MYSORE

_Summer Palace, Mysore, 27 septembre 1922._--Ce voyage, qui nous conduit

lentement au bateau à travers palais et conférences, continue. Mais

depuis que, sur la route de Pouna, nous avons rencontré Tagore, j’ai

laissé les deux hommes, savant et poète, aller de compagnie. C’est qu’il

devenait impossible de les suivre, partout écoles, institutions les

réclamant, leur demandant de parler.

Nous nous sommes cependant rendus ensemble à l’invitation d’une société

de musique mahratte; l’excellent Paranjpé avait organisé pour nous un

concert matinal: à huit heures et demie du matin, par un de ces

escaliers étroits aux marches hautes dont l’Inde a le secret, nous

arrivons dans la salle ornée de glaces, où élèves et maîtres nous

attendaient. Je ne suis pas très connaisseur de musique mahratte; en

rentrant à la maison--pardon! chez notre hôte,--le son du grand piano

que depuis tant de mois je n’avais pas entendu, une _Scène d’enfants_ de

Schumann, m’a fait battre le cœur.

* * * * *

_Dimanche._--Nous avons eu le matin, dans un théâtre indigène, une

conférence de Tagore, très spirituelle. Chaque mot soulevait dans

l’auditoire passionné des rires, des applaudissements; cet homme est un

des rares, très rares grands Hindous vivants; ce qui va à lui, ce n’est

pas l’amour populaire, celui qui a entouré Gandhi d’une véritable

adoration--beaucoup de gens du peuple croient qu’il est un avatar de

Vishnou--c’est le respect, l’admiration du public cultivé qui entraîne

la foule. Sa voiture ne pouvait démarrer dans ce flot de gens avides de

le voir et de l’acclamer et tout le long du chemin qui nous menait ici,

à la gare de départ d’abord, aux stations ensuite, les députations, les

délégations, les manifestations, l’attendaient, le cherchaient,

éperdument l’acclamaient: dans la nuit même on entendait déferler les

cris de «Maharaja Rabindra ki jai», lointain écho des «Mahatma Gandhi ki

jai.»

Il y a quelque chose d’étrangement mélancolique, attristant, dans ces

manifestations qui, de gare en gare, massent des foules pour voir passer

un homme, si grand soit-il, lui demandant une direction; ce pays de 320

millions d’habitants est-il si pauvre en chefs? Mais Tagore ne peut

parler qu’à une élite; cet homme à la vie matérielle si réduite, par sa

tradition, sa culture, ses goûts, est un grand aristocrate; ses larges

vues, son rayonnement, sa vaste intelligence le placent trop loin de

l’ignorance et des préjugés religieux et sociaux de son peuple. Ce

Bengali amoureux de sa petite patrie, passionnément attaché à son Inde

si pauvre, si écrasée, est aussi un citoyen de l’univers; aucun

parti-pris nationaliste dans son esprit, aucun dénigrement de

l’étranger. Le rapprochement de l’est et de l’ouest, il est un des rares

hommes à en concevoir la nécessité, pour l’harmonie générale du monde.

Il est coopérateur pleinement dans ce sens. La non-coopération, tant

avec les Anglais qu’avec le reste du monde, est le programme de Gandhi,

outre le respect des castes, (il n’a dénoncé que l’intouchabilité) et ce

qui, dans la tradition hindoue, est le plus exclusivement national,

anti-étranger. L’un croit au progrès par la science, bien commun de tous

les hommes, la connaissance de plus en plus parfaite qui permet, en

comprenant mieux, de moins haïr; l’autre veut retrouver l’âge d’or des

premiers jours par-delà les biens affreux que la civilisation a cru

réaliser pour le bonheur de l’homme et qui ne font que son malheur. Ces

deux hommes se connaissent, se comprennent et s’apprécient.

Après deux affreuses nuits, cahotés, poussiéreux, nous sommes arrivés à

Bangalore où les envoyés du Maharaja de Mysore attendaient ses hôtes:

fleurs, ovations, bon déjeuner aussi et bon wagon spécial où nous avons

pu reposer nos membres moulus. A une heure nous nous installions dans ce

Palais charmant; les plus vieux et les plus honorés ont à leur

disposition trois pièces dont un cabinet de toilette, dernier modèle de

la plus parfaite installation; les autres ont des tentes: personnel

nombreux, et de l’électricité partout.

