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Arthur Conan Doyle
MICAH CLARKE
Tome III
LA BATAILLE DE SEDGEMOOR
(1910)
Table des matières
I--L'Affaire du Pont de Keynsham.
II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells.
III--Du grand cri qui part d'une maison isolée.
IV--L'escrimeur à la jaquette brune.
V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de
la fondrière.
VI--La Bataille de Sedgemoor.
VII--Ma périlleuse aventure au moulin.
VIII--La venue de Salomon Sprent.
IX--Le Diable en perruque et en robe.
X--Où tout prend fin.
I--L'Affaire du Pont de Keynsham.
Le lundi 21 juin 1685 se leva très sombre, avec un vent violent, des
nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine,
continuelle, tombait.
Néanmoins, quelques instants après l'aube, les clairons de Monmouth se
firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur
la Tone jusqu'à Shuttern.
À l'heure dite, les régiments se rassemblèrent.
L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de
l'Est.
On sortit dans le même ordre que lors de l'entrée, notre régiment et les
bourgeois de Taunton formant l'arrière-garde.
Le maire Timewell et Saxon s'étaient partagé l'organisation de cette
partie de l'armée, et comme c'étaient des gens qui avaient longtemps
servi, ils placèrent l'artillerie dans une situation moins exposée et
postèrent une forte troupe de cavalerie à l'arrière, à une portée de
canon, pour faire face à toute attaque des dragons du Roi.
On fut unanime à constater que l'armée avait fait de grands progrès au
point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois
jours, grâce sans doute à la peine, que nous avions prise pour l'exercer
sans relâche, et à notre attitude militaire.
En rangs solides, serrés, les hommes allaient, faisant jaillir la boue
liquide ou épaisse, tout en échangeant de rudes plaisanteries
campagnardes ou en chantant un couplet entraînant d'une chanson ou d'un
hymne.
Sir Gervas chevauchait en tête de ses mousquetaires, dont les queues
enfarinées pendaient molles et moites, et toutes dégoûtantes d'eau.
Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs étaient pour la
plupart des travailleurs des champs, endurcis à toutes les intempéries,
et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs
faces hâlées.
En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrière la file
encombrante des chariots à bagages, que suivait la cavalerie.
Ce fut ainsi que la longue ligne se déroula par-dessus les hauteurs.
Quand on fut arrivé au sommet, où la route commence à descendre sur
l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux régiments de
se serrer et nous jetâmes un coup d'oeil en arrière sur cette jolie
ville qu'un si grand nombre des nôtres ne devaient pas revoir.
Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des
maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous
quittions.
Ruben chevauchait bride à bride avec moi, sa chemise de rechange battant
au vent et ses grands piquiers, la figure toute épanouie d'un large
rire, marchant derrière lui, mais ses pensées et ses regards étaient
trop loin de là pour qu'il pût les remarquer.
Pendant que nous regardions, une longue flèche de lumière solaire
jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher
de Sainte-Madeleine et l'étendard royal qui y flottait encore.
Cet incident fut salué comme un présage favorable et une acclamation
retentissante se propagea de rang en rang.
À cette vue, on agita les chapeaux et il y eût un grand cliquetis
d'armes.
Alors les clairons sonnèrent en fanfare.
Les tambours battirent une marche guerrière.
Ruben rentra sa chemise dans son havresac.
Et l'on se remit en route à travers la boue, la vase, les nuages mornes
toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins
mornes à notre droite et à notre gauche.
Un chercheur de présage aurait peut-être dit que le ciel pleurait sur
notre fatale aventure.
Pendant tout le jour, on marcha péniblement sur des routes qui n'étaient
que des fondrières, avec de la boue jusqu'aux chevilles.
Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, où nous fîmes quelques recrues
et ajoutâmes quelques centaines de livres à notre caisse militaire, car
c'était une localité prospère, avec un commerce très actif de cabotage
qui s'étendait sur tout le cours de la rivière de Parret.
Après avoir passé une nuit sous des abris confortables, nous repartîmes
par un temps pire encore que la veille.
Dans cette région, le sol est une vaste fondrière, même au temps le plus
sec, mais de fortes pluies avaient fait déborder les mares et les
avaient changées en vastes lacs des deux côtés de la route.
Cela avait peut-être un bon côté pour nous, car nous étions aussi
protégés contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en
était très ralentie.
Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue.
Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et
ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd.
Nous longeâmes la Parret enflée, traversâmes Eastover, le paisible
village de Bawdrip.
