chère étoffe, qui

quelque temps fit cette vie, et alla ainsi aux bourdeaux déguisée, pour

en essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet de la ville, en

faisant la ronde, l'y surprit une nuict. Il y en a d'autres qui font ces

coups, que l'on sçait bien.

Bocace, en son livre des _Illustres Malheureux_, parle de cette

Messaline gentiment, et la fait alléguant ses excuses en cela, d'autant

qu'elle estoit du tout née à cela, si que le jour qu'elle naquist ce fut

en certains signes du ciel qui l'embraserent et elle et autres. Son mary

le sçavoit, et l'endura long-temps, jusques à ce qu'il sceut qu'elle

s'estoit mariée sous bourre avec un Caïus Silius, l'un des beaux

gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie,

la fit mourir sur ce sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y

estoit tout accoustumé à la voir, la sçavoir et l'endurer. Qui a veu la

statue de ladite Messaline trouvée ces jours passez en la ville de

Bourdeaux, advouera qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle

vie. C'est une médaille antique, trouvée parmy aucunes ruines, qui est

très-belle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler.

C'estoit une fort grande femme, de très-belle haute taille, les beaux

traits de son visage, et sa coeffure tant gentille à l'antique romaine,

et sa taille très-haute, démonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dit:

car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes, médecins et

physionomistes, les grandes femmes sont à cela volontiers inclinées,

d'autant qu'elles sont hommasses; et, estant ainsi, participent des

chaleurs de l'homme et de la femme; et, jointes ensemble en un seul

corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule;

aussi qu'à un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le

soutenir. Davantage, à ce que disent les grands docteurs en l'art de

Vénus, une grande femme y est plus propre et plus gente qu'une petite.

Sur quoi il me souvient d'un très-grand prince que j'ai cogneu: voulant

loüer une femme de laquelle il avoit eu joüissance, il dit ces mots:

«C'est une très-belle putain, grande comme madame ma mere.» Dont ayant

esté surpris sur la promptitude de sa parole, il dit qu'il ne vouloit

pas dire qu'elle fust une grande putain comme madame sa mere, mais

qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere.

--Quelquesfois on dit des choses qu'on ne pense pas dire, quelquesfois

aussi sans y penser l'on dit bien la vérité. Voilà donc comme il fait

meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ce ne seroit que pour

la belle grace, la majesté qui est en elles; car, en ces choses, elle y

est aussi requise et autant aimable qu'en d'autres actions et exercices,

ny plus ny moins que le manège d'un beau et grand coursier du règne est

bien cent fois plus agréable et plaisant que d'un petit bidet, et donne

bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet

escuyer soit bon et se tienne bien, et monstre bien plus de force et

d'adresse: de mesme se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes

femmes; car, de cette taille, elles sont sujettes d'aller d'un air plus

haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire

l'arçon, si l'on n'a bonne tenuë, comme j'ay ouy conter à aucuns

cavalcadours qui les ont montées; et lesquelles font gloire et grand

mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout à plat: ainsi que

j'en ay ouy parler d'une de cette ville, laquelle, la première fois que

son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement: «Embrassez-moy

bien, et me liez à vous de bras et de jambes le mieux que vous pourrez,

et tenez-vous bien hardiment, car je vays haut, et gardez bien de

tomber. Aussi, d'un costé, ne m'espargnez pas; je suis assez forte et

habile pour soutenir vos coups, tant rudes soient ils; et si vous

m'espargnez je ne vous espargneray point. C'est pourquoy à beau jeu beau

retour.» Mais la femme le gaigna. Voilà donc comme il faut bien adviser

à se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforcées,

charnuës et proportionnées; et, bien que la chaleur surabondante en

elles donne beaucoup de contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop

pressantes pour estre si chaleureuses. Toutesfois, comme l'on dit, de

toutes tailles bons levriers: aussi y a-t-il de petites femmes nabottes

qui ont le geste, la grace, la façon en ces choses un peu approchante

des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussi chaudes et aspres à

la curée, voire plus: je m'en rapporte aux maistres en ces arts. Ainsi

qu'un petit cheval se remue aussi prestement qu'un grand, et, comme

disoit un honneste homme, que la femme ressembloit à plusieurs animaux,

et principalement à un singe, quand dans le lict elle ne fait que se

mouvoir et remuer. J'ay fait cette digression; en me souvenant il faut

retourner à nostre premier texte.

--Et ce cruel Néron ne fit aussi que répudier sa femme Octavia, fille de

Claudius et Messalina, pour adultère, et sa cruauté s'abstint

jusques-là.

--Domitian fit encore mieux, lequel répudia sa femme Domitia Longina

parce qu'elle estoit si amoureuse d'un certain comédien et basteleur

nommé Pâris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec luy, sans

tenir compagnie à son mary; mais, au bout de peu de temps, il la reprit

encore et se repentit de sa séparation; pensez que ce basteleur luy

avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit

qu'il se trouveroit bien.

--Pertinax en fit de mesme à sa femme Flavia Sulpitiana, non qu'il la

répudiast ni qu'il la reprist, mais la sachant faire l'amour à un

chantre et joueur d'instruments, et s'adonner du tout à luy, n'en fit

autre compte sinon la laisser faire, et luy faire l'amour de son costé à

une Cornificia estant sa cousine germaine; suivant en cel a l'opinion

d'Eliogabale, qui disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que la

conversation de ses parents et parentes. Il y en a force qui ont fait

tels eschanges que je sçay, se fondans sur ces opinions.

--Aussi l'empereur Severus non plus se soucia de l'honneur de sa femme,

laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en

corriger, disant qu'elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu'il la

falloit excuser, d'autant que toutes celles qui portoient ce nom de

toute ancienneté estoient sujettes d'estre très-grandes putains et faire

leurs marys cocus: ainsi que je connois beaucoup de dames portans

certains noms de notre christianisme, que je ne veux dire pour la

révérence que je dois à nostre saincte religion, qui sont

coustumièrement sujettes à estre puttes et à hausser le devant plus que

d'autres portans autres noms, et n'en a-t-on veu guères qui s'en soient

eschappées.

Vies des dames galantes · 第 1 / 39 段