Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps

à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la

cible de Tothill Fields.

Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes

médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par

la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre

en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant

tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode

pour un gentleman fashionable dans sa tenue.

Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre

désoeuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient.

Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les

jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et

entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque

amusement.

--Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez

écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de

Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet.

Sir Gervas eut un rire silencieux.

--Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne,

Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous

fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces.

--Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.

--Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je

vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à

la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât.

C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles

ont la langue bien pendue, ces donzelles.

C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs

invitaient à l'indiscrétion.

C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de

cibles pour nos monocles.

La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter

des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres!

Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress

Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos

bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était

la beauté de la femme plutôt que l'actrice.

--Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.

--Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres

fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce

point de vue.

Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le

hasard, le primero, à votre choix.

Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on

servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et

aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.

Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes,

ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la

ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même.

--À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le

caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais

l'effet d'une tête de mort sur la table du festin.

Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut

déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux

dernières fibres de notre corps.

Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.

Nous arrêtâmes nos chevaux.

Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille

pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce

bruit.

Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que

c'était de notre gauche.

Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.

C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance.

--C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses

étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des

deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre

dont les volets seraient fermés.

--N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience,

car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne

savait pas du tout quel parti prendre.

--Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à

l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon

trajet pour m'occuper d'autres incidents.

--Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en

danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant

appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle.

Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la

maison isolée.

--Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je.

Mon sang bouillonnait dans mes veines.

--Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous

quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le

Roi; venez, Sir Gervas.

--Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke.

Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques

et périls.

--En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un

liard, répartis-je avec vivacité.

Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans

un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la

maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.

Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les

roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et

qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission.

--Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier.

Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de

discipline.

--Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à

demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette

pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?

En face de nous se dessinait une masse sombre.

En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par

la bride à la haie.

--Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats,

qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la

selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle

ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison.

--Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et

attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des

chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous

pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.

IV--L'escrimeur à la jaquette brune.

Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest,

poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de

lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup.

Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à

l'intérieur.

Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux

détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines

entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons.

Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison.

Nous jetâmes un coup d'oeil par la porte ouverte et nous vîmes une

scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire

sera capable d'évoquer un tableau du passé.

La chambre était vaste et haute.

Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la

coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de

viandes salées.

Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.

Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un

repas, occupait le milieu.

Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce

feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par

une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée

dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un

anneau du plancher.

Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de

rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de

viande mise à rôtir.

En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient

attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que

notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle

voyait prêt à fondre sur elle.

Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint

basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée

royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein

de menace.

Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de

taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges

épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur

brune.

Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une

longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une

adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au

bon endroit.

Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme,

l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi.

En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires

prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait.

Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter

une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé

obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était

suspendue.

Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que

le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre

endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant

d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui.

Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte

d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder.

Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.

Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les

dragons.

Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et

frappèrent avec fureur.

Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la

besogne diabolique qu'ils avaient commencée.

Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant,

s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol.

Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas

l'abattit.

En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le

blessa mortellement à la gorge.

Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de

notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières

victimes ajoutaient à l'horreur de la scène.

--Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son coeur.

Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écoeuré, malade.

--Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant

sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle

est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi

blanc qu'un drap qu'on vient de laver.

--La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me

glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon.

J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que

jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont

produit le même effet sur moi.

Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier,

la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort,

dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il

était hors d'état de faire, m'a plus profondément écoeuré que le champ

de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de

Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant

les retranchements.

--La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le

crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre

diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête.

--Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir.

Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du

vieillard et ouvrit une veine.

D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture,

mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des

indices du retour de la sensibilité.

--Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa

poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette

intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose

peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre

nous?

--Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte

à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres.

--Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous

mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq

pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille.

--Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et

les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe

peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre

coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'oeil sur ces figures. La

mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un

ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre

les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de

pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus

parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth

en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du

gibet ou la hache du bourreau.

--Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun?

demandai-je.

--Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand

j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ,

ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le

pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.

Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres

indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient.

Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir.

Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui

faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni

lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à

cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après

l'autre.

Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et

certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je

n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes

aboyeurs.

Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras,

et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous

n'étiez pas arrivés.

--Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je

déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?

--Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je

ne saurais dire.

--Il m'est familier, dis-je.

Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses

pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de

l'embarras.

C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure

farouche, une mâchoire carrée.

Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite

avec un couteau traversait son front.

Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une

jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire

de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde.

Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec

attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la

cuisse:

--C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me

rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient

fort clairement.

L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la

tête.

--Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton

farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes

jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe.

--Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet.

Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots

qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas,

comme pour s'esquiver de la maison.

--Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte,

vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à

votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne

voulons pas vous faire du mal.

--Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir?

demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège.

--Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui

s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour

vivre, du moment où vous avez un vrai coeur d'homme? Que je périsse s'il

m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et

votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte,

n'est guère de celles qui échappent à l'attention.

--Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton

rébarbatif.

--Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne

le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le

fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour

surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et

notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se

promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants

un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux

assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis

tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant

homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn.

--Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je.

N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et

n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers?

--Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et

balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce

serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en

effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande

route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des

prisons.

Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je _fasse_ les

grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de

pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en

faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour

tirer les gens de danger.

--Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je,

car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le

méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous.

--Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre

nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à

régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de

cette occasion de me frotter à eux.

Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les

chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des

environs.

Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la

vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.

--Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à

figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour

qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos

hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il

ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même

maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces

diables de Tanger de nous couper la gorge.

--Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de

franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces

et de faire payer l'écot aux autres.

--Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans

effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous

sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous

rentrions les mains vides.

Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir

de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes boeufs

par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de

cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix

ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp

protestant.

--Je peux donner les boeufs, dit le vieillard que nous avions secouru et

qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma

pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui

adviendra du bétail.

Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston.

Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux

seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés.

--Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette

vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une

bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra

abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.

--Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les

joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et

trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles

qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.

--Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de

votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux

légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais

trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.

S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que

tout cela aille à la bonne cause.

Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se

hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis

les épinards, et aussi la viande séchée.

--Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot.

Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des

quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin

à quelque distance de là.

Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à

pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie.

Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de

briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique

événement.

La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne

restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le

malheureux fermier.

Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses

mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides,

regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.

Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de

boeufs fut bientôt amené d'un champ voisin.

Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval

arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait

entre le camp et nous.

C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne

pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des

provisions.

--Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le

rejoindre et de le prévenir?

--Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer

s'il est sur la route d'Athelney.

Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la

nuit.

Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor · 第 3 / 15 段