brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les
cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon
suppliant ses piquiers de tenir ferme.
Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota à travers la plaine.
Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatière, qui me fut
présentée ouverte, annoncèrent que nous avions fait tourner le dos aux
escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.
Mais si nous pouvions compter cela comme un succès, l'armée, dans son
ensemble n'était guère en mesure d'en dire autant.
L'élite des troupes avait seul pu résister au flot de grosse cavalerie
des cuirassiers.
Les paysans de Frome avaient été entièrement balayés du champ de
bataille.
Un grand nombre, cédant par le seul effet du poids et de la pression,
avaient été jetés dans la vase fatale qui avait arrêté notre marche en
avant.
Beaucoup d'autres, cruellement sabrés, entaillés, gisaient en monceaux
affreux à voir sur tout le terrain qu'ils avaient gardé.
Un petit nombre avait échappé au sort de leurs compagnons en se joignant
à nous.
Plus loin, les gens de Taunton résistaient toujours, mais bien affaiblis
en nombre.
Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous
témoignaient de la vivacité de l'attaque et de l'obstination dans la
résistance.
À notre gauche, les sauvages mineurs avaient été rompus par le premier
choc, mais ils s'étaient battus avec tant de fureur, en se jetant à
terre et éventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigés en
haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.
Mais les miliciens du Comté de Devon avaient été dispersés et avaient
subi le sort des gens de Frome.
Pendant toute l'attaque, l'infanterie, postée sur l'autre bord du Rhin
de Bussex, n'avait cessé de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos
mousquetaires, obligés de se défendre contre la cavalerie, n'étaient pas
en mesure de riposter.
Il ne fallait pas une grande expérience militaire pour voir que la
bataille était perdue et la cause de Monmouth condamnée.
Il faisait déjà grand jour, bien que le soleil ne fût pas encore levé.
Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie était muette, notre
ligne percée en mains endroits, et plus d'un de nos régiments détruit.
Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de
Tanger, et deux régiments de dragons se formaient pour une nouvelle
attaque.
Sur le flanc gauche, les gardes à pied avaient jeté un pont sur le fossé
et se battaient corps à corps avec les hommes du Somerset septentrional.
En face de nous, on entretenait une fusillade continue, à laquelle nous
ripostions d'une façon faible et indécise, car les chariots de poudre
s'étaient égarés dans l'obscurité, et bien des hommes s'égosillaient à
demander des munitions.
D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.
Ajoutez à cela que les régiments, qui avaient conservé leur terrain,
avaient été fortement entamés par la charge, et avaient perdu un tiers
de leur effectif.
Cependant les braves paysans persistaient à faire succéder les
acclamations aux acclamations, à s'encourager mutuellement par de
grosses plaisanteries, comme si une bataille n'était qu'un jeu un peu
rude où l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste
quelqu'un pour y jouer son rôle.
--Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Décimus Saxon, arrivant, le bras
droit taché de sang. Courez auprès de Sir Stephen Timewell, et dites-lui
de réunir ses hommes aux nôtres. Séparément, nous serons rompus.
Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.
J'éperonnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur
transmettre l'ordre.
Sir Stephen, qui avait été atteint par la balle d'un pétrinal et avait
un mouchoir tout rougi sur sa tête blanche comme la neige, comprit la
sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du côté indiqué.
Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les nôtres, firent de
bonne besogne en arrêtant quelque temps la fusillade meurtrière qui
partait de l'autre bord.
--Qui l'aurait cru capable de cela? s'écria Sir Stephen, les yeux
flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivèrent à sa rencontre. Qu'est-ce
que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de
la cause protestante.
--Ce n'est pas un très grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-être
que cela vient du défaut d'habitude plutôt que du manque de courage.
--Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de dédain. Regardez par là-bas,
regardez-le votre Roi.
Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colère plus encore
que l'âge faisait trembler.
Là-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte
foncée de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une
troupe d'autres cavaliers, lancé au galop le plus rapide qui pût
l'éloigner du champ de bataille.
Impossible de s'y tromper: c'était le lâche Monmouth.
--Chut, s'écria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de
malédiction, ne décourageons pas nos braves jeunes gens! La lâcheté est
contagieuse. Elle gagnera toute une armée aussi vite que la fièvre
putride.
