qu'il trouva une fondrière entre son aile gauche et le reste de son
armée.
Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile dès l'aube et la tailla en
pièces, avec tant de succès, que l'armée ennemie tout entière prit la
fuite, et que nous la poursuivîmes, en la sabrant, jusqu'aux portes même
de Leith.
Sept mille Écossais perdirent la vie, mais il ne périt qu'une centaine
d'hommes au plus du côté des honnêtes gens.
Or, Votre Majesté peut voir, grâce à ses lunettes, qu'il y a un mille de
terrain marécageux entre ces villages, et que le plus rapproché, qui est
Chedzoy--c'est son nom, je crois--pourrait être abordé sans que nous
ayons à traverser le marais.
Je suis très convaincu que si le Lord Général était avec nous, il nous
engagerait à risquer une attaque de ce genre.
--C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans
qui ne sont pas formés, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le
faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vécu au son des
cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.
--Voilà qui est bien parlé, Sir Stephen, dit Monmouth. À Dunbar,
Cromwell avait derrière lui des vétérans, et en face de lui des gens qui
n'avaient qu'une faible expérience de la guerre.
--Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major
Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner
peu à peu, puis affamer.
Cela étant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la
chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?
Demain, si Churchill réussit à se faire entendre de son chef, je ne
doute guère que nous ne trouvions leur camp disposé autrement et
qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manquée.
--Leur cavalerie est postée à Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le
soleil est si ardent que son éclat et la buée, qui monte des marais,
nous empêche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, à
l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au
piquet sur la lande au delà du village.
En arrière, à Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et à
Chedzoy, où se ferait notre attaque, cinq régiments d'infanterie
régulière.
--Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'écria
Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?
--Mon avis est toujours le même, répondit l'Allemand. Nous sommes ici
pour nous battre, et plus tôt nous nous mettrons à la besogne, mieux
cela vaudra.
--Et le vôtre, Colonel Saxon? Êtes-vous du même avis que votre ami?
--Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses
dispositions, s'est exposé à une attaque et que nous devons en profiter
sans retard.
Toutefois, considérant que des soldats exercés et une nombreuse
cavalerie ont une grande supériorité en plein jour, je serais porté à
conseiller une camisade ou attaque de nuit.
--La même pensée m'est venue à l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici
connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient à Chedzoy
dans les ténèbres aussi bien qu'en plein jour.
--J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arrivé à leur camp des
quantités de bière et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.
S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le réveil pendant que leur
tête sera encore toute troublée par la boisson et qu'ils ne sauront
guère si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.
Un choeur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on
accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains,
après les marches et les retards énervants des dernières semaines qui
s'étaient écoulées.
--Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan?
demanda le Roi.
Nous échangeâmes tous un coup d'oeil, mais bien que maintes physionomies
exprimassent le doute ou le découragement, aucune voix ne s'éleva contre
l'attaque de nuit.
En effet, il était, évident que dans tous les cas il fallait hasarder
notre action et que celle-là avait au moins le mérite d'offrir plus de
chances de succès que l'autre.
Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre
nous se sentaient le coeur défaillir à la vue de notre chef, de son air
abattu, mélancolique, et nous nous demandions si c'était bien là l'homme
fait pour amener à un heureux dénouement une entreprise aussi
hasardeuse.
--Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe «Soho» et
attaquons-les le plus tôt possible après minuit.
Ce qui reste à décider pour l'ordre de bataille pourra être réglé d'ici
à ce moment-là.
Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos régiments, et vous
vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette
sur sa tête la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en
tous lieux pourchassé, tant que son coeur battra, il gardera toujours la
mémoire des braves amis qui lui sont restés fidèles en cette heure de
peine.
Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la
flamme du dévouement.
Au moins, il en fut ainsi pour moi, en même temps que j'éprouvais une
pitié profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.
Nous nous serrâmes autour de lui, la main sur la poignée de nos épées,
en lui jurant que nous lui resterions fidèles, dût l'univers entier se
dresser entre lui et ses droits.
Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne
fussent émus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyauté,
pendant que les gens de cour, transportés de zèle, tiraient leurs
rapières et lançaient des appels à la foule, qui fut envahie par cet
enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.
Les yeux de Monmouth reprirent leur éclat, ses joues leur couleur,
pendant qu'il prêtait l'oreille à ses cris.
Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait à être, un Roi.
--Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux
mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis
convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut posséder
l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant,
retournez à vos régiments et que Dieu défende la juste cause.
