--Hé! Hé! jamais entendu causer? Hé! Voilà qui aura du succès chez

Slaughter, sergent. Voilà qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter.

Par mon âme! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de

ne pouvoir se faire servir, car les garçons rient tellement qu'on ne

peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voilà une

troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires,

sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.

--Nous y veillerons, Votre-Honneur.

--Il m'est accordé une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a

offert douze livres par tête. Mais il me faut de solides coquins,

solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat

les éprouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est très

vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force.

Marquez-le à part, sergent. Marquez-le.

--Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqué.

--Si celui-ci est le clerc, je désirerais avoir un prêtre pour faire la

paire, s'écria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la

plaisanterie, sergent? Hé! Hé! Votre lenteur d'esprit s'élève-t-elle à

cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en

train. Et cet autre, là-bas, à la figure brune, vous pouvez le marquer

aussi, et de même le jeune qui est à côté de lui. Marquez-le. Ah! il

agite la main de mon côté. Tenez ferme, sergent. Où sont mes sels. Qu'y

a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?

--S'il plaît à Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de

me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espère que vous permettrez

à mon père, que voici, de venir aussi avec nous.

--Peuh! Peuh! s'écria le fat, vous êtes déraisonnable, oui vraiment.

A-t-on jamais ouï chose pareille? L'honneur le défend. Comment oserai-je

imposer un vieil homme à mon honnête ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi!

qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filouté! Il y a

là-bas un gaillard, un luron à tête rousse, sergent. Les nègres se

figureront qu'il a pris feu. Ceux-là, avec ces six solides rustres,

compléteront ma douzaine.

--Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.

--Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'oeil prompt en fait de

chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a

de mieux dans une fournée. Douze fois douze, bien près de cent cinquante

pièces, sergent, qui n'auront coûté que quelques mots. Je n'ai eu qu'à

envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui

s'habille à la mode, à mon bon ami le secrétaire, pour lui demander

quelques rebelles. «Combien? dit-il.--Une douzaine, cela suffira.» Et

tout a été réglé d'un trait de plume. Pourquoi là maudite sotte

n'a-t-elle pas pensé à en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent,

qu'y a-t-il?

Un petit homme vif, à tête en potiron, vêtu d'un habit de cheval et de

grandes bottes, venait d'entrer à grand bruit d'éperons dans le magasin

aux laines, d'un air fort assuré, fort autoritaire, porteur d'un grand

sabre de forme antique qui traînait derrière lui, et agitant une

cravache.

--Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et impérieuse, vous avez

peut-être entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de

Langmere House, qui s'est donné tant de tracas pour le Roi et que M.

Godolphin a appelé, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes

locales de l'État. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce

pas? Des colonnes? Remarquez cette idée ingénieuse: l'État serait en

quelque sorte un palais ou un temple, et les fidèles sujets autant de

colonnes, et je fus l'une d'elles.

Je suis une colonne locale. J'ai reçu un permis royal, sergent, pour

choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre,

comme récompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse

faire mon choix.

--Alors, monsieur, nous sommes ici pour la même affaire, dit le

Londonien, qui mit la main sur son coeur en s'inclinant si bas qu'on eût

dit que son épée prenait une direction perpendiculaire vers le plafond,

l'honorable Georges Dawnish, à votre service! Votre très humble et très

dévoué serviteur, monsieur. À vos ordres en toutes choses, en toutes

circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire

votre distinguée connaissance. Hem!

Le hobereau parut quelque peu décontenancé par cette averse de

salamalecs londoniens.

--Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tête avec

rapidité. Enchanté de vous voir, monsieur! Diablement enchanté! Mais ces

hommes, sergent! Le temps presse, car il y a marché demain à Shepton, et

je serais enchanté de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En

voilà un bien en chair. Il me le faut.

--Pardieu! je vous ai devancé, s'écria le courtisan. Qu'on me noie, si

cela ne me fait pas de la peine. Il est à moi.

--Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.

--Il est à moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drôle.

--Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'écria le squire de Dulverton.

--Une douzaine! Hé! Hé! La douzaine toute ronde. Qu'on me crève si je

n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau levé, vous

connaissez le vieux dicton.

--C'est une infamie, cria le squire en colère, une honte, une infamie.

Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre

peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de

laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que

leurs maîtres soient servis!

--Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffiné. Sur la mort,

monsieur, voilà qui touche à mon honneur de très près. J'ai vu couler du

sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations.

Rétractez-vous, monsieur, rétractez-vous.

--Arrière, perche à porter les habits! dit l'autre d'un ton méprisant.