Nous franchîmes la hauteur de Polden.
Les clairons sonnèrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un
grossier repas fut servi aux hommes.
Puis en route sous la pluie impitoyable!
On traversa le parc boisé de l'Auberge au joueur de flûte, puis Wallon,
où l'inondation menaçait les chaumières.
On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, à la tombée de la
nuit, dans la vieille et grise cité de Glastonbury, où les bonnes gens
firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil,
les souffrances que causait le mauvais temps.
Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclément.
En conséquence, l'armée fit une étape pour attendre Wells.
C'est une ville assez importante, avec une belle cathédrale, qui possède
un grand nombre de figures sculptées placées dans des niches à
l'extérieur, comme nous en avions vu à Salisbury.
Les habitants étaient fort bien disposés pour la cause protestante et
l'armée fut si bien accueillie que sa nourriture coûta peu à la caisse
militaire.
Ce fut au cours de cette étape que nous vînmes pour la première fois en
contact avec la cavalerie royale.
Plus d'une fois, quand la buée de la pluie s'éclaircissait, nous avions
vu l'éclat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et
nos éclaireurs étaient revenus annoncer qu'ils avaient aperçu sur nos
deux flancs de fortes troupes de dragons.
À un certain moment, ils se massèrent en grand nombre sur nos derrières,
comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages.
Mais Saxon disposa des deux côtés un régiment de piquiers, de sorte
qu'ils se dispersèrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur
les hauteurs.
On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser
d'entrevoir derrière nous et de chaque côté les maudits sabres et
casques.
Ce soir là, nous étions près du pont de Keynsham, à moins de deux
lieues, à vol d'oiseau, de Bristol.
Plusieurs de nos cavaliers passèrent la rivière à gué et s'avancèrent
presque jusqu'aux murailles.
Le matin, les nuages, chargés de pluie, avaient fini par s'éclaircir.
Aussi Ruben et moi, nous descendîmes lentement sur nos montures la pente
d'une des vertes collines qui s'élevaient à l'arrière du camp, dans
l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi.
Nos hommes avaient été laissés libres.
Ils étaient éparpillés sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du
bois mouillé ou mettant leurs habits à sécher au soleil.
C'était là une troupe bien étrange à voir.
Ils étaient cuirassés de boue de la tête aux pieds.
Leurs chapeaux ramollis s'étaient déformés, leurs armes rouillées, leurs
bottes si usées que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres
avaient roulé leurs mouchoirs autour de leurs pieds.
Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces
rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, à
moitié rasés, aux joues creuses, sachant «présenter armes» ou «mettre la
pique sur l'épaule», comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur
enfance.
Les officiers ne se trouvaient pas mieux partagés que les hommes.
D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne
s'abaisserait à se procurer un confortable que tous ne pourraient point
partager avec lui.
Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat,
ou bien tout laisser-là, car il est un embarras, une pierre
d'achoppement.
Nos habits étaient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille,
nos chevaux aussi tachés, aussi éclaboussés que s'ils s'étaient roulés
dans la vase.
Même nos épées et nos pistolets étaient dans une condition telle que
nous avions de la peine à dégainer les unes et faire partir les autres.
Seul Sir Gervas réussit à maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa
personne la propreté poussée jusqu'à la coquetterie.
Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il à
dormir?
Ce fut toujours un mystère pour moi, car chaque jour il se montrait à
l'appel du clairon lavé, parfumé, brossé, la perruque bien arrangée,
avec des vêtements desquels jusqu'à la dernière éclaboussure avait été
enlevée soigneusement.
À l'arçon de sa selle était toujours suspendu la boîte pleine de farine
où nous l'avions vu puiser à Taunton, et ses braves mousquetaires
avaient la tête dûment poudrée tous les matins, bien que leurs queues
redevinssent une heure après aussi brunes que la nature les avait
faites, bien que la farine s'en allât en minces filets laiteux sur leurs
larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits.
Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce
fut notre camarade qui l'emporta.
--Il fut un temps où on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme
nous chevauchions côte à côte sur la route tortueuse. Avec trop peu de
ce qui est solide et trop de l'élément liquide, je finirai par être le
squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de
pluie que les barils de mon père de bière d'octobre. Je voudrais, Micah,
que vous me tordiez et que vous me mettiez à sécher sur un de ces
buissons.
--Si vous êtes mouillé, les gens du Roi Jacques doivent l'être encore
plus, dis-je, car après tout nous avons été abrités tant bien que mal.
