gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus
leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité.
Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte,
qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les
fossés, présentait un coup d'oeil assez risible.
--Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la
fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure,
cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur
Broderick, le Jack Ketch des Royaux?
--Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et
grossière, j'ai là une corde avec un noeud coulant.
--Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main,
maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?
--S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient
d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à
Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été
à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant,
quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien,
il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce.
--J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en
pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un
chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être
donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous
ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez
pas peur de la mort, n'est-ce pas?
--Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par
semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela.
--Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un
ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le
malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec
ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux
que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office.
Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.
Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je
crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.
C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté
à l'autre de la chambre.
La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts
tremblants, passa à mon cou le noeud coulant, en faisant grande
attention à ne pas se tenir à portée de mes dents.
Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se
tinrent prêts à me lancer dans l'éternité.
Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de
franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je
l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de
penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux
Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge
et le bleu.
Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait
autour de moi.
La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les
deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et
même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges
boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est
resté nettement gravé en mon esprit.
--Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine
de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield
demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le
dix-septième, n'est-ce pas?
--Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre
on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de
feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et
les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en
rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater
aussitôt après le combat.
Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en
griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui
sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans
distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur
exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?
--Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je.
Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla
longuement.
--C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de
faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des
pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une
forte carrure.
--Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des
gardes à cheval, des Bleus?
--Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme
depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat,
je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.
--Enlevez la corde, dit l'officier.
Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le noeud
coulant par-dessus ma tête.
--Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand,
car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous
y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus
actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades
blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les
chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris.
Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant
du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu
auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en
définitive.
--Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons
d'armes, répondis-je.
--Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance!
s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de
la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne
sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où
est-elle?
--Elle? Qui? demandai-je.
--Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre
fiancée,--comme vous voudrez.
--Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je.
--Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton
désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter
entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois
salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de
quelqu'un pour en profiter!
--Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec
impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le
prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous
remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la
poursuite.
En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où
leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche,
sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de
théâtre dirigeant l'arrière-garde.
Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux
larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et
m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les
suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle.
--Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des
dragons.
--Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il
promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras.
--Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je.
--Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma
sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent
Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la
cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal
payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on
descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos
carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse.
--Oh! vous pouvez y compter, répondis-je.
--Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car
en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs
pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on
l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme
qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle.
Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous
soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.
--Cette campagne a été ma première, répondis-je.
--Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il
avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil
Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs
pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme
de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera
périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles
de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de
cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien
mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais.
--C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent
chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples
paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur
conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que
juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer
l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le coeur de voir
ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards.
--Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces
pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent
le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs
ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils
pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente
bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate
qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais.
La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur
faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas
le suivre.
--Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand
on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit.
--On doit garder sa vertu dans son coeur, fit le sergent Gredder, on
doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la
sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements
d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie.
On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la
vraie.
--La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il
que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne
les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose
en tête.
--J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement.
--J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à
la fois des capacités et de la religion.
--Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur.
C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'oeil, mais de
plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère
besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme
qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il
ne craignait le prévôt-maréchal.
Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent
était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve
d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes
sérieuses et réfléchies.
Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient
aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là
savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur
loquacité quand il était question d'autre chose.
Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui
domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que
nous nous séparâmes, mon gardien et moi.
Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en
lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son
entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre
usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année.
Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle
compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux
interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation.
Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la
garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de
fâcheux.
VIII--La venue de Salomon Sprent.
L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un
clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.
Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et
étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en
faire.
Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans
le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis
par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et
sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire.
La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues
çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la
scène.
Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé,
beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de
mourir.
Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets
autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour
soulager leurs peines.
Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour
en faire des couchettes et en couvrir les blessés.
Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens
agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé
de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle
pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour
respirer.
La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les
corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces
peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye.
Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous
conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans
l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle
Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de
Feversham.
Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus
il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les
chances de réussir.
Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un
général.
Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp
entièrement exposé à une surprise.
Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme
il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente
pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand
elle fut terminée.
Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à
nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions
trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés
aux armes.
Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui
commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom
plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre,
épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié
l'issue de la campagne[3].
[Note 3: Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des
auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la
religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il
exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de
leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être
d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se
conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré
l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons,
un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de
l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de
nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut
la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre
approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train,
pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon
à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit
valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il
méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie
envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien
qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie,
néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu
qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront
point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie
n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se
tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et
appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la
bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée
et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la
leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car
l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans
juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient
éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons
et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà
étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur
cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que
nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu
quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les
attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec
d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car
contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc,
qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la
cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première,
ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le
désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient
arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement
je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais
encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer
à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey
et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont
notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée.
Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche
poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son
commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui
disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se
tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà
occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les
bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement
à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au
moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui
demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce
que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement
deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur
personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été
victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué
qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques
faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si
notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans
l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli
le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut
point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de
suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en
particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir
trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom
de trahison.» _Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson_, cité dans le
livre intitulé _Ferguson le conspirateur_, ouvrage intéressant d'un de
ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de
l'auteur).]
Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la
révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une
entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part,
j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que
cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été
bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.
Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de
férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès.
Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie
des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants
entendent de tels détails.
La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans
l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de
haute envergure qui leur succéda.
Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en
quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire
souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor
que devaient y transmettre les générations successives, la réputation
d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause.
Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à
Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la
largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié
ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.
Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham?
Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du
pays.
Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont
attiré un châtiment bien plus sévère?
Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour.
Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de
coeur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de
l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône.
Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.
Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau.
Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets.
Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à
les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent
accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se
raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de
victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage
ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait.
Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.
Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de
Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait
s'enfuir sur le continent.