Vous êtes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la

bataille est finie. Est-ce qu'on a prononcé votre nom en plein

Parlement? Est-ce que vous êtes une colonne locale? Arrière, arrière,

mannequin de tailleur!

--Et vous, insolent rustre en sabots, s'écria le fat, lourdaud au

langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait

connaissance est le poteau à fouetter. Ha! sergent, il porte la main à

son épée. Arrêtez-le, sergent, arrêtez-le, ou je lui ferai peut-être du

mal.

--Non, messieurs, s'écria le sous-officier, cette querelle ne doit pas

se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolérer qu'on fasse du désordre dans

l'intérieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien

nivelée, où il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter

pour se donner de l'exercice.

Cette proposition ne parut plaire à aucun des deux gentlemen en colère,

qui se mirent à comparer la longueur de leurs épées et à jurer qu'avant

le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.

Notre propriétaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et

le hobereau, après avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla à

grand fracas, pestant après les courtisans, les Londoniens, le sergent,

les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement,

qui le récompensait aussi chichement de son zèle.

Cette scène ne fut que la première d'un grand nombre d'autres

semblables, car le gouvernement, qui s'efforçait de satisfaire aux

demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers

qu'il n'y en avait.

Je suis fâché d'avoir à le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais

encore des femmes de mon pays, des dames titrées même, se tordre les

mains, se lamenter parce qu'il leur avait été impossible d'obtenir

quelqu'un de ces pauvres gens du comté de Somerset pour le vendre comme

esclave.

Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs

sollicitations auprès du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le

droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous

la main et de l'expédier aux Plantations sans autre forme de procès.

Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramenés avec moi dans

le passé pendant toutes les soirées de ce long et ennuyeux hiver, je

vous ai fait assister à des scènes dont tous les acteurs sont sous

terre, à part peut-être un ou deux barbons comme moi, pour garder

quelque souvenir d'eux.

J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par écrit, chaque matin, ce

que je vous avais raconté la veille.

Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de

vos enfants pourront y prendre de l'intérêt et même éprouver quelque

fierté, en apprenant que leurs ancêtres ont joué un rôle dans de telles

scènes.

Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dépouille de sa

neige, en sorte que vous avez mieux à faire que de rester assis à

écouter les histoires d'un vieillard loquace.

Ah! ah! vous secouez la tête.

Mais la vérité, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de

se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce résultat

en vous rôtissant devant ce grand feu.

De plus, maintenant mon histoire marche rapidement à sa fin, car je n'ai

jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les événements qui

se rapportent à l'insurrection de l'Ouest.

Si la partie qui s'achève a été des plus mornes, si elle n'a point pour

dénouement un joyeux carillon et des poignées de mains, comme dans les

livres à bon marché, c'est à l'histoire et non à moi qu'il faut vous en

prendre. Car la Vérité est une maîtresse sévère, et une fois qu'on s'est

mis en route avec elle, il faut suivre la commère jusqu'au bout,

dut-elle braver carrément toutes les règles, toutes les conditions, qui

voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le

jardin bien régulier, à la hollandaise, des conteurs d'histoires.

Trois jours après notre procès, nous fûmes alignés dans la rue du Nord,

devant le château, avec des hommes venus d'autres prisons et qui

devaient partager notre sort.

Nous étions placés sur quatre de front et une corde réunissait chaque

rang au suivant.

Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total à deux

cents.

De chaque côté marchaient des dragons. Nous avions devant et derrière

nous des compagnies de mousquetaires pour empêcher toute tentative

d'attaque ou d'évasion.

Nous partîmes ainsi rangés le dix septembre, au milieu des larmes et des

gémissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient

leurs fils ou leurs frères en route pour l'exil sans pouvoir échanger

avec eux un dernier mot, une étreinte.

Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout ridés, au chef

branlant, des femmes décrépites, marchèrent péniblement pendant des

milles à notre suite sur la grande route, jusqu'au moment où

l'infanterie de l'arrière-garde fit volte-face de leur côté et les

chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.

Ce jour-là, nous passâmes par Yeovil et Sherborne.

Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'à Blandford, où nous

fûmes parqués ensemble comme des bestiaux et laissés là pendant la nuit.

Le troisième jour, nous reprîmes notre marche à travers Wimborne et une

série de jolis villages du Comté de Dorset, les derniers villages

anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues

années.

À une heure avancée de l'après-midi, nous vîmes apparaître les vergues

et les agrès des navires dans le Port de Poole.

Au bout d'une autre heure, nous descendîmes le sentier ardu et

rocailleux qui mène à la ville.

Là nous fûmes rangés sur le quai en face du brick au large pont, aux

lourdes manoeuvres qui était destiné à nous conduire vers l'esclavage.