--Que Dieu défende la juste cause! répéta le conseil, d'une voix
solennelle.
Puis, il se sépara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernières
dispositions en vue de l'attaque.
--Les mirliflors de la Cour sont assez disposés à brandir leurs rapières
et à crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit
Saxon, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule.
Je crains qu'ils ne soient moins prompts à se mettre en avant, quand ils
sont face à face avec une ligne de mousquetaires, et peut-être avec une
brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.
Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, à en juger par sa
physionomie.
--J'ai un rapport à faire, Colonel, dit Ruben accourant à nous tout
essoufflé. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous
étions de garde aujourd'hui à la porte de l'Est?
Saxon acquiesça dans un mouvement de tête.
--Comme je désirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je
grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste à la sortie de la ville.
De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs
lignes et leur camp.
Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait
furtivement à l'abri des bouleaux, et qui se trouvait à moitié chemin de
leurs lignes et de la ville.
Je le suivis des yeux et je m'aperçus qu'il se dirigeait de notre côté.
Bientôt il fut si proche que je pus reconnaître qui il était, je connais
bien cet homme-là, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un détour
en profitant des fossés à tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer
par un autre endroit.
Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincèrement
affectionné à la cause.
Je suis convaincu qu'il est allé au Camp Royal donner avis de ce que
nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.
--Ha! Ha! fît Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet
homme-là?
--Il s'appelle Derrick. Il était auparavant premier apprenti de Maître
Timewell à Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de
Taunton.
--Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a levé les yeux sur Mistress Ruth.
Et maintenant voici que l'amour fait de lui un traître?
Et moi qui le prenais pour un des Élus! Je l'ai entendu sermonner les
piquiers.
Comment se fait-il qu'un individu de sa façon apporte son concours à la
cause de l'Épiscopat?
--Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il
pousse sans être contrarié, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une
bien mauvaise herbe.
--Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben,
et il perdrait l'armée pour se venger sur eux, de même qu'un gredin
ferait couler à pic un navire rien que pour noyer un ennemi.
Sir Stephen s'est attiré sa haine en refusant de contraindre sa fille à
accepter ses hommages.
Maintenant il est retourné au camp et je suis venu vous faire mon
rapport à ce sujet afin que vous décidiez s'il y a lieu d'envoyer un
peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empêcher de faire
de l'espionnage une fois de plus.
--Cela vaudrait peut-être mieux, dit Saxon, après avoir bien réfléchi,
mais sans doute notre homme a une histoire toute prête, et qui aurait
plus d'apparence que nos simples soupçons. Ne pourrions-nous pas le
prendre sur le fait?
Une idée me vint à l'esprit.
J'avais remarqué du haut du clocher un cottage entièrement isolé à
environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.
Il s'élevait au bord de la route dans un endroit situé entre deux
marais.
Quand on traversait le pays, on était obligé de passer par là.
Si Derrick tentait de porter nos plans à Feversham, on pourrait lui
couper la route à cet endroit-là, au moyen d'un poste mis à l'affût pour
l'attendre.
--Excellent, parfait! s'écria Saxon quand je lui eus fait connaître ce
projet. Mon érudit Flamand lui-même n'eût point inventé une pareille
ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez
nécessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Maître Derrick soit
convenablement amorcé en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.
--Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues
en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?
--En effet, cela vaudrait mieux, répondit Saxon, mais il faut engager
votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le
coucher du soleil, car vos hommes doivent être sous les armes une heure
avant l'ordre de marcher.
Nous nous empressâmes de faire la promesse demandée.
Puis, nous étant assurés que Derrick était bien revenu au camp, Saxon
s'arrangea de façon à laisser échapper devant lui quelques mots
relativement à nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en
hâte à notre poste.
Quant à nos chevaux, nous les laissâmes derrière nous.
Puis, nous franchîmes à la dérobée la porte de l'est, nous cachant de
notre mieux, jusqu'au moment où nous fûmes sur la route déserte et nous
nous trouvâmes devant la maison.
C'était un cottage simple, blanchi à la chaux, à toiture de chaume.
Au-dessus de la porte, un petit écriteau informait que la fermière
vendait du lait et du beurre.
Le toit ne laissait point échapper de fumée et les volets de la fenêtre
étaient clos; d'où nous conclûmes que les habitants avaient fui loin de
cet emplacement périlleux.