--C'est une piètre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que
votre prochain est dans la même situation. Je vous en donne ma parole,
Micah, j'ai serré ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un
hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un
glaçon au soleil.
--Si vous en venez à être réduit à rien, dis-je en riant, qu'est-ce que
nous aurons à raconter sur vous à Taunton? Depuis que vous avez endossé
la cuirasse et que vous êtes à la conquête des coeurs de nos
demoiselles, vous nous avez dépassés tous en importance, et vous êtes
devenu un homme de poids, un homme considérable.
--J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre à traîner
sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il.
Mais pour dire la vérité vraie et parler sérieusement, Micah, c'est une
chose étrange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant
vous, vos espérances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le
petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits
pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus
élevé en moi, et que si j'étais arraché d'elle, je resterais à jamais un
être incomplet, inachevé. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans
elle, tout le reste n'est rien.
--Mais avez-vous parlé au vieillard? demandai-je. Êtes-vous fiancé en
règle?
--Je lui ai parlé, répondit mon ami, mais il était si occupé à garnir
les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait
une nouvelle tentative, il était en train de compter les piques de
rechange dans la salle d'armes du château, avec une taille et un
encrier. Je lui ai dit que j'étais venu pour solliciter la main de sa
petite-fille. Sur quoi il s'est tourné vers moi, et m'a demandé: «Quelle
main?» d'un air si distrait qu'il était évident que son esprit était
ailleurs. Mais à la troisième tentative, le jour où vous êtes revenu de
Badminton, j'ai présenté enfin ma requête, mais il a pris feu aussitôt,
pour me dire que ce n'était pas la saison de pareilles sottises,
ajoutant que j'aurais à attendre que le Roi Monmouth fut sur le trône et
qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous réponds qu'il ne
traitait pas ces choses-là de sottises, il y a cinquante ans, quand il
faisait lui-même sa cour.
--Du moins il ne vous a pas refusé, dis-je. Cela vaut autant qu'une
promesse, de vous dire que si l'entreprise réussit, vous réussirez
aussi.
--Sur ma foi, s'écria Ruben, si un homme pouvait amener ce résultat,
rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intéresse aussi vivement
que moi. Non! Pas même Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti
Derrick a levé les yeux jusqu'à la petite-fille de son maître et le
vieux était prêt à faire de lui son fils, tant il était enchanté de le
voir si pieux et si zélé. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est
qu'un débauché, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques
sous des dehors pieux. J'ai pensé, tout comme vous, qu'il était à la
tête des tapageurs qui ont tenté d'enlever Mistress Ruth, et pourtant
sur ma foi! je n'ai guère sujet de les blâmer sévèrement puisqu'ils
m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En
attendant, avant notre départ de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi
l'occasion de dire quelques mots à ce sujet à Maître Derrick et de
l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait à sa
vie.
--Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation?
--Comme un rat accueille un piège à rat. Il a grogné quelques mots de
haine dévote et s'est esquivé.
--Sur ma vie, mon garçon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de
votre côté que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur,
avec une perspective aussi étendue qu'on peut le souhaiter.
Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes
un pays boisé et renvoyant les rayons du soleil tantôt sur un point,
tantôt sur un autre.
On eût dit une rangée de soleils minuscules sur une corde d'argent.
De l'autre côté, le pays paisible, aux teintes variées, montait et
descendait en ondulations, qui présentaient à la vue champs de blés et
vergers, et s'étendait au loin pour finir en une lisière de forêts, sur
les collines lointaines de Malvern.
À notre droite étaient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, à
notre gauche les crêtes déchiquetées des Mendips, Bristol, la reine du
pays, tapie derrière ses fortifications, et plus en arrière, les eaux
grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige.
À nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre armée formant des
taches sombres sur le vert des champs, la fumée des bivouacs et les voix
des conversations flottant encore dans l'air de l'été.
Une route longeait les bords de l'Avon du côté du Comté de Somerset.
Sur cette route s'avançaient deux escadrons de cavalerie, qui se
proposaient d'établir des postes avancés sur notre flanc d'est.
Comme ils défilaient à grand bruit, sans grand ordre, ils avaient à
traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque détour.
Nous étions en train de contempler la scène, quand tout à coup, pareil à
l'éclair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour
pour se lancer sur le terrain découvert, et passant rapidement à
l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits
bleus et d'acier sur nos escadrons surpris.
Des rangs de tête partit le bruit des carabines qu'on épaule, mais en un
instant, les Gardes passèrent à travers eux et fondirent sur le second
escadron.
Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme.
La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avançant, reculant,
les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en éclairs d'une lumière
rageuse.
Puis, des habits bleus se montrèrent çà et là parmi les habits de bure.
La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en
arrière.
La masse épaisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'élancèrent
comme un flot dans la brèche, s'épandant à droite et à gauche, forçant
les haies, franchissant les fossés, sabrant de la pointe et du tranchant
les cavaliers qui fuyaient.
Toute la scène, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinières
agitées, ces cris de triomphe ou de désespoir, ces halètements pénibles,
cette sonorité musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous,
qui étions sur la hauteur, comme une vision désordonnée, tant elle fut
prompte à paraître et à disparaître.
Un coup de clairon sec, impérieux, ramena les Bleus sur la route, où ils
se reformèrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux
escadrons eussent le temps de venir du camp.
Le soleil continuait à briller, la rivière à se rider.
Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour
marquer le passage de la tempête infernale qui avait éclaté sur nous si
brusquement.
Pendant que les Bleus s'éloignaient, nous remarquâmes un officier isolé
qui formait l'arrière-garde.
Il chevauchait très lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de
tourner le dos même à une armée entière.
L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accroître, mais il
ne faisait rien pour hâter le pas.
Il allait tranquillement son train, jetant de temps à autre un regard en
arrière pour voir s'il était suivi.
La même idée surgit simultanément dans l'esprit de mon camarade et dans
le mien, et nous la devinâmes en échangeant un coup d'oeil.
--Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacité. Il nous mènera au delà du
bouquet d'arbres et il est encaissé dans toute sa longueur.
--Conduisons les chevaux à la main, jusqu'à ce que nous soyons sur un
meilleur terrain, répondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous
avons de la chance.
Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous hâtâmes de
descendre par le sentier inégal, où nous glissions et faisions des
rainures dans le gazon détrempé par la pluie.
Puis nous remettant en selle, nous parcourûmes le défilé, traversâmes le
bouquet d'arbre, et nous nous trouvâmes sur la route assez tôt pour voir
l'escadron disparaître dans le lointain et nous trouver face à face avec
l'officier isolé.
C'était un homme brûlé par le soleil, aux traits fortement marqués, aux
moustaches noires.
Il montait un grand cheval osseux, de robe châtain.
À notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de
près.
Puis s'étant convaincu de nos intentions hostiles, il dégaina son épée,
tira de son arçon un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la
bride entre ses dents, il planta ses éperons dans les flancs de son
cheval, et se lança sur nous à fond de train.
Comme nous nous élancions sur lui, Ruben à sa gauche, et moi à droite,
il me lança un violent coup de sabre, et en même temps fit feu sur mon
camarade.
La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne
rouge semblable à celle qu'aurait produite un coup de fouet, en même
temps que la poudre lui noircissait la figure.
Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas.
Au moment où nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je
l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure
en haut.
Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant
que les Gardes se fussent aperçus qu'ils avaient perdu leur officier,
nous avions amené celui-ci, malgré, ses efforts et ses mouvements
désespérés jusqu'en vue du camp de Monmouth.
--Il m'a rasé de près, l'ami, dit Ruben en portant la main à sa joue; il
m'a tatoué la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour
le frère cadet de Salomon Sprent.
--Grâce à Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre
cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est à sa tête.
Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'amener notre prisonnier au
camp, puisque nous ne servons à rien ici.
--Au nom du Christ, s'écria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi à terre, je
ne saurais souffrir d'être porté de cette façon comme un enfant à moitié
sevré, à travers tout votre campement de rustauds qui ricanent.
--Je ne veux nullement me divertir aux dépens d'un brave, répondis-je.
Si vous consentez à donner votre parole de rester avec nous, vous
marcherez entre nous.
--Volontiers, dit-il en se laissant glisser à terre et rajustant son
uniforme froissé. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris à ne point
faire fi de mes ennemis. Je serais resté auprès de mon escadron, si
j'avais cru à la possibilité de rencontrer des avant-postes ou des
vedettes.
--Nous étions sur la hauteur, avant de vous avoir coupé, dit Ruben. Si
cette balle de pistolet était allée plus droit, c'est plutôt moi qui
aurais été coupé. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais
parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que
jadis, le morceau de plomb l'aurait traversée.