Pendant toute cette marche, nous fûmes traités avec la plus grande bonté

par le menu peuple.

Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils

partageaient entre nous.

Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risquèrent leur vie en

venant se poster sur les bords de la route, pour nous bénir au passage,

sous les grossières plaisanteries et les jurons des soldats.

Nous montâmes à bord et fûmes menés dans la cale par le lieutenant du

navire, un grand marin à figure rouge, aux oreilles ornées d'anneaux,

pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes écartées, la

pipe à la bouche, nous vérifiait l'un après l'autre au moyen d'une liste

qu'il tenait à la main.

Quand il vit de près la construction solide et l'air de santé rustique

des paysans, que n'avait pu entamer même leur longue captivité, ses yeux

pétillèrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.

--Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant.

Arrimez-les comme il faut. Là-bas. Il y a des logements dignes d'une

duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.

Nous défilâmes l'un après l'autre devant le capitaine enchanté.

Puis, nous descendîmes par l'échelle raide qui aboutissait à la cale.

Arrivés là, nous fûmes conduits dans un étroit corridor, sur chaque côté

duquel s'ouvraient les compartiments qui nous étaient destinés.

À mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui était réservé, il

y était poussé par le vigoureux lieutenant, et fixé au plancher par des

entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.

Il faisait nuit quand nous fûmes tous enchaînés, mais le capitaine fit

une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propriété était en

parfaite sûreté.

Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque

prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le marché des Barbades.

--Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa

lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous êtes-vous assuré

qu'ils ont eu leur ration?

--Un pain d'avoine et une pinte d'eau, répondit le lieutenant.

--Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'écria le capitaine.

Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait

travailler des années dans les rizières, avant que les crabes de terre

viennent le dévorer.

--Oui, nous aurons une belle vente aux enchères chez les colons pour cet

assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait là une fameuse affaire.

Morbleu, vous avez roulé ces gens de Londres de la belle manière.

--Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touché

à sa ration? Ah! ça, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop

délicat pour manger ce que d'autres ont trouvé bon, qui valaient mieux

que vous.

--Je n'ai pas le coeur à manger, monsieur, répondit le prisonnier.

--Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies?

Prétendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous

m'appartenez corps et âme. Je vous ai payé dix belles pièces, et

maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger.

Mettez-vous à la besogne à l'instant, capricieux coquin, où je vous fais

passer à l'estrapade.

--En voici un autre qui reste continuellement la tête penchée sur la

poitrine, sans entrain, sans vie.

--Chien de révolté, d'entêté, cria le capitaine, de quoi vous

plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une

tempête?

--S'il vous plaît, monsieur, c'est que je ne fais que penser à ma

vieille mère, là-bas, à Wellington, et je me demande qui la nourrira

maintenant que je n'y suis plus.

--Hé, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment

ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon état de santé,

et le coeur content, si vous restez là comme une poule malade sur son

perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de

quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de

geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce

que le coeur peut souhaiter? Faites-lui tâter d'un bout de corde, Jim,

si jamais vous le rattrapez à se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait

là, ce n'est que pour nous ennuyer.

--Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a à

l'arrière un étranger qui désire s'entretenir avec Votre Honneur.

--Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?

--C'est certainement une personne de qualité, Votre Honneur. Il parle

avec autant d'aplomb que s'il était le capitaine du navire. Le maître

d'équipage n'a fait que le frôler et il s'est mis à jurer, à sacrer

après lui, à le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien

que Job Harrisson se figure avoir embarqué le diable en personne. Les

hommes ne trouvent pas sa tournure fort à leur gré.

--Que diable peut-être ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le

pont, Jim, et dites-lui que je suis occupé à compter mon bétail sur pied

et que j'irai le trouver dans un instant.

--Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure

qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de

suite.

--Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop

est maître sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand même il

serait le Lord du Sceau privé, je tiens à lui faire savoir que je suis

le maître sur mon pont.

En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le

lieutenant et le capitaine retirèrent, à eux deux, l'échelle, et firent

retomber le lourd panneau de l'écoutille après leur passage.

Une seule lampe à huile, suspendue à une des solives au centre du

couloir, qui séparait les deux rangées de cellules, était tout

l'éclairage qu'on nous accordait.

À sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses

côtes de bois du navire se courbant de chaque côté de nous et supportant

les traverses qui soutenaient le pont.

Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air

épais et lourd.

À chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de

piétinement, s'élançait à travers la zone éclairée, et disparaissait un

peu loin dans les ténèbres.

La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes

compagnons, épuisés par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini

par s'endormir.

De temps à autre, un lugubre tintement de chaînes, la brusque

interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un

pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rêve qui lui montrait son

humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se réveillait

brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et

pour respirer l'air empoisonné de la prison flottante.

