rien lui refuser.
J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la
Nouvelle-Angleterre.
Pour vous, j'ai deux cents pièces; sur lesquelles trente ont servi à
payer votre rançon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes
avances en cette affaire.
Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pièces, sur
lesquelles vous en paierez quinze aux pêcheurs qui ont pris l'engagement
de vous transporter à Flessingue.
Vous n'aurez aucune peine à croire, mes chers enfants, combien je fus
bouleversé par ce brusque revirement des choses.
Lorsque Saxon eut cessé de parler, je restai comme étourdi à essayer de
comprendre ce qu'il m'avait dit.
Puis, il me vint à l'esprit une pensée qui glaça la flamme d'espoir et
de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'idée de ma liberté recouvrée.
Ma présence avait été un aide, une consolation pour mes malheureux
compagnons.
Ne serait-ce pas cruauté que de les abandonner dans leur détresse? Il
n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levât les yeux vers moi dans
sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais
secourus et réconfortés.
Comment les abandonner maintenant?
--Je vous suis extrêmement obligé, Saxon, dis-je enfin en parlant avec
lenteur, et avec quelque difficulté, car c'étaient des paroles pénibles
à prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donné des peines
inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les
aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits
pour être débarqués dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de
les abandonner.
Saxon éclata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses
grandes jambes et enfonçant les mains dans les poches de sa culotte.
--Voilà qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prévu bien des
difficultés sur ma route, mais celle-là, je n'y songeais pas! Vous êtes,
il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais porté le
justaucorps de cuir de boeuf. Vous avez toujours quelque raison tirée on
ne sait d'où pour vous échapper, pour vous effrayer, comme un poulain
étourdi, à moitié dompté. Et pourtant je crois pouvoir venir à bout,
avec un peu de persuasion, de ces étranges scrupules qui vous prennent.
--Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai
envers eux comme un père, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnête
marin. S'il vous convenait de prélever une bagatelle d'une vingtaine de
pièces pour leur assurer le confortable, je veillerais à ce qu'ils aient
une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la
pareille à leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont,
pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour.
Je ne puis rien proposer de plus équitable.
--J'ai un ou deux mots à vous dire sur le pont, fit Saxon.
Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, où
nous restâmes debout adossés aux bastingages.
Les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre dans la ville, en
sorte que l'océan noir battait contre le rivage plus noir encore.
--Vous n'avez pas à vous tourmenter au sujet de l'avenir des
prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour
les Barbades, et ce capitaine, à l'âme aussi dure qu'un caillou n'aura
pas à les vendre, malgré toute la certitude qu'il en a. S'il peut se
tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne
crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de façon que
moi pour lui donner une poussée par-dessus bord.
--Que voulez-vous dire, Saxon? m'écriai-je.
--Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?
--Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'était un
détrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une
énergie terrible, et un bon coeur sous l'habit d'un voleur.
--Lui-même. C'est, comme vous le dites, un homme énergique, et un
sabreur résolu, bien que, d'après ce que j'ai vu de son jeu, il soit
faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une préférence exagérée
pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance à la
pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de
l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah!
Bah! les gens diffèrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.
Pourtant il me semble que j'aimerais mieux être emporté du terrain de
combat, après m'être servi de mon arme _secundum artem_ que de le
quitter sans une égratignure après avoir enfreint les lois de l'escrime.
Quarto, tierce, seconde, voilà ce que je dis, et au diable vos
estramaçons et vos passades.
--Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.
--Il est à bord, dit Saxon. Il paraît qu'il a été révolté, indigné des
cruautés qu'on a fait souffrir aux paysans après la bataille de
Bridgewater. Comme c'est un homme de caractère assez sombre, assez
farouche, sa désapprobation s'est traduite par des actes plutôt que par
des paroles.
On a trouvé çà et là dans la campagne, des soldats tués à coups de
pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur eût laissé aucune
trace.
Il y en a eu une douzaine au moins de traités de la sorte, et l'on en
est bientôt venu à se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand
chemin, était l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur à sa
poursuite.
--Bon, et après? demandai-je, car Saxon s'était interrompu pour allumer
sa pipe au moyen de cette même vieille boîte de métal contenant un
briquet dont il s'était servi lors de notre première rencontre.
Quand j'évoque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous
l'aspect qu'il avait en ce moment-là, alors que la lueur rouge éclairait
sa figure dure, animée, au profil de faucon, et montrait mille petits
plis et rides que le temps et le souci avaient gravés dans sa peau
brune, hâlée.
Parfois, dans mes rêves, cette figure m'apparaissait sur un fond de
ténèbres.
Ses yeux à demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tournés vers moi
de cette façon un peu oblique qui lui était propre, si bien qu'enfin je
me retrouve assis sur mon séant, et tendant la main dans l'espace vide,
m'attendant presque à sentir autour d'elle une autre main maigre,
nerveuse.
