--Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le

pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent

les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons.

Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?

--Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir

Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker

et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable

colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux

croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un

siège bien conduit.

--Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon

aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours,

maintenant qu'il y a du danger.

--Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien

profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher

Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes

assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur.

Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne

contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge.

--Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands

chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le

meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre

camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse

faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats.

--Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria

le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours

un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que

nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en

une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie

pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus

présentable!

--Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes,

répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car

l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à

Bridgewater.

Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route

avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à

quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde.

Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon

annonçât l'approche de l'aube.

Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter,

sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers,

traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes

s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et

cahotaient sur le roc ou les pierres.

Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans

notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se

trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage

nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater.

--Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat,

pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas,

en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes

pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis

las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous

vous sommes fort obligés.

--Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien

connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud?

--Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent

aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de

Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit

familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au

milieu de la nuit la plus noire.

C'est mon métier.

Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient.

Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite.

Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches

et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent

les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des

bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux

journal.

Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai

arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et

je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les

appelle.

Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance

pendant trois mois.

Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des

chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!

--Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous

savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre

perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à

la prospérité?

--Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a

_fait_ Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets

d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus

risquer son cou.

Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais

quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un

domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à

l'aise, et juge de paix par-dessus le marché!

Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui

aura volé une douzaine d'oeufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au

théâtre.

--Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce

que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos

armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il

serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de

l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du

gibet.

--Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta

le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée

bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le

fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans

dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu

parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un

tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque

carrément ma peau.

--Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec

des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de

tricher avec le juste et l'injuste.

--En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la

propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du

peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine.

--Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence

que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur.

C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à

deux, et les deux joueurs ont la même chance.

Pas moyen d'employer des dés pipés, de _truquer_ les pièces!

Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la

grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les

champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec

entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif.

C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je

me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à

faire la chasse aux chasseurs.

Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!

Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits

battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal

comme il y en a guère.

Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans

faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait

autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux.

Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour

compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie

d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village.

--Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.

--Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs

flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner

le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour

lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au

petit galop.

--Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés?

Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me

demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler

à un divertissement privé.

--Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais.

--Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?

--Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des

années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre.

Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je

m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous

auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches

leurs bourses de cuir bien pansues.

Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait

mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval.

--Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite?

demandai-je.

--Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite

que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais

les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore.

--Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas.

Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous,

quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous

joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma

foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi

ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre

vie pour la religion réformée?

--Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est

rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle

équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où

trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que

ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre...

n'est-ce pas, ma belle?

--Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre

colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa

parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil.

--Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à

son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis

toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux

aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé

ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je

viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre

contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi

ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car

j'ai bien des choses à faire. Adieu.

--Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et

calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!

Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route

dans un nuage mobile de poussière.

--Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir

Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il

faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux

balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne

voyez-vous point des troupes aux habits rouges?

--Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard

sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui

s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines

de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de

Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé.

--Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit

Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière,

six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce

côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices

d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre,

s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi

Jacques s'est refermée sur lui.

--Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si

je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché.

Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec

notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis.

Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux

vivats de nos camarades affamés.

Avant midi, la bande de jeunes boeufs avait été transformée en rôtis et

en grillades.

Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner

qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas.

Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de

vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une

escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.

Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la

façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se

multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher

les menues affaires de discipline.

Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que

comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue

militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.

Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé

sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en

détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi

longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir

envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de

toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi

l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le coeur de l'homme.

V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de

la fondrière.

Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à

cheval.

Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de

Sedgemoor.

Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles

donneraient l'assaut à la ville.

Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover.

Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le

reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la

pelouse du château.

Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des

paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne

courions aucun danger d'un assaut.

Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits

villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la

bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de

marcher en avant.

La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les soeurs de

nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore

une fois ceux qu'elles aimaient.

Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour

d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville

du comté de Somerset.

Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits

rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de

serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en

houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les

intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde

se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée.

Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux

de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les

exhortations.

Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes

circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à

l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de

lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches,

substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le

sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte.

De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule.

On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa

laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi.

Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était

clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de

dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne.

C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair,

sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la

campagne.

Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent

l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical.

Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons

étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui

fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges

sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.

À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la

tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de

Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant.

Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de

recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais

dans l'armée.

Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait

en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains,

tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.

À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait

disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient

contribué à les séparer.

Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait

échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps

que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité

inaccoutumée en considérant le danger de sa position.

Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près

du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de

fumée qui montaient à l'horizon.

Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la

chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son

esprit a fait oublier le soin de sa personne.

Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses

yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et

blanches mains, au point que cela faisait peine à voir.

Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière

bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.

--Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à

demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois

le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là;

ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien.

--Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas

justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière

goutte de leur sang pour votre cause.

--Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le

fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais coeurs plus braves ne

battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces

vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le

déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi

ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer

une lutte aussi désespérée?

--Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation

désespérée; et nous pas davantage.

Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule

compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre.

--C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait

de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte

là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes.

Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il

le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le

Seigneur, sauve-nous en ce jour.»

--Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains,

pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux

et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était

profondément remué par les paroles ardentes du fanatique.

--Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air

plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes

régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une

importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de

l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le coeur haut. Que

pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?

--Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec

rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints

pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section

qui traite de ce sujet dans le _De re militari_ de Petrinus Bellus,

ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu

ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous

les yeux.

--Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce

clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Bridwater,

petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort

embarrassé du relief où l'avait mis son office.

--Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre

Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est

Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du

Rhin.

--Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant

brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que

celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.

--Mais... le Rhin... Votre Grâce... Votre Majesté... dit-il en

bégayant, le Rhin. La Grâce de Votre Majesté ne peut pas l'ignorer,

c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.

--C'est un terme courant, Sire, par lequel on désigne de larges et

profondes tranchées destinées au drainage des grandes mares de

Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.

La pâleur de Monmouth s'étendit jusqu'à ses lèvres.

Plusieurs des conseillers échangèrent des regards significatifs.

Ils se rappelaient l'étrange et prophétique jeu de mots qui était arrivé

de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon

intermédiaire.

Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vétéran qui avait

servi sous Cromwell.

Il venait de marquer sur un papier la situation des villages où était

établi l'ennemi.

--S'il plaît à Votre Majesté, il y a dans leur disposition quelque chose

qui me rappelle celle de l'armée écossaise lors de la bataille de

Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.

Le terrain environnant, de même marécageux et perfide, était occupé par

l'ennemi.

Il n'y avait pas dans toute l'armée un homme qui n'admît que si le vieux

Leslie défendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus

d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos

approvisionnements et notre artillerie, et à faire de notre mieux pour

gagner Newcastle.

Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor · 第 4 / 15 段