le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances
naturelles en ce qu'elles avaient de ténébreux, et négligeant l'autre
côté, s'était rapproché, autant que la chose est possible, de la nature
diabolique.
Il fallait, en vérité, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misérable
aussi vil, aussi insolent fût choisi pour tenir les balances de la
justice.
Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait à côté de sa
voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le
regardaient.
Il leva les yeux de leur côté, en montrant ses dents blanches dans un
ricanement de méchanceté. Puis il s'enfonça dans ses coussins.
Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son
passage et que les rudes soldats eux-mêmes semblaient éprouver à sa vue
un sentiment mélangé de frayeur et de dégoût, ainsi qu'un lion
regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur
la proie qu'il aurait lui-même jetée à terre.
IX--Le Diable en perruque et en robe.
L'oeuvre de carnage commença sans retard.
Cette nuit même, le grand gibet fut dressé devant l'Hôtellerie du _Blanc
Cerf_.
Pendant des heures, nous pûmes entendre les coups des maillets, les
scies coupant les poutres, en même temps que l'obscène concert de la
suite du Président, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers
du régiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue
sur le gibet.
Du côté des prisonniers, la nuit se passa en prière et en méditation,
les hommes au coeur énergique raffermissant leurs frères plus faibles,
les exhortant à se montrer virils, à marcher à la mort d'une manière qui
servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.
Les Puritains, qui étaient ecclésiastiques, avaient été, pour la
plupart, pendus séance tenante, après la bataille, mais il en était
resté un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui
montrer comment on marche au supplice.
Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermeté calme et
l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.
Leur bravoure sur le champ de bataille n'était rien auprès de celle
qu'ils montrèrent dans l'abattoir légal.
Ce fut ainsi, parmi les prières dites à voix basse et les appels à la
miséricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore imploré la
pitié humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup
d'entre nous avaient à passer sur la terre.
L'audience aurait dû s'ouvrir à neuf heures, mais mylord le Président
était indisposé pour avoir prolongé la veillée en compagnie du colonel
Kirke.
Il était près de onze heures quand les trompettes et les crieurs
annoncèrent qu'il avait pris place.
Les prisonniers furent appelés par leurs noms, l'un après l'autre, les
plus marquants les premiers.
Ils nous quittèrent avec des poignées de mains, des bénédictions, mais
nous ne les revîmes plus, nous ne les entendîmes plus.
Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps à autre.
Il avait pour but, à ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les
dernières paroles que les victimes pourraient prononcer et qui
porteraient leur fruit dans l'âme des auditeurs.
Le défilé des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux
lèvres à leur destin, dura pendant toute cette longue journée d'automne,
si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent réduits à un
silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empêcher de
reconnaître comme plus élevé et plus noble que le leur.
On peut qualifier de débats la façon dont furent traités ces héros, et
c'étaient en effet des débats, mais non dans le sens que nous autres
Anglais donnons à ce mot.
Cela ne consistait qu'à être amené devant le juge et insulté avant
d'être traîné au gibet.
La salle du tribunal était la voie semée d'épines qui aboutissait à
l'échafaud.
À quoi bon présenter un témoin qu'on faisait taire par des clameurs, par
des jurons, par les menaces du Président qui braillait, jurait au point
que les bourgeois épouvantés de Fore Street pouvaient l'entendre?
J'ai ouï dire par des personnes qui se trouvaient là en ce jour qu'il
tint des propos dignes d'un possédé du démon, que ses yeux noirs
étincelaient d'un éclat qui n'avaient presque rien d'humain.
Le jury s'effaçait devant lui comme devant une créature venimeuse,
lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.
Parfois, à ce qu'on m'a rapporté, sa sévérité faisait place à une gaieté
plus terrible encore. Il se renversait sur son siège de magistrat en
riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.
Ce premier jour, près de cent personnes furent exécutées ou condamnées à
mort.
Je m'étais attendu à être appelé l'un des premiers, et je l'aurais été
sans doute sans les actives démarches du Major Ogilvy.
En fait, le second jour se passa sans qu'on se fût occupé de moi.
Le troisième et le quatrième jour, la boucherie se ralentit, non point
que la pitié s'éveillât dans l'âme du juge, mais parce que les grands
propriétaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient
encore des entrailles compatissantes, que révoltait ce massacre de gens
sans défense.
Sans l'influence que ces gentlemen exercèrent sur le juge, je suis
convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents
prisonniers enfermés alors à Taunton.
Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifiés à
la soif de sang humain de ce monstre maudit.
Le huitième jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous
dans le magasin aux laines.