Je restai longtemps éveillé, tout entier à mes pensées au sujet de

moi-même, et aussi des pauvres créatures qui m'entouraient.

À la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs

du navire, le léger roulis et le tangage me firent tomber dans un

sommeil dont je fus brusquement tiré par une lumière passant devant mes

yeux. Je me mis sur mon séant et vis plusieurs matelots groupés autour

de moi, avec un homme de haute taille enveloppé d'un manteau noir, qui

tenait une lanterne au-dessus de ma tête.

--C'est l'homme en question, dit-il.

--Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier

du bord.

Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes

pieds.

--Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me précédant vers

l'échelle de l'écoutille.

C'était une sensation céleste de revenir encore une fois à l'air pur.

Les étoiles brillaient au ciel de tout leur éclat.

Une fraîche brise soufflait de la terre et murmurait une charmante

chanson à travers les agrès.

Tout près de nous, les lumières de la ville jetaient des éclats jaunes

et gais.

Plus loin, la lune regardait à la dérobée par-dessus les collines de

Bournemouth.

--Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.

Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.

Une table carrée, luisante, en occupait le centre, et une lampe à

lumière éclatante se balançait au-dessus.

Tout au bout, en plein dans la partie éclairée, le capitaine était

assis, la figure rayonnante d'avidité et d'espoir.

Sur la table il y avait une petite pile de pièces d'or, une bouteille de

rhum, des verres, une boîte à tabac et deux longues pipes.

--Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avançant sa tête

ronde, hérissée. Agréez les félicitations d'un honnête marin. À ce qu'il

paraît, nous ne sommes pas destinés à être compagnons de voyage, malgré

tout.

--Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit

l'inconnu.

Au son de sa voix, je sursautai d'étonnement.

--Grands Dieux! m'écriai-je, Saxon!

--Vous l'avez deviné, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la

figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi!

l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je

suppose, vous tirer de ce maudit piège à rats où je vous trouve. C'est

partie liée, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en

voulais à mort au moment de notre dernière séparation, mais je vous

gardais quand même un coin de mon âme.

--Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'écria le patron. Parbleu!

Je pense que vous êtes tout disposé à lever le petit doigt et à vous

rincer le sifflet après tout ce que vous avez traversé.

Je m'assis à table. La tête me tournait.

--Voilà qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et

comment est-ce arrivé?

--Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon

habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,--c'est son nom

à ce que j'apprends,--m'a offert autant d'argent que je pouvais espérer

d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et

je parle franc, mais j'ai le coeur au bon endroit. Oui, oui, je ne

voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la

liberté, mais nous avons à veiller sur nos intérêts et le commerce ne

marche guère.

--Alors je suis libre! dis-je.

--Vous êtes libre, répondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la

table. Vous pouvez aller où il vous plaira, excepté en Angleterre, où

vous êtes encore hors la loi par le fait de votre sentence.

--Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien à

craindre pour vous-même.

--Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon

garçon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un

dénonciateur pas plus que d'un maravédi. Qui ai-je rencontré, il y a un

jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garçon, je l'ai

rencontré dans la rue, et à son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le

gredin a porté la main à la poignée de son épée, et j'allais dégainer

pour envoyer son âme au diable, si on ne nous avait pas séparés.

Jeffreys et les autres me sont aussi indifférents que les cendres de

cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les

narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Décimus Saxon que sa figure, je

vous en réponds, oui!

--Mais d'où vient cela? demandai-je.

--Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystère. Les vieux oiseaux, qui

ont de l'expérience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je

vous quittai, je me mis en route pour certaine hôtellerie où je pouvais

être sûr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps _en

cachette_, ainsi que disent les Français, afin de préparer à bien le

plan que j'avais en tête. Éclair et tonnerre! j'eus une peur terrible

que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait être vendu comme

peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon à grand'chose.

Bon, je me rappelai assez tôt l'affaire de votre visite à Badminton et

du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisément

de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je

comptais acheter mon pardon en faisant connaître tout ce que je savais

du double jeu qu'il avait joué avec les rebelles.

Le message fut remis secrètement et il me répondit que je le trouverais

lui-même, à un certain endroit, la nuit.

Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut

trouvé le lendemain raide mort avec plus de boutonnières dans son

doublet que le tailleur n'en avait fait.

Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant

d'un prompt arrangement.

Il me demanda mes conditions.

Je répondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous

une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodément dans

un pays étranger et vous adonner à la noble profession des armes.

J'obtins l'un et l'autre, quoique cela fût aussi dur que si on lui

arrachait les dents.

Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor · 第 13 / 15 段