Ruben fut jeté à terre d'un coup de massue, et il aurait été traîné au

dehors et haché en morceaux, si je ne m'étais pas dressé au-dessus de

lui et si je n'avais pas écarté ses adversaires.

Sir Gervas perdit l'équilibre sous le flot des assaillants, mais quoique

étendu à terre, il se débattait comme un chat sauvage blessé, frappant

furieusement tout ce qui se trouvait à sa portée.

Buyse et Saxon, dos à dos, se tenaient debout solidement au milieu de la

foule bouillonnante, qui s'élançait sur eux, et chacun de leurs coups

d'épée lancés à toute volée abattait son homme.

Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma

part je dois reconnaître que je commençais à avoir des craintes sur le

dénouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe

disciplinée résonnèrent dans la cathédrale.

C'étaient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hâte par la

nef centrale.

Les fanatiques n'attendirent pas leur charge.

Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos

alliés furieux de voir à terre leur bien-aimé capitaine.

Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups

de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets

tombant sur les dalles de marbre.

Parmi les émeutiers, quelques-uns furent tués, mais le plus grand nombre

jetèrent leurs armes et furent arrêtés sur l'ordre de Lord Grey.

En même temps, une forte garde fut placée aux portes, pour s'opposer à

toute nouvelle explosion de la rage sectaire.

Lorsqu'enfin la cathédrale fut vide et l'ordre rétabli, nous pûmes à

loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous

avions souffert.

Dans toutes mes pérégrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles

j'ai pris part, à côté desquelles cette affaire de Monmouth ne fut

qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scène plus étrange ou plus

émouvante.

À la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la

grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blêmes et contractées,

avait un aspect fort mélancolique, des plus fantastiques.

La lumière du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient

point été brisés, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert

livide sur l'amas de corps immobiles.

Quelques blessés étaient assis dans les stalles du premier rang ou

gisaient sur les marches, demandant à boire d'une voix plaintive.

Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'était tiré d'affaire sans

égratignure.

Trois de nos hommes avaient été bel et bien égorgés; un quatrième gisait

assommé.

Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au

bras droit.

Ruben avait été abattu d'un coup de gourdin et aurait été certainement

massacré sans la forte trempe de la cuirasse donnée par Sir Jacob

Clancing qui avait détourné un violent coup de pique.

Quant à moi, ce n'est guère la peine d'en parler, mais j'entendais dans

ma tête des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une

ménagère, et ma botte était pleine de sang, ce qui était peut-être un

bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il

pas de me corner aux oreilles qu'après une saignée je ne m'en trouverais

que mieux.

Pendant ce temps, toutes les troupes avaient été réunies et on avait

écrasé la mutinerie sans retard.

Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient

aucun bien aux Prélatistes, mais aucun, à part les fanatiques les plus

écervelés, ne pouvait se dissimuler que la mise à sac de la Cathédrale

armerait toute l'Église d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle

ils combattaient.

En tout cas, de grands ravages avaient été commis, car, pendant que la

bande du dedans s'était occupée à briser tout ce qui se trouvait sous sa

main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les

gargouilles, avaient même arraché le plomb qui couvrait la toiture et

l'avait jeté en grandes feuilles à ceux d'en bas.

Ce dernier forfait servit du moins à quelque chose, car l'armée n'était

pas trop bien approvisionnée de munitions.

Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des

balles.

On garda à vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de

les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de

l'armée.

Le second jour de notre arrivée à Wells, comme le temps était enfin

redevenu beau et ensoleillé, une revue générale de l'armée fut passée

dans la campagne autour de la ville.

On trouva alors que l'infanterie comptait six régiments de neuf cents

hommes, en tout cinq mille quatre cents.

Sur ce nombre, quinze cents étaient armés de mousquets; deux mille

étaient des piquiers, les autres armés de faux des paysans avec des

fléaux et des maillets.

Quelques corps, comme le nôtre et celui de Taunton, pouvaient prétendre

à passer pour des soldats, mais le plus grand nombre étaient encore des

laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes à la main.

Et pourtant, mal armés, mal dressés, c'étaient toujours des Anglais

pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zèle religieux.

Le léger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude

énergique, en écoutant leurs cordiales acclamations.

Comme je me trouvais à cheval près de son état-major, je l'entendis

parler avec enthousiasme à ceux qui étaient à côté de lui et demander

s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des

mercenaires sans entrain.

--Qu'en dites-vous, Wade? s'écria-t-il. Est-ce que nous ne verrons

jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le

sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves

garçons?

--Dieu me préserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre

Majesté, répondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps où Votre

Majesté, à la tête de mercenaires pareils à ceux de l'ennemi, tailla en

pièces et mit en déroute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de

Bothwell.

--C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front

par un geste qui lui était habituel quand il était vexé, fâché.

C'étaient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant

ils n'ont pu résister au choc de nos bataillons. Mais ils n'étaient

point dressés, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et exécuter

un feu de file avec autant de précision qu'on peut le désirer.

--Quand même nous n'aurions ni un canon, ni un pétrinal, dit Ferguson,

quand nous n'aurions pas même une épée, quand nous serions réduits à nos

mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon à

ses yeux qui voient tout.

--Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majesté, fit

remarquer Saxon, dont le bras était entouré d'un mouchoir. Un incident

heureux, une faute légère, un hasard que nul ne saurait prévoir peuvent

survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai

perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagné quand j'étais sur

le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut

savoir comment elle tournera avant que la dernière carte soit abattue.

--Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa

voix profonde et gutturale. Plus d'un général gagne ce que vous appelez

la partie et cependant perd la belle.