--Le lâche! cria Buyse en grinçant des dents. Et ces braves campagnards!
C'en est trop.
--Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.
Nous eûmes à peine le temps de former notre carré et de nous jeter à
l'intérieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.
Au moment où les gens de Taunton s'étaient réunis à nous, il s'était
produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture
qu'en un instant les gardes bleus se frayèrent passage en écrasant tout,
en frappant avec fureur à droite et à gauche.
D'un côté les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostâmes par de
violents coups de piques et de faux qui firent vider les arçons à plus
d'un homme, mais au plus fort de la mêlée, l'artillerie royale ouvrit le
feu pour la première fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du
Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traçant
des sillons de morts et de blessés.
En même temps un grand cri: «De la poudre! au nom du Christ, de la
poudre!» partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brûlé leur
dernière charge.
Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonnés.
On eût dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.
À la fin, nos rangs se rompaient.
Au milieu même des piqueurs, brillaient des casques d'acier.
Les sabres se levaient et retombaient.
Toute la troupe fut obligée de reculer, d'au moins deux cents pas, sans
cesser de lutter furieusement, et alors elle se mêla à d'autres corps
auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.
Pourtant on se refusait à fuir.
Les gens du Devon, du Dorset, du Comté de Wills, et quelques-uns du
Somerset, piétinés par les chevaux, sabrés par les dragons, tombant par
vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient à se battre avec un
courage obstiné, désespéré pour une cause perdue et pour un homme qui
les avait abandonnés.
De quelque côté que tombât mon regard, je voyais des figures
contractées, les dents serrées.
On jetait des hurlements de rage et de défi, mais aucun cri n'annonçait
la crainte ni le désir de se rendre.
Quelques-uns se hissèrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les
cavaliers de leur selle.
D'autres, étendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux
chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes
avant qu'ils eussent le temps de se dégager.
Les gardes se lançaient en tout sens, sans relâche à travers eux, et
cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la
lutte avec entêtement.
La chose devenait si désespérée et si émouvante que j'aurais presque
désiré qu'ils se débandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il
n'y avait point d'endroit où ils pussent courir et trouver un refuge.
Et pendant tout le temps qu'ils luttèrent, combattirent, noircis par la
poudre, desséchés par la soif, versant leur sang comme s'il eût été de
l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, éperonnait son cheval,
traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le coeur
palpitant, n'ayant plus que l'unique pensée de sauver son cou, sans se
demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.
Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'à la mort, sans donner
ni recevoir quartier, mais enfin, dispersés, rompus, sans munitions, le
gros des paysans se débanda et s'enfuit à travers la lande, poursuivi de
près par la cavalerie.
Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les
rallier, nous avions tué quelques-uns de ceux qui étaient au premier
rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperçus Sir Gervas, debout, sans
chapeau, entouré d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu
d'une cohue de dragons.
Donnant de l'éperon à nos chevaux, nous nous ouvrîmes passage pour aller
à son secours, et nous jouâmes de nos sabres de façon à le délivrer un
instant de ses assaillants.
--Sautez en croupe derrière moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous
sauver.
Il me regarda en souriant, et hocha la tête.
--Je reste avec ma compagnie, dit-il.
--Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garçon, vous êtes fou, votre
compagnie est balayée jusqu'au dernier homme.
--C'est ainsi que je l'entends, répondit-il, en faisant tomber un peu de
boue attachée à sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'à
vous-même. Adieu. Clarke. Présentez mes compliments à...
Les dragons nous chargèrent de nouveau.
Nous fûmes tous entraînés en arrière, en combattant avec désespoir, et
lorsque nous pûmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu
pour toujours.
Nous apprîmes plus tard que les troupes royales avaient trouvé sur le
terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, à cause de la
grâce efféminée des traits et de la richesse du costume.
Sans nul doute, c'était celui de notre infortuné ami, Sir Gervas Jérôme,
dont le nom restera toujours cher à mon coeur.
Dix ans après, lorsque nous entendîmes parler longtemps de la bravoure
dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France
et de la légèreté courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous
dans les Pays Bas à Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pensé,
d'après le souvenir laissé en moi par Sir Gervas, que je savais quelle
sorte de gens c'était-là.
