efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on
m'avait infligé une bastonnade.
La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte
et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à
bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe
quel chirurgien du royaume.
Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant
m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces
géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis
de Grèce et autres vaillants paladins.
Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car
j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la
Saint-Martin.
Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître
ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma
cuirasse et de mes bottes.
Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de
vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir.
Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les
balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était
en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit
ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée
sur ses bords...
Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je
n'avais rien mangé depuis la veille au soir.
Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais
les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas
espérer d'y trouver quoi que ce fut.
Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route;
mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était
menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages.
À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois
routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les
craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience.
Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que
la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce
qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une
bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande
suivante.
Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la
nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre
vert, au bout de quelques champs.
Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris
le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2].
[Note 2: Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal
archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux
certains côtés de cette bataille.
I
À Mistress Chaffin à Chettle House.
Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685.
«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu
avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos
tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au
moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgewater. On dit que nous
avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons
pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur
lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le
dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué,
mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais
qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il
sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends
grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure.
Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites
savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et
cher Tossey.»
II
Bridgewater. 7 juillet 1685.
«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à
ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de
toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs
de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il
a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue
à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son
armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa
sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la
route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles
de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se
propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au
plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour
que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à
toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)]
VII--Ma périlleuse aventure au moulin.
Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les
chevaux qui apportaient le grain du fermier.
Il y restait de l'herbe.
Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler
copieusement.
Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.
Je gravis la raide échelle de bois.
J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée
en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé
au-dessus.
Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et
tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins
de farine.
Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à
allumer.
Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante
flambée.
Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine.
Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une
galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à
l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière
cuisine.
J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le
_Parfait cuisinier de la Cour_, que la chère créature tenait toujours de
la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main
droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce
moment là.
Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une
teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite.
J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant
ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête,
avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide.
J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup
que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain
par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon
oreille.
Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis
rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide.
J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque
illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus
prolongé que le premier, rompit le silence.
Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs?
Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la
pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de
ce bruit.
J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait
extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des
renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni
Rédempteur!» et autres exclamations analogues.
Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le
vacarme.
Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis.
J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur.
Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle
était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien
attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il
eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine.
Je me baissai.
Je retirai l'homme de sa cachette.
Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en
soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me
mis à tousser et à éternuer.
Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne
fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan,
mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa
ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon,
portant une vaste cuirasse.
Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la
seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air
sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa
vie.
Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main
sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais.
Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux
avides.
Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire
municipal de Taunton.
Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions
vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi
devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de
Somerset!
Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier?
Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient
d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un
mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme
si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner
son exécution.
--Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime,
braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a
été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs.
Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de boeuf. Mais
quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre
Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande
seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière
goutte de son sang.
--Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.
--Oui,... de tout mon coeur, dit-il avec ardeur.
--Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je
suis un de ses officiers.
À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement
de terreur.
Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que,
levant les yeux, il s'aperçut que je riais.
À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant
obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.
--Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le
Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que
commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre
fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais
que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres.
--Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses
allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le
danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi
loyal que je le fus jamais.
--Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je.
--Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le
couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent
qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu
Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études
classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je
puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon
idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose.
--M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien
mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment
vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin?
--Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de
pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus
grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober
leurs manoeuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En
effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc
et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée,
je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant.
Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître
l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se
sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que
nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu
que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai
lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon
regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me
suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon
coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai
un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des
orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde!
qu'est-ce que cela?
--Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je.
--Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant
les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous
et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.
--Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je.
--Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il,
après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je
remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique
pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne
sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être
un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la
famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon
ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et
j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de
cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre,
disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me
restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle,
et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand
j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en
bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été
long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait
pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres
arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit
arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du
mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez
l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi
Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent
la plaine.
--Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge,
dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous
ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre
valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions?
--C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.
--Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à
votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des
mêlées que j'aimerais tout autant éviter.
--Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi
troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie
d'un combattant qui a fait ses preuves.
--Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos
fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.
--Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il,
en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire
que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la
côte.
--C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La
cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et
la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai
sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de
leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de
vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais
bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.
--Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que
lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et
farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui
pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de
Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il
traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été
bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils.
--Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes
restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous
aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien
pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.
Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample
connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il
est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le
grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous
reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me
ferai cuire une autre galette.
--Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi,
répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.
Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait
fidèle à son poste.
Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier.
Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un
sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte
des ailes qui tournaient en grinçant.
Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit
secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi.
Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever.
Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure
et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile.
J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans
ses façons et la pâleur de ses joues.
Je le remerciai donc de son attention.
Je me retournai et fus bientôt endormi.
Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi.
Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas
lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce.
Je me redressai brusquement.
J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à
portée de ma main.
L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil.
Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un
instant.
Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait
la cervelle si je faisais un mouvement.
Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes
bras.
Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer.
Je compris que mes efforts seraient inutiles.
Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.
Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai
fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui,
car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à
ce monde.
Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur
l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait
point un mal.
Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide!
Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle,
comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous,
également pleine de soldats.
Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante
abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il
n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.
Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun,
aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une
longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules.
Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la
lame avec curiosité.
--C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur
le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que
la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de
nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où
vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme?
--C'était l'épée de mon père, répondis-je.
--Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que
celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.
--Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette
épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais,
et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres.
--Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne
bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela
était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le coeur,
l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait.
--C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce
n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?
--Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant.
--Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant
brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne
vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux
soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne
suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur
qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement,
sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui
vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas
tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force
extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en
vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément
vous me relâcherez.
--Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit
officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main.
L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des
coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est
votre tour d'entrer en scène.
--Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le
masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez
la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une
pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si
nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y
a pas moyen de faire autrement.
--Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je
commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la
question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose
mon opinion à qui que ce soit!
--Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal,
emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et
ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien,
caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules
dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du
Roi.
Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une
succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains,
à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication
avait été comprise.