Des deux côtés s'étendait le marécage, couvert de joncs et peu profond
sur ses bords, mais plus profond à quelque distance, avec une écume
verte qui en dissimulait la surface traîtresse.
Nous frappâmes à la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas
reçu de réponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre
elle et bientôt j'eus fait sauter les clous de la gâche.
Il n'y avait qu'une pièce.
Dans un coin, une échelle droite menait, par une ouverture carrée du
plafond, à la chambre à coucher sous le toit.
Trois ou quatre chaises et escabeaux étaient épars sur le sol de terre
battue, et sur un des côtés une table, faite de planches brutes,
supportait de grandes tasses à lait de faïence brune.
Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des côtés de la
maison témoignaient des effets que produisait sa position dans un
endroit humide, au voisinage des marais. Nous fûmes surpris de trouver
encore un habitant dans l'intérieur.
Au milieu de la pièce, en face de la porte par où nous étions entrés, se
tenait debout une fillette charmante aux boucles dorées, âgée de cinq ou
six ans.
Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serrée à la
taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.
Deux petites jambes potelées se laissaient entrevoir, sous la blouse,
avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait
fièrement campée, un pied en avant, en personne décidée à défendre son
poste.
Sa mignonne tête était rejetée en arrière, et ses grands yeux bleus
exprimaient le plus vif étonnement mêlé à la bravade.
À notre entrée, la petite sorcière agita de notre côté son mouchoir et
nous fit: «Pfoutt!», comme si nous étions tous les deux de ces volailles
importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.
Ruben et moi, nous nous arrêtâmes sur le seuil, hésitants,
décontenancés, comme deux grands flandrins d'écoliers, contemplant cette
petite reine des fées dont nous avions envahi les royaumes, et nous
demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colère par
de douces et caressantes paroles.
--Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de
secouer son mouchoir. Grand-mère m'a dit de dire à tous ceux qui
viendraient de s'en aller.
--Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous
faire alors, petite ménagère?
--Je devais les mettre à la porte, répondit-elle s'avançant hardiment
contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, méchant, vous
avez cassé le verrou de grand-mère.
--Eh bien, je vais le raccommoder, répondis-je d'un air content.
Puis, ramassant une pierre, j'eus bientôt consolidé la gâche déplacée.
--Voilà, petite femme. La grand-mère ne s'apercevra jamais de la
différence.
--Faut vous en aller tout de même, insista-t-elle. C'est la maison à
grand-mère, pas la vôtre.
Que faire en présence de cette petite entêtée de dame des marais?
Une nécessité impérieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il
n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces
terribles marécages.
Et pourtant elle s'était mis en tête de nous expulser, avec une
décision, une intrépidité qui eussent fait honte à Monmouth.
--Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altérés. Nous
sommes donc venus en boire un coup.
--Ah! s'écria-t-elle, tout épanouie, souriante, est-ce que vous me
paierez tout comme les gens paient grand-mère? Ah! coeur vivant, ce sera
bien beau!
Et sautant légèrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui
étaient sur la table de quoi remplir de grandes écuelles.
--Un penny, s'il vous plaît.
C'était chose étrange à voir que la façon dont la petite ménagère cacha
sa pièce de monnaie dans son tablier.
Sa figure naïve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette
superbe affaire pour la grand-mère absente.
Nous emportâmes notre lait près de la fenêtre.
Nous enlevâmes les volets et nous nous assîmes de manière à bien voir
sur la route.
--Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben à demi-voix. Il faut
lamper à toutes petites gorgées. Sans quoi elle voudra nous mettre à la
porte.
--Maintenant que nous avons payé les droits, elle nous laissera rester,
répondis-je.
--Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.
--A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannisés ainsi par une petite
poupée comme celle-là! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous
arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout
votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire à loisir.
--Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare,
fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amènerai si vous
en voulez encore.
--À présent! Dieu m'en garde! s'écria Ruben. Nous finirons par être
obligés d'acheter la vache. Où est votre grand-mère, petite demoiselle?
--Elle est allée à la ville, répondit l'enfant. Il y a des hommes
méchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler
et se battre, mais grand-mère les fera bientôt partir. Grand-mère est
allée arranger tout cela.
--Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette,
dis-je. Nous vous aiderons à garder la maison et nous ne laisserons rien
voler.
--Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux,
l'air aussi sérieux qu'un moineau perché sur un rameau. Quel grand
garçon vous êtes?
--Et pourquoi pas un homme? demandai-je.
--Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a
plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent
du lait. Les hommes boivent du cidre.
--Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux.
--Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas
de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin
de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle
reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal
les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères?
--Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben.
--Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême,
répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être
frères. Il le faut bien, n'est-ce pas?
--De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en
regardant par la fenêtre.
--Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se
haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à
penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes,
des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il
se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en
zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre
foyer, le coeur calmé, et les membres intacts?
--Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la
carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce
qui rapproche le cavalier du boucher.
--Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les
épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici
l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre
de cette rangée de saules têtards.
--C'est lui, c'est certain, s'écria Ruben, en guettant par la fenêtre
aux vitres à facettes.
--Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de
mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous
montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le
voulez-vous?
Elle avança ses lèvres roses, et affirma d'un signe de tête.
--Il arrive pas à pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout près de
la fenêtre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bête de
proie?
Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir,
dans la légèreté de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait
songer à un animal cruel et plein de ruse.
Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps
penché, la marche glissante, en sorte qu'il n'eût pas été facile à
l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.
À vrai dire, l'éloignement de la ville lui eût permis de marcher à
découvert et de se lancer à travers la lande, mais la profondeur des
marais de chaque côté l'avait empêché de quitter la route jusqu'à
l'endroit où elle passait devant le cottage.
Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous élançâmes tous
les deux par la porte ouverte et lui barrâmes le passage.
J'ai entendu le ministre indépendant d'Emsworth faire la description de
Satan, mais si le digne homme s'était trouvé avec nous ce jour-là, il
n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.
La figure basanée de l'homme se couvrit de plaques d'une pâleur livide,
au moment où il faisait un pas en arrière, aspirait longuement l'air, et
lançait un éclair venimeux de ses yeux noirs à droite et à gauche, pour
chercher quelque moyen de s'esquiver.
Pendant un instant, il porta la main sur la poignée de son épée, mais sa
raison lui dit qu'il ne pouvait guère espérer de forcer le passage
contre nous deux.
Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les côtés, il
lui fallait revenir près des gens qu'il avait trahis.
Il s'arrêta donc, morne, impassible, la figure allongée, piteuse, les
yeux inquiets, toujours en mouvement.
C'était le type, le symbole de la trahison.
--Nous vous avons attendu quelque temps, Maître John Derrick, dis-je.
Maintenant il vous faut retourner avec nous à la ville.
--De quel droit m'arrêtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et
saccadée. Où est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiéter des
gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?
--Je tiens ma mission de mon Colonel, répondis-je d'un ton bref. Vous
êtes déjà allé ce matin au camp de Feversham.
--C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis borné à
faire une promenade pour prendre l'air.
--C'est la vérité, dit Ruben, je vous ai vu à votre retour. Montrez-nous
ce papier dont un bout sort de votre doublet.
--Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce piège, s'écria Derrick
avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits défavorables de
peur que je ne vous gêne pour épouser la fille du Maire. Qu'est-ce que
vous êtes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un
homme sans maître, venu on ne sait d'où. De quel droit aspirez-vous à
cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire à
elle ou à nous? Répondez-moi.
--C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un
endroit plus opportun, répondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre épée
et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon
possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit,
vos misérables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si
nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous à qui vous
puissiez nuire.
--Je vous remercie de votre bienveillante protection, répondit-il
toujours de cette voix blanche, froide, amère.
Puis, débouclant son épée, il se dirigea lentement vers mon compagnon.
--Vous pourrez emporter cela comme présent à Mistress Ruth, dit-il en
tendant l'arme de la main gauche.
--Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un
poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.
Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de
m'élancer entre eux, ni de comprendre son intention.
Le blessé s'affaissait en respirant péniblement et le poignard résonnait
sur le chemin, à mes pieds.
Le gredin lança un cri perçant de triomphe et fit un bond en arrière,
grâce auquel il évita le furieux coup de poing que je lui lançai.
Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.
Il était bien plus léger que moi, et vêtu d'une façon moins encombrante,
mais grâce à ma force de respiration et à la longueur de mes jambes,
j'avais été le meilleur coureur de mon district, et bientôt le bruit de
mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.
Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un lièvre serré
de près par un lévrier, et deux fois, mon épée passa à moins d'un pouce
de lui, car, pour dire la vérité, je n'avais pas plus l'intention de
l'épargner, que s'il s'était agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous
mes yeux, planté ses crochets dans le corps de mon ami.
Je ne songeais pas plus à donner quartier que lui à le demander.