Désormais c'était le moment du sauve qui peut.
En aucun endroit du champ de bataille, les insurgés ne prolongeaient la
résistance.
Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne
plaine éclairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et
faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient
parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.
L'Allemand avait été séparé de nous dans la mêlée et nous ne sûmes point
d'abord s'il était vivant ou s'il avait péri, mais longtemps après, nous
apprîmes qu'il était parvenu à s'échapper, bien que ce ne fût que pour
être fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.
Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvèrent aussi le moyen de
s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de
ses bourgeois aux visages farouches.
Il était mort comme il avait vécu, en vaillant Puritain anglais.
Tout cela, nous le sûmes plus tard.
Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la
vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous
abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile.
Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et
mâle, qui disait des prières, attira notre attention.
Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc
de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame,
tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un
tremblement dans sa parole.
Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous
deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec
Cromwell à Dunbar.
Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait
tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait
inutile.
Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les
incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette
étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de
tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche,
et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui
tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa
prière[1].
[Note 1: L'incident est historique et peut servir à montrer quelle
sorte d'hommes étaient ceux qui apprirent la guerre à l'école de
Cromwell. (Note de l'auteur).]
Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs
notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à
la poursuite.
Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes
notre course rapide.
Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des
hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes
recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur
et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au
clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose
maudite?
Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des
trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme
perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un
siècle, en un pays chrétien.
Amèrement, moi qui ai grisonné sous le harnais, et vu autant de champ de
bataille que je compte d'années dans ma vie, je devrais être le dernier
à prêcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est aisé de bien voir que
s'ils sont honnêtes, les hommes doivent ou bien renoncer à la guerre ou
bien avouer que les paroles du Rédempteur sont trop sublimes pour eux et
qu'il est inutile de prétendre encore que son enseignement peut être mis
en pratique.
J'ai vu un ministre chrétien bénir un canon qu'on venait de fondre, un
autre bénir un navire de guerre au moment où il glissait sur ses étais.
Eux, les soi-disant représentants du Christ, ils bénissaient ces engins
de destruction que l'homme, en sa cruauté, avait inventés pour détruire
et mettre en pièces d'autres vers de terre comme lui.
Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte Écriture que notre
Seigneur bénit les béliers et les catapultes des légions?
Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?
Mais voilà. Tant que les chefs de l'Église s'écarteront de l'esprit de
son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener
en voiture, est-il étonnant que, devant de tels exemples, le clergé
inférieur enfreigne parfois les règles posées par leur souverain maître?
En regardant derrière nous du haut des collines peu élevées qui
s'élèvent à l'ouest de la lande, nous pûmes voir la nuée de cavaliers
franchir le pont sur la Parret et pénétrer dans la ville de Bridgewater,
poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.
Nous avions arrêté nos chevaux et nous regardions dans un silence
attristé la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva à nos
oreilles.
Faisant demi-tour, nous aperçûmes deux cavaliers portant l'uniforme des
gardes qui se dirigeaient vers nous.
Ils avaient fait un détour pour nous couper la route, car ils allaient
droit à nous l'épée haute et faisant des gestes animés.
--Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y
contraindre?
Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupières tombantes les
cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparaître
sur sa figure des milliers de plis et de rides.
--C'est notre ami qui a lancé les chiens sur notre piste à Salisbury,
dit-il. Voilà qui tombe bien! j'ai un compte à régler avec lui.
C'était en effet ce jeune cornette à tête chaude que nous avions
rencontré au début de nos aventures.
Une chance fâcheuse lui avait fait reconnaître mon compagnon avec sa
haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et
l'avait porté à le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de
l'affront qu'il avait reçu de lui.
L'autre était un caporal porte-lance, homme bâti solidement, en vrai
soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le
front.
Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi
nous nous regardions les yeux dans les yeux.
--Eh bien, mon garçon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espère que
vous avez appris l'escrime depuis notre dernière rencontre.
Le jeune garde poussa un grognement de rage à cette raillerie, et
aussitôt après, le bruit des épées annonçait qu'ils étaient aux prises.
De mon côté, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire
m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que
de l'écarter.
On ne recourut point au pistolet d'un côté ni de l'autre: ce fut une
franche lutte épée contre épée.