C'était, sous bien des rapports, un malhonnête homme, mes chers enfants,
un homme roué, plein de ruse, qui n'avait guère de scrupules, guère de
confiance, et pourtant la nature humaine est chose si étrange, et il
nous est si difficile de maîtriser nos sentiments, que mon coeur
s'échauffe quand je pense à lui et que cinquante années ont plutôt accru
qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.
--J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffées de sa
pipe, que Marot était bien l'homme de cette trempe, et qu'il était serré
de si près qu'il courait le danger d'être pris.
En conséquence, je me mis à sa recherche, et je tins conseil avec lui.
Sa jument avait péri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup
d'affection pour cette bête, cet événement le rendait plus farouche et
plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun goût pour
son ancien métier.
En fait, il était mûr pour n'importe quoi.
C'est de cette manière-là qu'on fait les instruments utiles.
J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le métier de marin.
À ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidité qu'on tire un
coup de pétrinal.
--Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.
--Pourtant, c'est assez évident pour vous maintenant. Le but de Marot
était de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre
service aux exilés.
Pouvait-il rien faire de mieux pour réaliser ce projet que de s'engager
comme matelot à bord de ce brick, la _Dorothée Fox_, et de quitter
l'Angleterre avec lui.
Il n'y a que trente hommes d'équipage.
Au-dessous des écoutilles, ils sont près de deux cents, et si simples
qu'ils puissent être, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas
leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur
manque l'ordre et la discipline qui seraient nécessaires en pareil cas.
Marot n'a qu'à descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, à les
débarrasser de leurs entraves, à leur mettre en main quelques armes à
feu, quelques gourdins.
Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?
Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mêmes, s'ils
n'ont à compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de
l'Ouest.
--En effet, c'est un plan bien conçu, dis-je. C'est malheureux, Saxon,
qu'avec votre ingéniosité, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un
champ d'action honorable. Vous êtes, je le sais bien, aussi capable de
commander des armées, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui
jamais portèrent une épée.
--Regardez par-là, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras.
Voyez-vous l'endroit que la lune éclaire, à côté de l'écoutille.
N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout,
seul perdu dans ses pensées, la tête inclinée sur sa poitrine? C'est
Marot.
Je vous l'affirme, si j'étais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux
avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en
personne, cornes, sabots, et queue, plutôt que d'avoir cet homme, à bord
de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui
regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est décidé.
--Alors, Saxon, répondis-je, il ne me reste plus qu'à vous remercier et
à accepter ces moyens de salut que vous avez mis à ma portée.
--Voilà qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que
je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il
pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, à ce
que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expédition
qu'on prépare contre les Indiens qui ont ravagé les plantations de nos
colons.
Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je
n'ai jamais vu une guerre pareille, où l'on n'a pu ni se battre, ni
piller. Je vous en donne ma parole, c'est à peine si j'ai eu quelque
argent entre les mains depuis qu'elle a commencé. Quand il s'agirait de
mettre Londres à sac, je ne voudrais pas la recommencer.
--Il y a une personne amie que Sir Gervas Jérôme a recommandée à mes
soins, fis-je remarquer, mais j'ai déjà pourvu à ce qu'il désirait. Il
ne me reste rien qu'à faire savoir à tous les gens de Havant qu'un Roi
qui a prodigué le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous
avons, n'est pas destiné, selon toute vraisemblance, à posséder bien
longtemps le trône d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et
plutôt peut-être qu'on ne le croit.
--Ce traitement infligé à l'Ouest a, en effet, fortement indisposé tout
le pays, dit mon compagnon. De tous côtés j'entends dire que la haine
contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion.
Hé! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrangé l'affaire, et mon ami
est prêt à partir.
--Je me disais bien qu'il demanderait à virer de bord, fit le capitaine,
en s'avançant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la
bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma
foi, j'en étais sûr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'étonne pas qu'il
y ait regardé à deux fois avant de quitter la _Dorothée Fox_. Elle est
aménagée pour une duchesse, par ma foi. Où est votre canot?
--Bord à bord, dit Saxon. Mon ami se joint à moi, capitaine Pogram, pour
espérer que vous ferez un agréable et utile voyage.
--Je lui en suis diablement obligé, dit le capitaine en agitant en tous
sens son tricorne.
--Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.
--Il n'y a guère à en douter, dit le capitaine.
--Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir
la récompense de votre humanité.
--Ah! voilà de belles paroles, s'écria le capitaine. Monsieur, je suis
votre débiteur.
Une barque de pêche se tenait bord à bord du brick.
À la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des
hommes sur son pont et la grande voile brune toute prête à être hissée.
J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'échelle de corde qui
descendait jusqu'à elle.
--Adieu, Décimus, dis-je.
