pour elle, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire?
--Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour
les vestes, répondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais
il a été acheté et payé, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose.
Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir à faire un présent à
la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait à l'autel. Ah sur ma vie,
elle lui fera lire de singuliers livres. Où en sommes-nous maintenant,
colonel? Pourquoi restons-nous là plantés sur la lande, comme une rangée
de hérons parmi les roseaux?
--On met l'armée en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui était arrivé à
cheval pendant notre entretien. Éclair et tonnerre! A-t-on jamais vu un
camp aussi exposé à un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons
cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je
vous les foulerais aux pieds, jusqu'à ce que leur camp ait l'air d'un
champ de blé vert après la grêle.
--Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un
profond reniflement de dédain.
--Si cette bataille peut être gagnée, il faut qu'elle le soit par notre
infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien
en main, car nous aurons peut-être à soutenir le choc des dragons du
Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste
d'honneur.
--Il y a des troupes à notre droite, répondis-je, en sondant les
ténèbres du regard.
--Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade
couvre le flanc gauche. À côté de nous se trouvent les mineurs de
Mendip, et je ne pouvais désirer de meilleurs camarades, si leur ardeur
ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouillés
dans la boue.
--Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici
que les troupes se mettent en marche.
--Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son épée et roulant
son mouchoir autour de la poignée pour la tenir plus ferme. L'heure est
venue! En avant!
Nous partîmes avec grande lenteur et sans bruit à travers l'épais
brouillard, nos pieds écrasant la vase du sol détrempé et y glissant.
Malgré toutes les précautions possibles, la marche d'un aussi grand
nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et
accentué, sous des milliers de pieds en mouvement.
En avant de nous, des taches d'une lumière rougeâtre papillotant à
travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancés du Roi.
Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie formée en une colonne
compacte.
Tout à coup, du fond de l'obscurité partit un _qui vive_ retentissant,
suivi d'une détonation de carabine, et d'un bruit de galop.
Et sur toute la ligne nous entendîmes crépiter une vive fusillade.
Nous avions atteint la première ligne des avant-postes.
À cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous
la suivîmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.
Nous avions avancé de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous
entendions très distinctement les coups de clairon du Roi tout près de
nous, quand notre cavalerie s'arrêta court, et notre marche en avant fut
suspendue.
--Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour
reconnaître la cause de cet arrêt... Il faut marcher coûte que coûte.
Une halte en ce moment, c'est l'échec de notre camisade.
--En avant, en avant, criai-je en même temps que Sir Gervas et en
brandissant nos sabres.
--C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant
les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un fossé large
d'au moins vingt pieds, sans un passage à gué.
--Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir
comment on franchit, s'écria le baronnet en faisant reculer son cheval.
Maintenant, mes gars, qui veut sauter?
--Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur
la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est allé au
fond, homme et cheval.
--Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage à
travers la foule des cavaliers.
Nous le suivîmes de tout près et nous nous vîmes enfin au bord de la
vaste tranchée qui arrêtait notre élan.
Jusqu'à ce jour, il m'a été impossible de résoudre la question qui se
présentait à mon esprit.
Était-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos
guides, que nous avions ignoré l'existence de ce fossé jusqu'au moment
où nous nous trouvâmes près de son bord dans l'obscurité.
Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'était ni
profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en
avaient point fait mention, mais que les pluies récentes et continuelles
lui avaient donné une dimension inconnue jusqu'alors.
D'autres disent que les guides avaient été trompés par le brouillard et
que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous
eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi
sans traverser le fossé.
Quoi qu'il en soit, il était certain que nous l'avions en face de nous,
large, noir, menaçant, mesurant bien vingt pieds d'un bord à l'autre, et
que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme
un silencieux avertissement à quiconque voudrait tenter un passage à
gué.
--Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec
emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. Où
est Mylord Grey? Le guide a-t-il été traité comme il le mérite?
--Le Major Hollis a précipité le guide dans la tranchée, répondit le
jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords à cheval pour trouver un
endroit guéable.
Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et
épaisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'à la ceinture, en tenant
de la main gauche la bride de Covenant.
Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit où le pied pût
se poser solidement.
--Holà! mon garçon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez
à l'arrière-garde, galopez comme si vous aviez le diable à vos trousses.
Amenez deux charrettes à vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas
possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.
--Si quelques-uns de nous pouvaient s'établir à l'autre bord, nous
tiendrions ferme jusqu'à ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, dès
que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.
Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd
grondement de rage, qui prouvait que l'armée entière avait rencontré le
même obstacle qui s'opposait à notre attaque.
De l'autre côté du fossé, les tambours battaient.
Les clairons lançaient des sons aigus et l'on entendait distinctement
les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.