En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient été
jugés par fournées de dix, de vingt.
Mais cette fois nous fûmes tous emmenés comme un troupeau, sous escorte,
dans la salle d'audience.
On nous entassa à la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir,
pendant que les autres étaient parqués, comme les veaux au marché, dans
le centre de la salle.
Le juge était vautré sur un siège élevé, avec un dais au-dessus de lui,
les deux autres juges installés sur des sièges moins hauts, à ses deux
côtés.
À droite, se trouvait le compartiment des jurés, douze personnes
soigneusement triées, des tories de la vieille école, fermes partisans
des doctrines de la non-résistance et du droit divin des rois.
La Couronne avait pris les précautions les plus minutieuses pour le
choix de ces hommes.
Il n'y en avait pas un seul qui n'eût condamné son propre père, sur le
plus léger soupçon qu'il penchait vers le presbytérianisme ou pour les
Whigs.
Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap
vert, et jonchée de papiers.
À la droite s'alignait la longue rangée des légistes de la Couronne,
gens farouches, aux mines de furets.
Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en
temps.
On eût dit autant de mâtins cherchant la piste sur laquelle ils
comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.
De l'autre côté de la table était assis un seul homme, jeune, à figure
fraîche, en perruque et en robe, avec des manières nerveuses d'une
prudence craintive.
C'était l'avocat, Maître Helstrop, que, dans sa clémence, la Couronne
avait consenti à nous accorder, de peur que quelqu'un n'eût la hardiesse
de déclarer que nous n'avions pas été jugés dans les formes légales.
Le reste de la salle était occupé par les serviteurs de la suite des
juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient là comme dans
leur lieu habituel de flânerie et regardaient toute la cérémonie comme
un genre de divertissement qui ne coûtait rien, qui riaient bruyamment
aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.
Le clerc ayant bredouillé la formule légale d'après laquelle nous, les
prisonniers à la barre, ayant secoué toute crainte de Dieu, nous nous
étions assemblés illégalement, traîtreusement, et cetera, le Lord juge
de paix déclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:
--J'espère que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il
brusquement, j'espère qu'un jugement ne tombera pas sur cet édifice.
A-t-on jamais vu tant de scélératesse entassée dans une seule salle
d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah!
coquins, je vois une corde toute prête pour chacun, de vous. N'as-tu
point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le
barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous
assez de la grâce de Dieu pour vous empêcher de prendre les armes contre
votre très gracieux et très affectueux souverain.
--J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vénérable
drapier de Wellington, auquel il s'adressait.
--Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prédicant qui a une
conscience! Où était-elle votre conscience, il y a deux mois, scélérats,
coquin? Votre conscience ne vous servira guère, monsieur, quand vous
danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille
scélératesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand
pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grâce pour tenir les yeux
baissés? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si
vous étiez un honnête homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur?
Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?
--Je l'ai déjà vue, mylord, et je n'en ai pas peur, répondis-je.
--Race de vipères! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pères,
le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient
transcrites sur le procès-verbal, greffier! Le plus indulgent des
parents. Mais il faut ramener par le fouet à l'obéissance les enfants
indociles.
Et sur ces mots, il eut un ricanement féroce.
--Le roi épargnera tout nouveau souci sur ce point à vos parents
naturels. S'ils tenaient à vous conserver, ils n'avaient qu'à vous
élever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons être
miséricordieux envers vous.--Oh! miséricordieux, miséricordieux! Combien
sont-ils ici, greffier?
--Cinquante-un, mylord.
--Ô égout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffés comme il n'y en eut
jamais de traînés sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons
là! Qui défend les vilains?
--Je défends les prisonniers, Votre Seigneurerie, répondit le jeune
légiste.
--Maître Helstrop! Maître Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande
perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous êtes dans toutes ces
sales affaires, Maître Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un
cas fâcheux, Maître Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois
vous-même sur la sellette, Maître Helstrop. Il pourrait bien arriver que
vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Maître Helstrop.
Ah! prenez garde, prenez garde.
--Je suis désigné par la couronne, Votre Seigneurie, dit le légiste
d'une voix tremblante.
--Dois-je donc m'entendre répliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux
noirs s'allumèrent d'une rage démoniaque Serais-je insulté dans mon
propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pièce de cinq
liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe,
vienne contredire le Lord juge et sauter à la figure de celui qui
préside le Tribunal? Oh! Maître Helstrop, je crains de vivre assez
longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.
--J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'écria l'avocat au coeur
défaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.
