haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le
Hampshire.
Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs
que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens.
Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui
l'avaient pris.
D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et
même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa
tête de l'échafaud[4].
[Note 4: La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la
Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,--Je n'aurais
pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai
montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et
combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que
j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien
je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela,
Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre
intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et
je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit
et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas
d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais
cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis
en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En
conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis
m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer
d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos
prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent
la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la
générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis
espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à
témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et
à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus
obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).]
Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos
ennemis.
En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui
montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait
conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de
courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas
menus en tête de son régiment sur le champ de bataille.
Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et
qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à
descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui
avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient
suivi.
Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager
à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté.
Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les
soins et la protection du Major Ogilvy.
Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer
ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était
pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui
j'avais partagé les périls de la campagne.
Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je
me portais bien et que je n'étais point en danger imminent.
En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et
chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses
citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah
Seaton, de Petersfield.
Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais
soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence.
Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le
chargeant d'en faire l'usage que je désirais.
Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon
collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons
avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux
malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les
services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe
avant d'avoir pu se répandre.
Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à
Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à
laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne.
Nous gagnâmes peu au change.
Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en
quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès
lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers.
Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre
visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des
journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service.
Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable
relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre
jugement.
Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur
une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en
vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à
mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire.
Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux,
ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin.
Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes
disparurent dès que j'entendis les propos échangés:
--Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de
vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux
que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que
j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un
petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon
aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler.
--Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde.
L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si
vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire
essayer à votre dos le poids de ma hallebarde.
--J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à
vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé
vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter,
mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis
pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des
bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura
jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des
diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal
au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la
bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre
habit.
--Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez
dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait
passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires
d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.
--C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à
connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est
pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en
état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept
cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la
baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui
servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à
terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être
Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même
air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé
quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné.
--Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez
une langue diablement longue.
--Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta
le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière
de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous.
--Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.
Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée
toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui
donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique
qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.
Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa
bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant
d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.
--Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.
--Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à
vous voir, car mon oeil de tribord est aussi brouillé que l'air autour
des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à
l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En
bon état partout, dessous et dessus?
--Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de
me plaindre.
--Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manoeuvres fixes? Pas d'agrès
de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas
été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi
d'abordage?
--Rien de tout cela, dis-je en riant.
--Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de
dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi
pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous
avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont
usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de
la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous
voir en bon état dans la voilure et la membrure.
--J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme
de dix ans.
--Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête
de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si
fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite,
pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément
plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient
bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de
ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même.
--En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience
et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil.
--Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des
dents.
--Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous
venu si loin de chez vous?
--Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si
j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon
câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai
couru sous une bonne brise.
Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son
métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les
juges de paix.
Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils
ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge.
Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de
s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même
le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion
d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans
la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie.
Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et
ils s'en réchauffent le coeur quand souffle la bise glaciale du malheur.
Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je
leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une
façon ou d'autre si la chose était faisable.
--Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question.
Comment pourriez-vous me faire sortir?
--Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour
continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui
parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il
y a l'écoutillage.
--L'écoutillage!
--Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la
_Providence_, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes
pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après
nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que
le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et
envoyés comme prisonniers au Texel.
On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau
puante et les rats.
Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré
cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la
dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les
coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la
confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de
nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire.
Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un
plan de ce genre.
--Si ce magasin à laines était la galère la _Providence_, et que le
territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer,
dis-je.
--En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le
sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé,
et qui consiste à faire sauter le bâtiment.
--Le faire sauter! m'écriai-je.
--Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient
l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous
enferment maintenant?
--Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils
ne sauteraient pas en même temps?
--Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je
préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer?
Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche.
Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de
gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en
état d'obéir à la barre.
--Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les
choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes
recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils
soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux.
--Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car
j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je
pouvais les quitter, je ne le ferais pas.
Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à
Zacharie Palmer.
Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour
eux.
Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas.
--Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup!
grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en
parler.
Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux
flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi?
S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera
connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture.
Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement
comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée.
--Comment, Saxon? m'écriai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez où il
est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents
bonnes livres à gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait
la main sur lui.
--Il est peu probable qu'ils y réussissent, dit Salomon. Sur mon trajet
pour venir ici, j'ai fait relâche dans un endroit nommé Bruton, où il se
trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et
le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaieté
dans les yeux.
J'étais en train de boire un verre d'ale épicée, comme c'est mon
habitude au sixième coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperçus
un grand efflanqué de charretier qui chargeait des barils de bière sur
une charrette, dans la cour.
En y regardant de plus près, il me parut que j'avais déjà vu ce nez, qui
ressemble au bec d'un faucon, ces yeux pétillants, avec les paupières
seulement à moitié levées, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul
en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout
de suite à l'esprit.»
J'allai faire un tour dans la cour et le touchai à l'épaule!
Mordieu! mon garçon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en
arrière, en crachant et menaçant comme un chat sauvage, tous ses cheveux
hérissés sur sa tête.
Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans
doute il croyait que j'allais gagner la récompense en le livrant aux
habits rouges.
Je lui dis que son secret était en sûreté avec moi et je lui demandai
s'il savait que vous étiez prisonnier.
Il me répondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il
ne vous arrivât rien de fâcheux, et pourtant, à vrai dire il me semblait
qu'il avait assez de besogne à arranger sa voilure sans se mêler de
piloter un autre.