Des lumières mobiles, à Chedzoy, à Weston-zoyland, dans les autres
hameaux, à droite et à gauche, montraient avec quelle rapidité l'alarme
s'étendait.
Décimus Saxon allait et venait le long du fossé, mâchonnant des jurons
étrangers, grinçant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses
étriers pour tendre son poing ganté de fer à l'ennemi.
--Pour qui êtes-vous? cria une voix rauque à travers le brouillard.
--Pour le Roi, hurlèrent les paysans en guise de réponse.
--Pour quel Roi? cria la voix.
--Pour le Roi Monmouth.
--Alors feu sur eux, garçons!
Et aussitôt une pluie de balles sifflèrent, chantèrent à nos oreilles.
À la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurité, les
chevaux affolés, imparfaitement dressés, s'emportèrent, s'élancèrent à
toute vitesse à travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient
leurs cavaliers pour les arrêter.
Certains prétendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas très
sérieux, et que nos cavaliers, découragés par l'échec qu'avait causé le
fossé, ne furent pas fâchés de tourner les talons à l'ennemi.
Quand à Mylord Grey, je puis dire avec vérité, je le vis à la faible
clarté au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut
faire un brave cavalier pour les forcer à s'arrêter.
Mais ils passèrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les
rangs de l'infanterie, puis se dispersèrent sur la lande, laissant leurs
compagnies subir tout le choc de la bataille.
--Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le
fracas de la mousqueterie et les cris des blessés.
Les piquiers et les faucheurs se jetèrent également à terre à son
commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en
avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire
que les mèches allumées des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller
dans les ténèbres.
Sur toute la ligne, de la droite à la gauche, avait éclaté une fusillade
continue, par salves courtes et rapides du côté des soldats, par un tir
continuel, irrégulier du côté des paysans.
À l'autre aile, nos quatre canons avaient été mis en position, et nous
entendions leur sourd et lointain grondement.
--Chantez, frères, chantez, cria notre intrépide chapelain, Maître Josué
Pettigrue, courant fort affairé, en tous sens, par les rangs couchés.
Invoquez le Seigneur en notre jour d'épreuve!
Les hommes entonnèrent un hymne sonore de louanges qui devint bientôt un
choeur unanime, quand s'y ajoutèrent les voix des bourgeois de Taunton à
notre droite et des mineurs à notre gauche.
À ce chant, les soldats de l'autre bord répondirent par des cris
farouches et l'air s'emplit de clameurs.
Nos mousquetaires avaient été amenés au bord même du Rhin de Bussex.
Les troupes royales s'étaient rapprochées de leur côté autant qu'elles
avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique
entre les deux lignes.
Et pourtant si infranchissable était cette étroite séparation qu'un
quart de mille ne nous eut pas tenus plus à l'écart, excepté que le feu
était plus meurtrier.
Nous étions si rapprochés que les bourres enflammées des mousquets de
l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos têtes et que nous
sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement à
chacune de leurs décharges.
Mais bien que l'atmosphère fût traversée par une véritable pluie de
balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouillés,
nous n'eûmes que peu d'hommes d'atteints.
De notre côté, nous faisions de notre mieux pour empêcher les hommes de
relever trop haut les canons des mousquets.
Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions à cheval sans interruption
devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres,
exhortant les hommes à viser posément, lentement.
Les gémissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous
prouvèrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas été
tirées en vain.
--Nous tenons ferme par ici, dis-je à Saxon. Il me semble que leur feu
se ralentit.
--C'est leur cavalerie que je crains, répondit-il, car ils peuvent
éviter le fossé, puisqu'ils viennent des hameaux situés sur nos flancs.
Ils peuvent tomber sur nous à n'importe quel moment.
--Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrêtant son cheval sur l'extrême
bord du fossé, et se découvrant pour saluer un officier monté qui était
de l'autre côté, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de
combattre la garde à pied?
--Nous sommes le régiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous
allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.
--Nous allons traverser bientôt pour faire plus ample connaissance
répondit Sir Gervas.
Mais au même instant, cheval et cavalier roulèrent dans le fossé, aux
cris triomphants des soldats.
Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'élancèrent aussitôt dans la
vase jusqu'à la taille et tirèrent de danger notre ami, mais sa monture
atteinte d'une balle en plein coeur s'effondra sans se débattre.
--Il n'y a pas de mal, s'écria le baronnet, en se relevant. J'aime
autant combattre à pied, comme mes braves mousquetaires.
À ces mots les hommes lancèrent une sonore acclamation et de part et
d'autre la fusillade redoubla d'activité.
Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que
la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles,
chargeaient, amorçaient, faisaient feu avec autant de sang-froid que
s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tête à un
régiment de vétérans qui avaient donné sur d'autres champs de bataille
la preuve qu'il n'était inférieur à aucun des régiments anglais.