--Prenez garde à vos paroles et à vos actes, répondit Jeffreys d'un ton
de menace. Faites en sorte de ne pas exagérer le zèle à défendre l'écume
de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un
bandits désirent dire pour leur défense? Messieurs du jury, je vous prie
de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il
est heureux que le Colonel Kirke ait donné au tribunal une garde
suffisante, car avec eux ni la justice ni l'Église ne sont en sûreté.
--Quarante d'entre eux demandent à plaider coupables sur l'accusation
d'avoir pris les armes contre le Roi, répondit notre avocat.
--Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable?
Vit-on jamais une effronterie aussi invétérée? Coupables, disent-ils?
Ont-ils exprimé leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus
patient monarque! Écrivez ces mots sur le procès-verbal, greffier.
--Ils ont refusé d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, répondit le
conseiller de la défense.
--Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez
ensemble ces quarante-là de ce côté-ci de l'enceinte. Oh! messieurs,
avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment
la bassesse, la scélératesse peuvent se dresser, la tête haute. Oh!
monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc espérer que
nous ajouterons foi à ce mensonge transparent? à cette ruse palpable?
Pourront-ils le faire avaler à la Cour?
--Mylord, leurs moyens de défense n'ont pas encore été formulés,
balbutia Maître Helstrop.
--Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprimé,
gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le
concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est précieux. Proposez
des moyens de défense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.
--Ces hommes, Mylord, dit le défenseur, qui tremblait au point que le
parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...
--Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.
--Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi.
Ils ne se sont mêlés en aucune façon dans cette récente affaire. Ils ont
été traînés hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les
soupçonnait, mais parce qu'ils étaient hors d'état de satisfaire la
rapacité de certains simples soldats qui, déçus dans leur espoir de
butin...
--Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte!
Maître Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et
faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les
troupes du Roi? Où en vient le monde? En un mot, qu'allèguent ces
coquins pour leur défense?
--Un alibi, Votre Seigneurerie!
--Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des témoins?
--Nous avons ici une liste de quarante témoins, Votre Seigneurerie. Ils
attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont
exposés à bien de la peine, à des ennuis.
--Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.
--Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs,
des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient
bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.
--Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge à tue-tête, mais alors
ils appartiennent à la même classe que ces hommes-là. Voudriez-vous que
nous acceptions le serment de ces gens-là, qui sont eux-mêmes des Whigs,
des Presbytériens, des prêcheurs, des camarades de taverne de ceux que
nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concerté cela à
loisir tout en buvant leur bière. À loisir, à loisir, les coquins.
--Ne voulez-vous pas entendre les témoins, Votre Seigneurie? s'écria
notre avocat, rappelé à un faible sentiment d'énergie par cet outrage.
--Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir
envers le Roi, mon bon maître,--écrivez «bon maître» greffier,--ne
m'autorise pas à faire asseoir tous vos témoins sur la sellette comme
complices et fauteurs de trahison.
--S'il plaît à Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour
témoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M.
Shepperton le clergyman.
--Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause
pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en
voyant la noblesse de campagne et le clergé de l'Église Établie soutenir
de cette manière la trahison et la rébellion? Assurément c'est le
dernier jour qui approche. Vous êtes un Whig des plus mal intentionnés,
des plus dangereux, pour les avoir entraînés si loin de leur devoir.
--Mais écoutez-moi, Mylord, s'écria un des prisonniers.
--Vous écouter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre
chose à entendre. Vous figurez-vous que vous êtes revenu à votre
conciliabule, pour oser élever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu!
Nous vous écouterons du bout d'une corde avant peu de jours.
--Nous avons peine à croire, dit un des conseillers de la Couronne, en
se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froissés, nous avons
peine à croire qu'il soit nécessaire pour la Couronne de préciser aucun
cas. Nous avons déjà entendu bien des fois toute l'histoire de cette
damnable, de cette exécrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent
devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables,
et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner
quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est
accusé. En conséquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord
pour déclarer que le jury peut être requis tout de suite de prononcer un
seul verdict sur la totalité des accusés.
--Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurés
pour l'interroger du regard.
--Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les
jurés ses confrères hochaient la tête et échangeaient des rires.
--Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le
juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois
qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin
que je puisse les considérer plus avantageusement. Oh! les rusés!
N'est-ce pas que vous voilà pris! N'est-ce pas que vous êtes cernés? Où
pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir à vos
pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte,
courte, votre confession.
On eût dit que le diable en personne était entré en cet homme, car tout
en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin
rouge qui était devant lui.
Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs
figures eussent été taillées dans le marbre.
S'il avait compté voir un oeil se mouiller, une lèvre trembler, cette
satisfaction lui était refusée.