Mais je le quittai là et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal
conduit envers vous.
--Eh bien, dis-je, je suis tout à fait content qu'il ait trouvé ce
refuge.
Nous nous sommes séparés à propos d'une différence d'opinion, mais je
n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a témoigné de la bonté et
même de l'amitié de bien des manières.
--Il est aussi rusé qu'un employé du comptable, fit Salomon. J'ai vu
Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur
sa couchette par sa blessure, mais il est bien traité.
Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parlé pour lui qu'il a toutes les
chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus sûrement
qu'il n'était pas présent à la bataille.
Vous auriez, à son avis, de plus grandes chances d'être amnistié si vous
aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous êtes signalé comme un
homme dangereux, surtout parce que vous vous êtes concilié l'affection
de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.
Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'à une heure avancée de la nuit,
à écouter le récit de mes aventures, et à me conter à son tour les naïfs
commérages du village, qui intéressent le voyageur lointain plus que ne
saurait le faire la naissance et la chute des empires.
Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poignée de pièces
d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs
besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage
d'homme de mer.
Il leur distribua aussi des pièces de monnaie pour atténuer leurs
ennuis.
Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnête expression de
la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que
les propos du marin eussent pu être tenus en grec, pour ce qui en était
intelligible aux paysans du Comté de Somerset, ils se groupèrent autour
de lui au moment de son départ et appelèrent sur sa tête la bénédiction
du ciel.
Il me sembla qu'avec lui une bouffée d'air pur de l'Océan avait pénétré
dans notre prison à l'atmosphère confinée et malsaine et nous la rendait
plus douce et plus salubre.
Vers la fin d'août, les juges partirent de Londres pour cette tournée de
crimes qui anéantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et
qui a laissé dans les comtés, où ils passèrent, un souvenir qui ne
s'éteindra pas tant qu'un père pourra parler à un fils.
Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient
un plaisir de les rapporter en détail, en les accompagnant de propos
grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait
et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes
de l'attente.
À Winchester, la vénérable et si honorée lady Alice Lisle fut condamnée
par le grand juge Jeffreys à être brûlée vive et il fallut tous les
efforts, toutes les prières de ses amis, pour obtenir à grand' peine,
qu'il lui accordât la misérable faveur de mourir sous la hache et non
sur le bûcher.
Sa belle tête fut séparée de son corps au milieu des gémissements et des
cris de la foule rassemblée sur la place du marché de la ville.
À Dorchester, on massacra en masse.
Trois cents personnes furent condamnées à mort, soixante-quatorze furent
exécutées.
Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent à
se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.
De là les juges se rendirent à Exeter, puis à Taunton, où ils arrivèrent
dans la première semaine de septembre, plus semblables à des bêtes
furieuses et affamées, qui ont goûté du sang et ne peuvent plus apaiser
leur soif d'égorgements, qu'à des hommes animés d'un esprit de justice,
instruits par l'expérience à distinguer entre les différents degrés de
culpabilité, ou à reconnaître l'innocent et à le protéger contre
l'injustice.
Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruauté, car à Taunton
seulement se trouvaient un millier d'infortunés prisonniers, parmi
lesquels un grand nombre étaient si inhabiles à exprimer leurs pensées,
si empêtrés dans l'étrange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait été
tout aussi avantageux d'être nés muets, tant ils avaient peu de chance
de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses
qu'ils désiraient présenter.
Le Lord Président de la Cour fit son entrée un lundi soir.
Je le vis passer, étant à une des fenêtres de la pièce, où l'on nous
enfermait.
En tête du cortège venaient les dragons avec leurs étendards et leurs
timbales, puis les hommes armés de leurs hallebardes, et après eux une
longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre
judiciaire.
Enfin, traîné par six juments flamandes à sa longue queue, parut un
grand carrosse découvert, richement orné d'or massif, et dans lequel se
prélassait, sur des coussins de velours, le juge infâme drapé d'un
manteau de peluche cramoisie, la tête coiffée d'une grosse perruque
blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses épaules.
On disait qu'il s'habillait d'écarlate, afin de jeter la terreur dans le
coeur du peuple, et que ses salles étaient tendues de la même couleur
pour cette raison-là.
Quant à lui, il a été d'usage, depuis que sa scélératesse en est venue à
être connue de tous, de le dépeindre comme un homme, dont l'expression
et les traits étaient aussi hideux que l'âme qu'ils cachaient.
En réalité, il en était tout autrement.
Au contraire, cet homme-là, au temps de sa jeunesse, avait dû être
remarquable par son extrême beauté.[5]
[Note 5: Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des
Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le
plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)]
Il n'était pas très âgé, il est vrai, s'il n'est question que de son
âge, lorsque je le vis, mais la débauche et la bassesse de ses moeurs
avaient marqué leur empreinte sur sa figure sans cependant détruire
entièrement la régularité et la beauté de ses traits.
Il était brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutôt que de
l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivâtre.
Il avait un air hautain et noble, mais son caractère s'enflammait si
aisément que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient
délirer comme un fou, les yeux allumés, l'écume à la bouche.
Moi-même, je l'ai vu les lèvres écumantes, la figure bouleversée par la
fureur, semblable à un homme atteint du haut mal.
Cependant il n'était guère plus maître de ses autres émotions, car, à ce
que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mît à
sangloter, à pleurer, surtout quand il avait reçu de ses supérieurs
quelque marque de dédain.