--Où vous ai-je déjà vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi
ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'était à l'hôtellerie de Salisbury,
où notre écervelé de camarade, Horsford, a dégainé contre un vieux
soldat qui était avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major
Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai été vraiment enchanté d'apprendre
que vous aviez échappé aux mâtins. Après votre départ, quelques mots ont
fait entrevoir votre véritable destination, et un ou deux faiseurs
d'embarras, en qui le zèle étouffe l'humanité, ont lancé les chiens sur
votre piste.
--Je me souviens bien de vous, répondis-je. Vous allez trouver au camp
le colonel Décimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez
bientôt échangé contre quelqu'un de nos prisonniers.
--Il est bien plus probable que je serai égorgé, dit-il en souriant. Je
crains que Feversham, dans ses dispositions présentes, ne s'arrête guère
à faire des prisonniers et Monmouth sera peut-être tenté de le payer de
la même monnaie. Après tout, c'est la fortune de la guerre et je dois
expier mon défaut de prudence militaire. À dire vrai, j'avais à ce
moment là l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il
errait dans la direction de l'eau régale et de son action sur les
métaux, jusqu'au moment où votre apparition m'a rappelé à l'état
militaire.
--La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'oeil
derrière lui, la nôtre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe
d'hommes, là-bas, de l'autre côté de l'Avon, et ici, sur le flanc de la
hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier?
--Il y a là de l'infanterie, dis-je, en fermant à demi les yeux. Il me
semble que je peux distinguer quatre ou cinq régiments et autant
d'étendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard,
le Roi Monmouth.
--Il est au fait, dit Ruben. Le voici là-bas, sous les arbres, entouré
du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive à cheval de ce côté-ci.
En effet, un cavalier s'était détaché du groupe et galopait vers nous.
--Monsieur, dit-il, en saluant, si vous êtes le Capitaine Clarke, le roi
vous ordonne de vous rendre au Conseil.
--Alors, m'écriai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben.
Veillez à ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources.
Sur ces mots, j'éperonnai mon cheval et je rejoignis bientôt le groupe
formé autour du Roi.
Il y avait là Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une
vingtaine d'autres.
Tous avaient l'air très grave et examinaient la vallée à l'aide de leurs
longues-vues.
Monmouth lui-même avait mis pied à terre et était adossé au tronc d'un
arbre, les bras croisés sur sa poitrine, et le plus profond désespoir
était peint sur sa figure.
Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir
à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique
crinière, comme un vrai roi de la race chevaline.
--Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les
chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre
nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure.
--Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence,
s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir,
nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts.
--Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si
proche, s'écria Wade.
--Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit
également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je
n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même
faire de notre mieux pour la raccommoder.
--Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit
Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien
nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi
nombreux que les pavés des rues.
--Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur
plusieurs Puritains.
--Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse,
éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la
saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de
partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq
mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais
côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans
pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La
ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts
l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous
aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une
place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire
une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie.
Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que
les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence.
Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches
rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que
les plus téméraires ne pouvaient dédaigner.
--Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec
impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de
cheval.
--De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils
aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton
bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est
pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément.
Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne
pouvons faire davantage.
--Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.
--Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement.
Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un
seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de
détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer
la bataille dans une position que nous pourrons choisir.
--Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose
le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et
envoyons un trompette au gouverneur.
--Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de
marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de
traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le
Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là!
Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui
a perdu la tête.
--Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis
contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement
mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens
de métier.
--Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey,
qui à ce moment même revenait de la manoeuvre de la cavalerie, comme il
y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je
conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous
pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons
bien accueillis.
--Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme
qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce
qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en
dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu
ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous
clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à
leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui
faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu.
--En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il
pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de
ces matins.
--Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains,
pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez
peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où
la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes!
Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir
Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est
un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.
Le conseil se dispersa aussitôt.
Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment.
Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement
des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en
ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route
qui mène à Bath.
L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens
du Comté de Devon.
Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les
hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de
Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et
sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les
bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du
district de Quantock.
Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et
quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde.
Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham
suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon.
Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à
gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen
couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu
et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous
étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à
fond.
II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells.
Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes
chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les
lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon
récit.
Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler
de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous
faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois.
Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais
convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans
les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance
que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs
efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait
peut-être à première vue.
Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si
la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe
librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté
de Somerset.
Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose
pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire.
L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur
Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres
fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre.
Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes
à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la
pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières
boueuses.
De là, nous partîmes le lendemain pour Wells.
On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le
temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations.
Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut
lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges,
bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps
dans notre allure martiale.
Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes,
nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de
Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant
l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.
Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un
de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner
à la folie furieuse.
Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la
foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien
d'accord avec les dispositions de son auditoire.
Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son
discours.
C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en
désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque
qui retentissait dans toute la place.
--Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous
pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur
nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith
délivra Béthulie?
Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de
bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine.
Pourquoi cela, vous dis-je?
En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le
Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de coeur avec lui.
Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons
témoigné de la froideur.
Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les
sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.
Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette
circonstance, nous, ses serviteurs?
N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des
apparences, où la créature est confondue avec le Créateur?
Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas
négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas
sanctionnées?
Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer!
La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son
peuple!
Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de
pareilles églises.
À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui
furent élevées par les mains des idolâtres de jadis.
Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur,
vous tournez le dos à la besogne!
Regardez par ici...
Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale:
--Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?
Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de
Dieu.
N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses
joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses,
lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom
nouveau?
Est-ce que nous souffririons pareille chose?
Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons
subsister cette tache pestiférée!
Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas
la main pour venir à son aide?
Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme,
laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères?
--Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage.
--Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur
pierre?
--Oui! Oui! cria-t-on.
--Maintenant? Tout de suite?...
--Oui, oui!
--Alors, à l'oeuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se
précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés
fanatiques.
Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes
ouvertes.
D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la
façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux
vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.
--Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous
ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour
plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de
cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une
bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous
ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là.
--Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers
dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les
émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie,
la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici.
--Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse
allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il
faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et
la brûleraient.
--Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui
accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa
ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque
autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et
ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne
restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont
en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir
chose pareille dans un pays chrétien!
Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa
souffrance.
--C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a
vieilli dans la cathédrale.
--Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le
vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule.
Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi!
Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la
cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques.
Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en
chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des
gonds.
Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du
pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait
dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel.
Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés,
détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.
Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples
du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres
que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des
simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage.
Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou
lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les
autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce
qui paraissait évidemment avoir quelque valeur.
Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le
velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.
Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et
s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever.
Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou
de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même
de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par
s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre.
Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le
craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd
de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus
assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que
plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.
Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se
passait juste en face de nous au maître-autel.
On y avait placé un tonneau de bière.
Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour.
L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait
à défoncer le tonneau à coups de hachette.
Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir.
La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de
bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des
gobelets.
Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce
spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les
tapageurs.
Il sauta sur l'autel.
Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main,
quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.
En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée
d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit
en écumant de tous côtés.
Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à
demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges
degrés de marbre qui partaient du centre de l'église.
En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient
suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu
et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le choeur de la nef.
Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais
en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là,
s'exerçait sur les murs et les fenêtres.
Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les
vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement
de rage.
Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse.
--Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de
l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas!
Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les
uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de
cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.
--C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord
Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de
dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si
nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide.
Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut
des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de
l'autre.
Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de
manier efficacement leurs armes.
En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de
la grille.
Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût
périlleux de l'escalader en présence d'adversaires.
Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes
des marais et des mines.
Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.
Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du
toit, comme les hurlements d'une meute de loups.
--Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait
déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils
soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux.
Reculerons-nous devant son oeuvre à cause d'une épée nue?
Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils
d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!
--Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix
haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme
sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur!
Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si
bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe
même de nos épées.
Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la
mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la
lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se
maintenir.
Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour
nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée.
Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et
perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et
je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre
debout.
Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un
homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle,
effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber.
Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais
je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le
plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé.
Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques
égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu.
Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que
d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les
genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le
coup glissa sur mon épaule.
Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais
d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la
tête.
À cette vue, l'homme au fléau recula.
Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences
simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé
de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une
égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule.
Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également
réussi à écarter leurs agresseurs.
Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante.
Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait
reçue à la main droite.
Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de
Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés.
Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il
s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui
présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans
un café de Londres.
Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un
corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus
pour être celui du prédicant.
Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive
inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis
pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées
par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant
ensemble cueillir les mûres.
Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à
s'en tenir à une première défaite.
Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à
forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie.
Ils se rassemblèrent, haletants, dans une aile de l'église, pendant une
ou deux minutes.
Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'élancèrent une seconde fois
et firent un effort désespéré pour se frayer un passage jusqu'à l'autel.
Cette fois, la lutte fut plus acharnée, plus prolongée que la première.
Un de nos hommes reçut un coup de poignard au coeur, à travers les
barreaux et tomba sans pousser un gémissement.
Un autre fut étourdi par un bloc de maçonnerie que lança sur lui un
gigantesque montagnard.