--La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le

Roi en souriant. Notre ami allemand est un maître en métaphores de

bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux

état. Que dirait notre cousin Guillaume, là-bas, à la Haye, s'il voyait

un pareil défilé?

Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait défilé

jusqu'au bout, portant encore les étendards avec lesquels elle était

venue à la guerre, mais fort endommagés par le vent et les intempéries.

Les remarques de Monmouth avaient été provoquées par l'aspect des dix

escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins.

Les chevaux avaient été terriblement fatigués par le travail continuel

et la pluie incessante.

Les cavaliers, ayant laissé la rouille atteindre leurs casques et leurs

cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures.

Il était évident pour le moins expérimenté d'entre nous que, si nous

voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie.

Le reflet des armes, se multipliant sur les crêtes des basses collines,

tout autour de nous, et brillant çà et là, quand les rayons du soleil

les frappaient, nous montraient combien l'ennemi était fort sur le point

même qui était le plus faible de notre côté.

Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous fît

voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en

voulaient pas de la rude façon dont nous avions traités les fanatiques

de la veille.

La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-là,

mais son infanterie avait été retardée par le mauvais temps et le

débordement des cours d'eau.

Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines

égales, couvertes de roseaux.

Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver à

Bridgewater, où nous attendaient quelques recrues.

Monmouth songea un instant à y faire halte et commença même à élever

quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors même

qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des

provisions que pour peu de jours.

Le pays environnant avait été nettoyé si complètement qu'on ne devait

guère s'attendre à en retirer davantage.

Les ouvrages furent donc abandonnés.

Ainsi donc, bel et bien réduits aux abois, sans la moindre fente pour

nous échapper, nous attendîmes l'approche de l'ennemi.

III--Du grand cri qui part d'une maison isolée.

Là se terminent nos marches et contremarches monotones.

Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les

forces du gouvernement.

Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en

notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.

Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le

dessus.

La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait

contre nous.

Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés

à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.

La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.

Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée

anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset.

Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et

pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs

existences pour un homme et pour une idée.

Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on

leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé.

En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à

dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au

plus profond de leur coeur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils

luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable

personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les

systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des

nations.

Trois ans plus tard, on vit cela clairement.

Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et

apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se

disaient leurs supérieurs.

Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles

convient admirablement l'Église Romaine.

Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être

préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle

s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité.

Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière

d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant

aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur

conscience.

C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir

ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée.

Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec

l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et

opulente.

Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la

colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après

les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de

la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu.

Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme

emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles.

N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une

pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme

vivante et se transformer en la réalité la plus tragique.

À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de

doctrine.

À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un

comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les

landes désolées de Bridgewater, leur coeur aussi plein d'amertume et de

désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées.

La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.

Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était

digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de

leur cause?

Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!

Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir,

un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant

d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé

du démon même de l'inconstance.

Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise.

En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par

sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il

avait traité les vaincus.

Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière

qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.

Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il

était faible, irrésolu, poltron.

Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.»

Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la

tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un

enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de

lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait

jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui

serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses

propres généraux.

Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut

enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison

qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus

digne d'un soldat et d'un homme.

Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour

donner du coeur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine

bataille.

Du matin au soir, nous étions à l'oeuvre, apprenant à notre infanterie à

se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à

s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs

officiers.

Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château

jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons.

Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes

les répugnaient elles-mêmes.

Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit

être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville

comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte

querelle.

Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils

étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre

était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises.

Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques

musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à

des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige

la guerre.

Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions

diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions

déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la

cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.

Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit,

faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.

Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker,

vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui

s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes

qu'étaient les fermiers et les yeomen.

Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de

la troupe de fourrageurs.

Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait

guère dans la ville.

Nous partîmes de Bridport à onze heures par une nuit sans lune, dans

l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et

d'Athelney.

Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans

cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter

sur des quantités suffisantes de provisions.

Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que

notre bonne chance nous ferait trouver.

Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes,

et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les

ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas.

Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les

derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes

sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des

cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous

regardaient disparaître dans l'obscurité.

Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque

j'y pense.

Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant

nous.

La brise gémit à travers les osiers.

Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers

sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de

souvenir de ces temps passés que l'oeil et l'oreille peuvent également

évoquer.

Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte.

Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les

fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller,

étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très

sociable.

--On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il,

pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs

des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi

être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels

plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la

nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un

perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux

tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que

je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple,

pastorale.

--À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que

le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science

et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme.

--Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie

se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu

et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons

passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en

guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour,

où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse

pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave

que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante.

Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier.

Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre

en oeuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces

volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent

leur destination, ne fût ce qu'en pondant des oeufs. Diable, voilà que

je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi.

--Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous

rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant

d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé?

--Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux,

parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle,

en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de

l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus

prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense

l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre

qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous

transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et

qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au

détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je

pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche,

de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que

nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces

êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne

saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de

profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit...

--Autour de votre lit! m'écriai-je.

--Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée

de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis

qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume _négligé_,

robe de chambre et pantoufles.

La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende

jamais jusqu'à Havant.

L'homme désoeuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine

règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.

Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi.

J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes

désordres.

Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du

matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas,

un filet d'ortolan, une aile de canard.

Puis venait le lever.

Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans

doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence,

des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans

élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies

de monnaie moderne.

Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence

personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile

auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et

d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme.

Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos

d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?

--Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je.

Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le

temps. Nous repasserons par ici avant le jour.

--Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval

jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes

mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au

bout de leur baguette.

Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que

leurs balles, au moment où je les ai quittés.

Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres.

Notre journée était bien remplie.

Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours

de quoi l'intéresser.

Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor · 第 2 / 15 段