--Si j'étais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'échapperait à la
corde. Oui, et si j'étais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop
délicat pour cette besogne et qui prétendent servir le Roi du bout des
lèvres, tout en intercédant pour ses pires ennemis, auraient eux-mêmes
de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats
des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre très tendre et
très miséricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez
cela par écrit) cédant à l'intercession de ce grand et charitable homme
d'état, Lord Sunderland, (greffier, écrivez cela) a pitié de vous. Cela
ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspiré l'horreur de
vous-mêmes? Je le déclare, quand j'y songe...
...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout à coup.
Il éclata en sanglots, les larmes ruisselèrent sur ses joues...
--... Quand j'y songe, à cette patience chrétienne, à cette ineffable
miséricorde, je me sens contraint d'évoquer en mon esprit ce Grand Juge
devant lequel nous tous, et même moi, nous aurons un jour à rendre nos
comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce déjà écrit?
--C'est écrit, Votre Seigneurie.
--Alors écrivez en marge: «sanglots.» Il est bon que le Roi soit
instruit de notre opinion en pareille matière. Sachez donc, vous les
rebelles les plus perfides et les plus dénaturés, que ce bon père, que
vous avez repoussé du talon, est venu s'interposer entre vous et les
lois offensées par vous. Sur son ordre, j'écarte de vous le châtiment
que vous avez mérité. Si vraiment vous êtes capables de prier, si vos
conciliabules mortels pour l'âme n'ont pas chassé de vous toute grâce,
tombez à genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il
vous est accordé à tous un pardon entier.
Alors le juge se leva de son siège, comme s'il allait descendre du
tribunal, et nous échangeâmes des regards stupéfaits sous l'impression
de ce dénouement si inattendu du procès.
Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins ébahis, pendant qu'un
murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques
campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette
enceinte maudite.
--Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur
les lèvres, ce pardon est subordonné à certaines conditions et réserves.
Vous serez tous conduits d'ici à Poole, enchaînés, et vous y trouverez
un navire qui vous attend. Vous serez enfermés avec d'autres dans la
cale dudit navire et transportés aux frais du Roi dans les Plantations,
pour y être vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des maîtres
qui sachent faire un usage libéral du bâton et du cuir pour amollir vos
esprits obstinés et vous porter à de meilleures pensées.
Il était de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des
conseillers de la Couronne lui dit un mot à demi-voix.
--Une bonne idée! s'écria le juge. J'avais oublié. Ramenez les
prisonniers, huissiers. Peut-être vous figurez-vous que par les
Plantations j'entends les possessions de Sa Majesté en Amérique.
Malheureusement il s'y trouve déjà trop de gens de votre religion. Vous
seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-être dans
votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y
envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant
d'éteindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les
Barbades, où vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont
peut-être la peau plus noire que la vôtre, mais dont j'ose affirmer
qu'ils ont l'âme plus blanche.
Le procès se termina sur ce speech final, et nous fûmes ramenés, à
travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'où nous
avions été tirés.
Des deux côtés de la rue, sur notre passage, nous pûmes voir les membres
de nos anciens compagnons se balançant au vent, et leurs têtes fichées
sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.
Nul pays sauvage du coeur de la païenne Afrique ne devait présenter un
spectacle égalant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton,
pendant qu'y régnèrent Jeffreys et Kirke.
Il y avait de la mort dans l'air.
Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant à peine
s'habiller de noir en mémoire de ceux qu'ils avaient aimés et perdus, de
peur qu'on ne bâtit sur ce fait une accusation de trahison.
À peine étions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent
entra, accompagnant un homme long, à figure pâle, aux dents saillantes,
que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'épée à
pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de
ranger parmi ces raffinés de Londres que l'intérêt ou la curiosité
avaient amenés sur le théâtre de la rébellion. Il marchait à petits pas
sur la pointe des pieds comme un maître de danse français, en agitant
son mouchoir parfumé devant son nez mince et proéminent, et respirait
des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la
main gauche.
--Par le Seigneur! s'écria-t-il, mais la puanteur de ces sales
misérables est de force à vous couper la respiration! Oui, parle
Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi
eux à moins d'être, comme je le suis, un véritable débauché d'enfer! Y
a-t-il quelque danger d'attraper la fièvre des prisons, sergent?
--Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le
sous-officier, en portant la main à son bonnet.
--Hé! Hé! s'écria le raffiné, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent
que vous recevez la visite d'une personne de qualité, j'en suis sûr.
C'est pour affaires, sergent, pour affaires. _Auri sacra fames_. Vous
vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.
--Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins à ma
connaissance, dit le sergent.