La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte était
encore indécise.
Le brouillard était suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochés,
et la fumée de nos mousquets s'en allait en nuage brun, à travers lequel
les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre côté du
Rhin pareilles à un bataillon de géants.
J'avais les yeux cuisants, les lèvres desséchées par la saveur de la
poudre.
De tous côtés, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de
lumière avait rendu le tir des soldats plus précis.
Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer à
tue-tête une phrase de louanges et d'action de grâces, et ce fut ainsi
qu'il trépassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de
lui sur la lande.
Williams _Mon-Espoir-est-au-Ciel_ et le garde-chasse Wilson, parmi les
sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, étaient
tous deux à terre, l'un mort, l'autre grièvement blessé, ce qui ne
l'empêchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles
dans le canon.
Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, étaient étendus
muets, leurs figures livides tournées vers le ciel, unis dans la mort
comme à leur naissance.
Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.
Et pourtant pas un ne cédait la place et Saxon continuait toujours sa
promenade à cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et
d'éloge.
Sa figure résolue, aux traits profondément marqués, sa haute taille
pleine de vigueur musculaire étaient un véritable phare d'espérance, aux
yeux de ces simples campagnards.
Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, étaient mêlés à
la ligne des tireurs, après avoir pris les armes et les munitions des
hommes tombés.
La lumière croissait graduellement.
À travers les intervalles dans la fumée et le brouillard, je pus voir
quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de
bataille.
À droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de
Taunton et de Frome, qui s'étaient couchés comme nous, pour éviter le
feu.
Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne épaisse de leurs
mousquetaires échangeaient des salves meurtrières, presque à bout
portant avec l'aile gauche des régiments même que nous combattions.
Celui-ci était soutenu par un second régiment aux larges revers blancs,
qui, je crois, faisait partie de la milice du Comté de Wilts.
Sur chacun des deux bords de la noire tranchée, une dense rangée de
cadavres, bruns d'un côté, vêtus d'écarlate de l'autre servait de rideau
à leurs camarades, qui s'abritaient derrière elle, et appuyaient les
canons de leurs mousquets sur les corps étendus.
À gauche, parmi les osiers, étaient postés cinq cents mineurs de Mendip
et de Bagworthy.
Ils chantaient à tue-tête, mais si mal armés qu'ils avaient à peine un
mousquet à dix hommes pour répondre au tir qui les assaillait.
Ne pouvant avancer, se refusant à reculer, ils se couvraient du mieux
qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un
parti sur ce qu'il y avait à faire.
Plus loin, sur une étendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage
flottant de fumée, d'où jaillissaient capricieusement des éclairs,
prouvait que nos régiments de recrues faisaient tous bravement leur part
de la tâche.
À la gauche, l'artillerie avait cessé son feu.
Les canonniers hollandais avaient laissé les insulaires arranger leurs
affaires entre eux.
Ils s'enfuirent jusqu'à Bridgewater, abandonnant leurs pièces à la
cavalerie royale.
Tel était l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre:
--Le Roi, le Roi!
Et Monmouth passa à cheval dans nos rangs, la tête nue, les yeux
hagards, accompagné de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.
Ils s'arrêtèrent à une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de
l'éperon pour les rejoindre, leva son épée pour saluer.
Je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme
et grave du vétéran, réfléchi en même temps que plein de vivacité, avec
l'air à moitié égaré de l'homme que nous étions contraints de considérer
comme notre chef.
--Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix éperdue.
Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre côté? Quelle
erreur, hélas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en
dites-vous?
--Nous tenons ferme ici, Majesté, répondit Saxon. M'est avis que si nous
avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise,
à l'espagnole, nous pourrions tenir tête même à la cavalerie.
--Oh! la cavalerie! s'écria l'infortuné Monmouth. Si nous nous tirons
d'ici, Lord Grey aura des comptes à rendre. Elle s'est sauvée comme un
troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de
pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en
avant?
--Il n'y a aucune raison pour avancer, Majesté, maintenant que la
surprise a échoué, dit Saxon. J'ai envoyé chercher des charrettes pour
faire un pont sur la tranchée, conformément au plan qui est recommandé
dans le traité _De Vallis et fossis_, mais elles sont inutiles pour le
moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position où nous sommes.
--Jeter des troupes de l'autre côté, ce serait les sacrifier, dit Wade.
Nous avons fait de grosses pertes, mais d'après le coup d'oeil que
présente le bord opposé, je trouve que vous avez arrangé proprement les
habits rouges.
--Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton
d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec
de pareilles gens? Que dois-je faire, hélas! hélas!