--Adieu, mon garçon. Vous avez votre argent en lieu sûr?
--Je l'ai.
--Alors, j'ai un autre présent à vous faire. Il m'a été remis par un
sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter
désormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est à
lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le
couteau qui vous servira à ouvrir cette huître qu'est le monde.
Regardez, mon garçon. C'est votre sabre.
--Mon vieux sabre! L'épée de mon père! m'écriai-je, au comble du
ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le
fourreau en cuir déteint, de vieux modèle, avec la lourde poignée de
laitons que je connaissais si bien.
--Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable
corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rôdera en grognant
devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les
bras vigoureux et les coeurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers
errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom
d'Anglais est estimé très haut. Je sais fort bien qu'il ne déchoira pas
lorsque vous ferez partie de la confrérie. Je voudrais pouvoir partir
avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il
serait fâcheux de renoncer. Adieu, mon garçon, et que la bonne fortune
vous accompagne!
Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque
de pêche.
Le câble qui nous retenait fut retiré, la voile hissée, et la barque
fila à travers la baie.
Elle allait de l'avant par une obscurité de plus en plus épaisse,
obscurité aussi noire, aussi impénétrable que l'avenir vers lequel
marchait la barque de ma vie.
Bientôt la force du soulèvement et de la retombée nous apprit que nous
avions franchi l'entrée du port et que nous étions en plein canal.
À terre, des lumières clignotantes, apparaissant à de longs intervalles,
marquaient la ligne de la côte.
Comme je me retournais pour regarder en arrière, un nuage, en se mouvant
lentement, découvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrès du
brick sur le disque d'un blanc froid.
Près de la voilure, était debout le vétéran, qui d'une main se tenait à
un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.
Un autre gros nuage masqua la lumière, et cette maigre et nerveuse
figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une
longue et triste période, du cher pays où j'étais né et avais été élevé.
X--Où tout prend fin.
Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un
échec,--d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en
fut pas moins un échec.
Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession
d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses
membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages,
tout comme je les fuyais alors.
Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps.
Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les
gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs
membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient
semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux
d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu
reposer.
Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance,
appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre
de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces
braves coeurs dorment en paix dans le sein maternel.
_Requiescant! Requiescant in pace!_
Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants.
Ce récit est tout hérissé de _Je_. On dirait un Argus...
Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je
m'en doute.
J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et
cette histoire, vous venez de l'entendre.
Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de
plus.
Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez
seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les
guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de
l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première.
Mais je ne ferai pas un pouce de plus.
Allez sur la pelouse, petits scélérats.
N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que
cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père?
Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse
tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de
mon récit.
Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.
Certains disparurent entièrement de ma connaissance.
Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et
incomplètes.
Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux
qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité
est plus forte encore que celle de la cruauté.
Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils
possédaient.
Ferguson s'échappa.
Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses
derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait
jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par
intermittences d'un feu près de s'éteindre.
Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante
reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la
foi réformée sur le Continent.
Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les
avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus
dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père
étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci.
Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain,
et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se
guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien
il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur
propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus
sincère pour celle qui professe un autre culte.
Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles
comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but
et chacun se réjouissant du succès de l'autre.
Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et
le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en
vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus
large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les
plus heureuses et les mieux soignées.
Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait
pour ce pays d'Angleterre.
Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il
fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major
Ogilvy.
Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin,
il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en
citoyen opulent, prospère.
Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et
maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui
promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui
marchèrent au roulement du tambour.
Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles.
Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort
que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une
expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient
commis de grandes cruautés sur les colons.
Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels
tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom
parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet
indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de
rat.»
Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme
récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit.
Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à
enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants
dégingandés, longs comme des perches.
On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une
stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si
cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces
jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.
Plaise à Dieu que leurs coeurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de
cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau
de leur race!
Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses
amis pouvaient le souhaiter.
Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il
m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis
seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un
petit canot et d'un bateau de passage.
Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher
mon père, qui accourut chez lui.
Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à
portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible
jaunie en équilibre sur ses genoux ployés.
Il respirait péniblement et était dans des transes terribles.
--J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu
plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien
des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je
sois condamné et mis au rebut.
Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de
son visage et sa respiration embarrassée.
--En quel état est votre âme? demanda-t-il.
--Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons
sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas
donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres
de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne
trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de
n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe.
--N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père.
--C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand
j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude
d'avoir l'oeil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent.
Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de
mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle
part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous
que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour.
--C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père.
--Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont
été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales,
et je serais fâché d'avoir à les perdre.
Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas
même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux
dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on
le pende après eux!
Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux,
voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service.
J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais
bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou
refusant d'obéir à mon gouvernail.
Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot
fût bien accueilli à en demander la moitié.
Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.
J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé
bon d'attendre mes signaux.
Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché.