contre son épaule même, il s'élança comme un fou à travers les joncs, et
courut vers le perfide marécage; avec de l'eau jusqu'à la cheville,
jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'à mi-corps.
Nous luttions. Nous chancelions.
Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'à étendre le
bras, et je faisais déjà tournoyer mon épée pour le frapper.
Mais, mes chers enfants, il était écrit qu'il ne mourrait pas de la mort
d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il était.
Au moment même où je l'abordais, il s'enfonça soudain, avec un bruit de
gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus
de sa tête.
Pas la moindre ride, pas d'éclaboussement pour indiquer l'endroit.
Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu
l'avait happé et entraîné dans les abîmes.
Comme je me dressais l'épée levée, les yeux toujours fixés sur cet
endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva à la surface.
Puis tout redevint immobile, les terribles marais se déployant devant
moi, comme le séjour même de la mort et de la désolation.
Je ne sais s'il s'était trouvé sur un brusque enfoncement qui l'avait
englouti ou si, dans son désespoir, il s'était noyé à dessein.
Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont
ensevelis les os du traître et de l'espion.
Je revins tant bien que mal vers le bord à travers la vase épaisse,
collante, et je me hâtai d'accourir à l'endroit où gisait Ruben.
Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait traversé la bande
de cuir qui réunissait les pièces de devant et de derrière de la
cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure,
mais encore suintait goutte à goutte aux coins de la bouche.
De mes doigts tremblants, je défis les courroies et les boucles,
j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour
arrêter le sang.
--J'espère que vous ne l'avez pas tué, Micah? dit-il soudain, en ouvrant
les yeux.
--Une puissance plus haute que la nôtre l'a jugé, Ruben, répondis-je.
--Pauvre diable! Bien des choses ont contribué à l'aigrir, dit-il à
demi-voix.
Puis il eut un nouvel évanouissement.
Agenouillé près de lui, je remarquai la pâleur, la respiration pénible
du jeune homme, et je songeai à son caractère simple, si bon, à
l'affection que j'avais eu si peu de peine à mériter, et je n'ai aucune
honte à en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent à
éprouver des émotions, mes larmes se mêlèrent à son sang.
Le hasard voulut que Décimus Saxon, dans un moment de loisir, montât au
clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous
tirions d'affaire.
Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hâte pour aller à
la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprès de nous avec une
escorte de piquiers.
J'étais resté à genoux près de mon ami sans connaissance, et faisant
pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva
et m'aida à le transporter dans le cottage, à l'abri du brûlant soleil.
Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air
grave, examinait et sondait la blessure.
--Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.
Sur ces mots, je l'aurais presque embrassé.
--La lame a rebondi sur une côte, non sans faire une légère déchirure au
poumon. Nous allons le transporter avec nous à la ville.
--Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont
l'opinion a du poids.
_Un médecin habile vaut à lui seul_
_bien plus que cent hommes de guerre._
Du courage, l'ami. Vous êtes aussi pâle que si c'était vous et non lui
qui aviez subi la saignée. Où est Derrick?
--Noyé dans le marais, répondis-je.
--Tant mieux, cela nous économisera six pieds de bonne corde. Mais ici
notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait
bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si pâle et si
tranquille qui est assise dans le coin?
--C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mère l'a laissée ici.
--Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-être une rude
besogne ici avant que tout soit fini.
--Non, il faut que j'attende grand-mère, répondit-elle, les joues
inondées de larmes.
--Mais si moi je vous conduisais près de grand-mère, ma petite?
demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.
Je lui tendis les bras. L'enfant s'y élança et se serra contre ma
poitrine, en sanglotant comme si son coeur se brisait.
--Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.
Je calmai du mieux que je pus la petite créature tremblante et
l'emportai sur mon épaule.
Les faucheurs avaient passé les hampes de leurs longues armes dans les
manches de leurs justaucorps de façon à en former une sorte de
couchette, une civière sur laquelle on étendit le pauvre Ruben.
Une légère couleur était revenue à ses joues, grâce à un cordial
administré par le chirurgien, et il adressait à Saxon des signes de tête
et des sourires.
On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner à Bridgewater.
Ruben fut transporté à notre logement, et je conduisis la fillette chez
de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle dès que
l'agitation aurait cessé.
VI--La Bataille de Sedgemoor.
Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous
n'avions guère de loisir de nous y arrêter, car le moment approchait où
allait se décider non seulement notre destinée à nous, mais encore celle
de la cause protestante en Angleterre.
Aucun de nous ne traitait le danger à la légère.
Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous éviter une défaite et
la plupart d'entre nous étaient convaincus que le temps des miracles
était passé.
D'aucuns néanmoins pensaient autrement.
Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir
cette nuit-là et les armées des Séraphins et des Chérubins en descendre
à notre aide, auraient regardé cela comme un événement qui n'avait rien
de merveilleux, rien d'inattendu.
Toute la ville retentissait de prêches.
Chaque escadron, chaque compagnie avait son prédicant de prédilection,
parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.
Montés sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fenêtres, et même du
haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.
Et leur éloquence ne se dépensait point en vain. Des clameurs, rauques,
sauvages, s'élevaient des rues, mêlées de prières et d'exclamations
désordonnées.
Les hommes étaient ivres de religion, comme de vin.
Ils avaient la figure échauffée, la langue pâteuse, les gestes fous.
Sir Stephen et Saxon échangeaient des sourires à ce spectacle, car en
vieux soldats qu'ils étaient, ils savaient que parmi les causes qui
rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en
est point qui soit plus énergique et plus persistante que cet accès
religieux.
Le soir, je trouvai le temps de rendre visite à mon ami blessé et le vis
adossé à des oreillers, étendu sur son lit, respirant avec quelque
difficulté, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.
Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'était pris d'une vive affection
pour nous, était assis près de son lit et lui lisait un vieux recueil de
pièces de théâtre.
--Cette blessure est survenue à un fâcheux moment, disait Ruben avec
impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une légère piqûre comme celle-là
envoie mes hommes au combat sans leur chef, après tant de marches et
d'exercices? J'ai été là quand on disait les grâces et je n'aurai pas à
dîner.
--Votre compagnie a été réunie à la mienne, répondis-je. Ce qui
n'empêche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point
leur capitaine. Le médecin est-il venu vous voir?
--Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il déclare que l'état de
notre ami s'améliore, mais il m'a conseillé de ne point le laisser
causer.
--Vous entendez, mon garçon? dis-je en le menaçant du doigt. Si je vous
entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez échapper à un rude
réveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?
--Je n'en ai jamais auguré rien de bon dès le début, répondit-il avec
franchise, Monmouth agit comme un joueur ruiné, qui risque sa dernière
pièce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il
peut perdre tout.
--Ah! voilà une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succès ferait
peut-être prendre les armes à tous les comtés de l'intérieur.
--L'Angleterre n'est pas mûre pour cela, répondit le Major, en hochant
la tête. Sans doute elle n'est pas enchantée soit du Papisme, soit d'un
Roi papiste, mais nous savons que ce n'est là qu'un fléau passager,
puisque l'héritier du trône, le Prince d'Orange, est protestant. Dès
lors pourquoi s'exposer à tant de maux pour arriver à un résultat que le
temps, uni à la patience, amènera sûrement? En outre, l'homme que vous
soutenez a prouvé qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis
dans sa Déclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et
pourtant, moins de huit jours après, ne s'est-il pas proclamé Roi devant
la Croix du Marché, à Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu
d'égards pour la vérité?
--Trahison, Major, trahison scandaleuse! répondis-je en riant. Sans
doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit,
nous aurions peut-être choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est
point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libertés et les
droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?
Le Major Ogilvy et Ruben lui-même éclatèrent de rire.
--Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme à la mode ne
se prépara pour un bal à la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour
le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront
certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander
notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi
encore. Vous ferez mieux d'y aller.
--Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.
--Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.
--Puis-je vous dire un mot à part, major? fis-je tout bas...
Et je repris:
--Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivité bien
pénible. Dès lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le
cas où nous serions défaits cette nuit? À n'en pas douter, si Feversham
a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains
et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est réduit à
l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.
Le Major me serra la main.
--J'en prends Dieu à témoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fâcheux.
--Vous m'avez soulagé le coeur d'un grand poids, répondis-je, car je
sais que je le laisse en sûreté. Je puis maintenant monter à cheval pour
aller au combat l'esprit dispos.
Le soldat me répondit par un sourire amical et retourna dans la chambre
du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de
Sir Gervas Jérôme.
Il était debout devant une table encombrée de pots, de brosses, de
boîtes, d'une vingtaine d'autres menus objets achetés ou empruntés pour
la circonstance.
Un grand miroir à main était posé contre le mur, entre deux chandelles
allumées.
Devant lui, le baronnet, dont la belle et pâle figure avait une
expression des plus sérieuses, des plus solennelles, arrangeait une
cravate blanche de _berdash_.
Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel éclat et la couture rompue
avait été refaite.
Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout était propre et brillant.
Il avait revêtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout
il avait arboré une très noble et très imposante perruque entière, dont
les boucles retombaient sur ses épaules.
Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'à ses éperons brillants, il
n'avait pas sur lui un atome de poussière, pas une tache, ce qui
contrastait fâcheusement avec mon aspect, car j'étais encore tout
couvert d'une croûte épaisse laissée par la vase des marais de
Sedgemoor, et les courses à cheval et la besogne faite, pendant ces deux
jours sans trêve ni repos, avaient complété le désordre de ma toilette.
--Qu'on me coupe en deux, si vous n'êtes pas venu au bon moment!
s'écria-t-il dès mon entrée. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me
monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voilà arrivé.
À ce moment-là, une servante de l'hôtellerie entrait d'un pas menu avec
la bouteille et les verres.
--Voici une pièce d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernière qui me
reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le
vin à l'hôtelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en
achèterez des rubans pour la fête prochaine. Que le diable m'emporte, je
n'arrive pas à arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!
--Il n'y a rien qui aille de travers, répondis-je. Comment peut-on
s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?
--Bagatelles! cria-t-il d'un ton fâché. Bagatelles! Bah, après tout, ce
n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique
ne s'élèverait jamais à concevoir les fines conséquences qu'il peut y
avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on éprouve
quant tout est bien ordonné, et le malaise cruel quand quelque chose est
de travers. Cela vient sans doute de l'éducation, et il peut se faire
que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme
un chat qui passerait toute la journée à se lécher pour enlever jusqu'à
la dernière parcelle de poussière. Cette mouche au-dessus du sourcil
n'est-elle pas heureusement placée? Non, vous n'êtes pas même capable
d'exprimer une opinion. Je préférerais demander l'avis de l'ami Marot,
le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.
--Votre compagnie vous attend près de l'église, répondis-je. Je l'ai
aperçue sur mon passage.
--Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes étaient-ils poudrés,
propres?
--Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils
coupaient leurs mèches et préparaient leurs amorces.
--J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils à pierre, répondit-il en
s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils à mèche sont lents à charger
et encombrants. Avez-vous assez de vin?
--Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.
--Alors peut-être le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas
souvent de demander qu'on m'aide à boire une bouteille, mais je veux
avoir toute ma tête à moi cette nuit. Descendons et allons voir nos
hommes.
Il était dix heures quand nous fûmes dans la rue.
Le bourdonnement des prêcheurs et les cris du peuple s'étaient éteints,
car les régiments s'étaient formés et se tenaient silencieux, résolus.
La faible lueur des lampes et des fenêtres se jouait sur leurs rangs
noirs et serrés.
Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux,
qui de temps à autre passaient sur elle.
Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumière papillotaient au
ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fiévreux.
C'était une aurore boréale, un spectacle qui se voit rarement dans les
comtés du Sud.
Il n'est donc guère étonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le
fissent remarquer en l'interprétant comme un signe venu de l'autre
monde, en le comparant à la colonne de feu qui guidait Israël à travers
les périls du désert. Les trottoirs et les fenêtres étaient encombrés de
femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aiguës de crainte ou
d'étonnement, selon que l'étrange lueur croissait ou s'effaçait.
--C'est pour dix heures et demie sonnant à l'horloge de Saint-Marc, dit
Saxon, pendant que nous rejoignions à cheval le régiment. N'avons-nous
rien à donner aux hommes?
--Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette
hôtellerie, dit Sir Gervas. Ohé! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de
manche en or et donnez-les en échange à monsieur l'hôtelier. Je veux
être pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.
--Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lève, dit Saxon,
pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient à l'hôtellerie. L'air des
marais a pour effet de glacer le sang.
--J'ai déjà froid, et Covenant bat des pieds pour la même raison,
dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos
chevaux au trot le long des lignes?
--Certainement, répondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de
mieux.
Aussi donc, agitant les rênes, nous partîmes, les fers des chevaux
tirant des étincelles des pavés en silex, sur notre route.
Derrière la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'étendait de la
porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis
longeait l'église et finissait à la Croix du Porc, notre infanterie
était rangée, silencieuse et farouche, excepté quand une voix de femme
partant d'une fenêtre, était suivie d'une grave et courte réponse dans
les rangs.
La lumière capricieuse se reflétait sur les lames des faux ou les canons
des fusils et montrait les lignes de figures taillées à la hache,
contractées.
Les unes étaient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les
autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'à
leurs buffleteries entrecroisées, mais toutes portaient l'empreinte du
courage obstiné, de la résolution farouche qui se concentre sur
elle-même.
Il y avait encore ici des pêcheurs du Sud, les rudes hommes venus des
Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les
braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les
montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comté de
Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la
milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient
l'élite, la véritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.
Ils avaient relevé les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs
bras brunis et musculeux, ainsi que c'était leur habitude, quand il y
avait de bonne besogne à faire.
Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme
un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse,
je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.
Braves coeurs! Ils montrèrent à tous les temps combien il faut peu
d'entraînement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race
d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont
parsemés sur les pentes ensoleillées des dunes dans les Comtés de
Somerset et de Devon.
Si jamais l'Angleterre tombait à genoux sous un coup, si ceux qui se
battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vît désarmée en face de
son ennemi, qu'elle reprenne coeur, qu'elle se rappelle que tout village
du royaume est une caserne, que sa véritable armée permanente consiste
dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours présents dans
le coeur du plus humble des paysans.
Pendant que nous passions à cheval devant la longue ligne, un lourd
murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des
rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa
grande taille et sa maigreur.
L'horloge commençait à sonner onze heures lorsque nous revînmes près de
nos hommes.
À ce moment même, le Roi Monmouth sortit de l'hôtellerie, qui lui
servait de quartier général, et descendit au trot la Grande Rue, suivi
de son état-major.
Les acclamations avaient été interdites, mais les bonnets qu'on y
agitait, les armes qu'on brandissait, témoignaient de l'ardeur de ses
dévoués partisans.
Le clairon ne devait pas commander la marche, mais à mesure que chacun
recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la même manoeuvre.
Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se
faisaient entendre de plus en plus près, jusqu'au moment où les gens de
Frome, qui nous précédaient, se mirent en route, et nous commençâmes
enfin le voyage qui devait être le dernier de ce monde pour beaucoup
d'entre nous.
Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite
le chemin tortueux jusqu'au delà du point où Derrick avait trouvé la
mort et du cottage isolé où nous avions vu la fillette.
À partir de là, la route devient un simple sentier tracé à travers la
plaine.
Une brume dense s'étendait sur la lande, s'épaississait encore dans les
creux et cachait à la fois la ville, que nous avions quittée, et les
villages vers lesquels nous marchions.
De temps à autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans
peine, grâce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de
l'armée, piquée des éclairs que renvoyait l'acier et les grossiers
étendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.
Bien loin vers la droite montait une grande flamme.
Sans doute c'était une ferme devenue la proie des diables de Tanger.
Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes précautions,
car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine était
sillonnée de tranchées profondes, les _rhines_, que nous ne pouvions
franchir qu'en certains endroits.
Ces fossés avaient été creusés dans le but de drainer des terres
marécageuses.
Ils étaient remplis d'eau et de vase à la profondeur de plusieurs pieds,
en sorte que la cavalerie elle-même ne pouvait les traverser. Les ponts
étaient étroits, et il fallut assez longtemps à l'armée pour y défiler.
Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Fossé Noir et le Rhin de
Langmoor, furent franchis sans accident.
On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions
lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp
royal et nous.
Jusqu'à ce moment, notre entreprise avait admirablement réussi.
Nous étions arrivés à un demi-mille du camp sans qu'il y eût eu de
méprise ou d'accident.
Les éclaireurs de l'ennemi n'avaient pas donné le moindre signe de leur
présence.
Évidemment il éprouvait à notre égard tant de dédain, qu'il ne lui était
pas même venu à l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.
Si jamais un général mérita d'être défait, ce fut Feversham, cette
nuit-là!
Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.
--N'est-ce pas magnifique? dit à demi-voix Sir Gervas, quand nous
repartîmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde
qui se puisse comparer à l'émotion présente.
--Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course
de taureau, répondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel
et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va
détremper le sol de l'Angleterre.
--Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un
ton léger. Regardez-moi, par là-bas, ces feux de leur bivouac, qui
brillent à travers le brouillard. Quelle était donc la recommandation
que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur côté sous le vent,
puis... à l'abordage! Hé, en avez-vous parlé au colonel?
--Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux
de mots, répondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien
peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.
--Je ne suis pas très curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera
quelque chose de fort semblable à celui d'hier. Par ma foi! bien que je
ne me sois jamais levé pour en voir un en ma vie, il m'est arrivé d'en
voir des centaines avant de me mettre au lit.
--J'ai dit à l'ami Ruben les quelques choses que je désire dans le cas
où je succomberais, dis-je. J'ai éprouvé un grand soulagement d'esprit,
en songeant que je laisse derrière moi quelques mots d'adieu, et un
petit souvenir à tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un
service de ce genre?
--Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en
avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle.
Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard
vous allez à la Ville, le petit Tommy Chichester serait content
d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le
trouverez «au Cocotier» tous les jours de la semaine de deux à quatre
heures sonnant. Il y a aussi la mère Butterworth, que je recommanderais
à votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hélas, la
cruauté du temps a tari la source de son métier, et elle a besoin qu'on
s'occupe un peu de la nourrir elle-même.