Il éperonna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant
à se tordre les mains et à pousser ses lugubres lamentations.
Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise
en balance contre le déshonneur.
Si cet homme s'était résigné silencieusement à son sort, comme le fit le
moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions
été fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.
Mais laissons-le de côté.
Les craintes, les agitations, les menues marques d'émotion bienveillante
qui se produisaient à sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant
dissipées pour bien des années.
Ne songeons qu'à son bon coeur et oublions sa faiblesse de caractère.
Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand
se sépara d'elle et revint auprès de nous.
--J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de manège
dans une fête foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir
une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chérie!
Cette balle lui a écorché la queue, mais elle est trop vieux soldat pour
faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, où est votre cheval?
--Au fond du fossé, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre
la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passées,
et voici une bonne heure, que nous nous amusons à ce jeu d'enfants. Et
avec un régiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.
--Vous allez avoir bientôt de quoi vous consoler, s'écria l'Allemand,
dont les yeux brillèrent. _Mein Gott!_ N'est-ce pas splendide!
Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.
Ce n'était point un menu détail, ce qui avait éveillé l'admiration du
soldat.
Dans la buée épaisse, qui s'étendait sur notre droite, apparurent
d'abord quelques rayons de lumière argentée, en même temps qu'un bruit
sourd comme un roulement de tonnerre arriva à nos oreilles, comme celui
du flot qui assaillit une côte rocheuse.
Les éclairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.
Le bruit rauque prit une ampleur croissante.
Enfin, tout à coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir
toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives,
richement teintes d'écarlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi
grandiose qu'on n'en vit jamais.
Il y avait, dans cette marche mesurée, régulière d'un si nombreux corps
de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'idée d'une puissance
irrésistible.
Les rangs succédant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux
flottants, crinières au vent, brillants d'acier, ils se déversaient en
avant, formant à eux seuls une armée, dont les ailes étaient encore
masquées par le brouillard.
Comme ils s'avançaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou,
bride, contre bride, on entendit venir de leur côté une telle bordée de
jurons sonores mêlée au bruissement des harnais, au froissement de
l'acier, au battement rythmé d'un nombre infini de sabots, qu'à moins
d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds à la main, contre un
pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y
faire face, les lèvres serrées et la main bien ferme.
Mais si merveilleux que fût ce spectacle, nous n'eûmes guère le loisir
de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.
Saxon et l'Allemand se lancèrent parmi les piquiers et firent tout ce
que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.
Sir Gervas et moi, nous en fîmes autant pour les hommes armés de faux,
qui avaient été exercés à se former sur trois rangs, l'un à genoux, le
second le corps penché, le troisième debout, les armes en avant.
Près de nous, les gens de Taunton s'étaient rangés en un cercle sombre,
farouche, tout hérissé d'acier, au centre duquel on pouvait voir et
entendre leur vénérable maire, dont la longue barbe flottait au vent,
dont la voix perçante retentissait sur le champ de bataille.
Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.
--Tenez ferme, mes braves garçons, cria Saxon d'une voix claironnante.
Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne
cédez pas d'un pouce. Ferme!
Une grande clameur partit des deux côtés, et alors la vague vivante
s'abattit sur nous.
Comment espérer de décrire une pareille scène?
Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renâclement des
chevaux, le choc du sabre lancé à tour de bras sur la pique.
Comment espérer qu'on pourra faire voir à autrui ce dont on n'emporte
soi-même qu'une impression aussi vague et aussi confuse?
Quiconque a joué ce rôle dans une scène pareille ne se fait aucune idée
générale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur,
mais en sa mémoire se gravent les quelques détails que le hasard lui met
directement sous les yeux.
C'est ainsi qu'il n'est resté en mes souvenirs qu'un tourbillon de
fumée, où se montrent brusquement des casques d'acier, des faces
farouches, expressives, des naseaux rouges et béants de chevaux dont les
pieds de devant battent l'air, comme pour éviter le tranchant des armes.
Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant
sûr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le
gémissement qu'il jette quand un des paysans le cloue à terre.
Je vois un soldat barbu à grosse figure, monté sur un cheval gris et
courant le long de la rangée de piques, y cherchant une brèche, et
poussant des cris de rage.
Dans de telles circonstances, ce sont les menus détails qui s'impriment
dans l'esprit.
Je remarquai même les grosses dents blanches et les gencives rouges de
ces hommes.
En même temps, je vis un homme à figure pâle, aux lèvres minces, qui se
penchait sur la crinière de son cheval et me lançait un coup de pointe,
en jurant comme un dragon seul sait le faire.
Toutes ces images se mettent en mouvement, dès que je songe à cette
charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur
les hommes, sur les chevaux sans songer à parer, ni à me tenir en garde.