Le caporal me lançait sans trêve des coups de pointe, tantôt à la
figure, tantôt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de
donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent terminé
l'affaire.
Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des
pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.
Enfin nous nous trouvâmes côte à côte, à une longueur d'épée
d'intervalle, et nous nous prîmes mutuellement à la gorge. Il tira un
poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui
lançai de mon poignet ganté de fer un coup qui le fit tomber de cheval
et l'étendit sans mouvement sur le sol.
Presque en même temps le cornette, blessé en maints endroits, vida les
arçons.
Saxon mit vivement pied à terre, ramassa le poignard que le soldat avait
lâché et se disposait à les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi
pied à terre et l'en empêchai.
Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'éclair, d'un air si
féroce que je ne pus voir la bête sauvage qui était en lui entièrement
réveillée.
--De quoi te mêles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.
--Non, non, assez de sang versé, dis-je. Laissez-les à terre.
--Est-ce qu'ils auraient eu quelque pitié pour nous, cria-t-il avec
emportement et se débattant pour dégager son poignet. Ils ont perdu la
partie. Il faut qu'ils paient.
--Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le
permettrai pas.
--Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression démoniaque
dans le regard.
D'une violente secousse, il se dégagea de mon étreinte, fit un bond en
arrière et ramassa l'épée qu'il avait laissé tomber.
--Eh bien! après? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque
côté du blessé.
Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses
sourcils contractés, sa figure toute bouleversée par la colère.
À chaque instant, je m'attendais à le voir bondir sur moi, mais enfin,
avec un serrement de gorge, il remit son épée au fourreau si brusquement
qu'elle résonna.
Puis d'un bond, il se remit en selle.
--Nous nous séparons ici, dit-il avec froideur. J'ai été deux fois sur
le point de vous tuer, et une troisième fois ce serait peut-être trop
pour ma patience. Vous n'êtes pas le compagnon qu'il faut à un soldat de
fortune. Entrez dans les ordres, mon garçon. C'est là votre vocation.
--Est-ce Décimus Saxon qui parle où est-ce Will Spotterbridge?
demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son ancêtre. Mais son
âpre figure ne se détendit point en un sourire pour me répondre.
Il rassembla les rênes dans sa main gauche, lança un dernier regard de
travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des
sentiers qui se dirigeaient vers le sud.
Je restai un instant à le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas même
un adieu de la main.
Il s'éloigna sans tourner la tête et finit par disparaître derrière une
inégalité dans le sol de la lande.
--Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-être parce
que je ne veux pas assister en simple spectateur à l'égorgement d'un
homme sans défense. Un autre ami a péri sur le champ de bataille. Le
troisième, le plus ancien, le plus cher, est étendu, blessé, à
Bridgewater, à la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne à la
maison, ce ne sera que pour apporter l'inquiétude et le danger à ceux
que j'aime. De quel côté me diriger?
Je m'attardai en quelques minutes d'irrésolution près du garde étendu à
terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant
l'herbe rare, et tournait de temps à autre vers moi ses grands yeux
noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de
constance.
Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les
Dunes Noires, à l'ouest la longue chaîne bleue des Quantocks, à l'est la
vaste région des landes, et nulle part je ne vis rien qui me fît espérer
le salut.
À dire vrai, je me sentais le coeur las et en ce moment, je me souciais
fort peu de me sauver de là ou non.
Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes
réflexions.
Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de
stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se
trouvait là.
L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son
retour à la conscience.
Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave.
Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même
qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot
pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de
tous cotés sur la Lande.
Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin
d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin
l'avait quelque peu fatigué.
Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine
marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot,
jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille.
Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient
abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du
pillage.
On ne voyait pas un seul paysan.
La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui
n'avaient pas pris les armes.
Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez
loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun
danger.
Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de
broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.
Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las
et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du
combat.
Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon
accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à
laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je
m'en fusse tiré presque sans une égratignure.
Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la
bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le
tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si
j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer.
De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en
partie le mien, mais surtout celui des autres.
Mon casque était tout bosselé par les chocs.
Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant
obliquement et y laissant une rainure profonde.
Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente
qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie.
Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de
poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et
examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné,
du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne
signifiait pas grand'chose.
Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la
douleur et arrêta le sang.