Le Mysore est un État indigène, c’est-à-dire que le Maharaja peut

gouverner, ou exploiter ses sujets comme il l’entend, il est souverain

maître des écoles, des bazars, de la religion, des plaisirs; les grands

services sont «impériaux» et coûtent 1 crore (10 millions par an); sur

un budget qui en compte 5, sérieuse entaille. Il se trouve que ce

Maharaja est un homme excellent: 35 ans, sans enfants, extrêmement

pieux, véritable saint, il veut faire le bonheur de son peuple. La ville

est remarquablement propre, les routes sont excellentes, il a bâti un

magnifique hôpital, il a fondé l’université, dont le Dr Seal, un des

plus grands savants de l’Inde, est chancelier.

Un Mysorien est attaché à notre compagnie. Hier au soir, il nous a

expliqué pourquoi on devait croire à la réalité vivante des dieux, des

héros et de leur histoire. Ganésa a une tête d’éléphant? Le Ravana du

Ramayana a dix têtes? Mais nous avons vu tout dernièrement, près de

Mysore, un enfant naissant avec deux têtes, un autre avait trois corps.

A huit heures, ce matin, nous partions visiter le temple de Chamoundi,

tout en haut de la colline. Le chemin des pèlerins compte mille marches;

tout au long, les images pieuses, les saints fakirs vivant à l’abri des

rochers retiennent l’attention des innombrables dévots; nous les avons

regardés plus confortablement de la belle route construite pour les

voitures. On retrouve dans l’Inde du Sud la piété ardente que le

Bengale, dit-on, commence à oublier; les signes rituels sur le front

donnent aux plus doux visages un air un peu sauvage; voici les vêtements

aux couleurs éclatantes et déjà les cheveux longs tortillés en chignons

sur les têtes demi-rasées des hommes, annoncent Ceylan. La multiplicité

des types est incroyable.

Du sommet de la colline où tout en haut le Maharaja s’est fait

construire un bangalow, la plaine, la ville et les étangs s’étendent

comme une carte. On voit au fond un grand barrage de retenue, pour la

grandeur le second du monde, nous dit le Mysorien. Il n’est pas peu fier

de sa petite patrie et de la plus grande qui a donné au monde tant de

philosophes, alors que l’Occident n’a eu que «Spencer, Bergson et

quelques philosophes français». Cependant, pour les travaux

d’électricité, ingénieurs, machines, projets viennent également

d’Amérique, et la main de l’Angleterre est partout? Oui, soupire notre

guide, Mysore a été autrefois un grand empire, ami des Français; je vous

montrerai dans un livre des lettres de Napoléon à Tippoo Sahib et oh! M.

Clémenceau. Notre Tigre national a fait partout ici la plus forte, la

meilleure impression; on cite ses mots, ses faits et gestes; à une autre

époque il aurait pu devenir légendaire.

Ce 27 au soir, nous avons été admis à voir au Palais, mais par des trous

savamment découpés dans les rideaux, le Durbar tenu par le Maharaja pour

les fonctionnaires indigènes, en l’honneur du Dasahra. Les palais qui se

dressent autour de l’énorme cour intérieure sont illuminés avec une

profusion dont nous n’avons pas idée, pas un coin où ne s’accroche

l’ampoule électrique, les cours sont inondées d’une lumière

éblouissante. Tout Mysore est là sur cette place, les hommes d’un côté,

les femmes de l’autre, une estrade est dressée devant le palais où

paradent des athlètes, des jongleurs, des escrimeurs; tout au long de la

grande galerie du palais, les rideaux de soie multicolore aveuglent les

larges baies qui ouvrent sur cette vaste étendue où grouille un peuple

immense.

Un signal, les rideaux s’écartent. Sur un trône d’or, celui du

Vikramaditya des légendes, dit la tradition, un homme vêtu d’or et de

pierreries est assis, immobile; de son turban doré un gland de perles

tombe sur l’oreille où ruissellent les joyaux. Ses rares, très rares

gestes--soit que lentement son avant-bras s’élève pour un salut ou que

sa tête légèrement s’incline--font jaillir des feux de toutes couleurs;

le haut de son vêtement d’or disparaît sous les parures. Les degrés du

trône sont en argent; des bras du trône, des fils de perles tombent

jusqu’à terre, le parasol d’or qui surmonte cette étonnante merveille

est orné d’un effilé de perles bordé d’un large feston de perles.

Derrière notre parda, nous regardons de tous nos yeux ne sachant où nous

attacher. Par centaines les domestiques remettent aux fonctionnaires

préposés à la distribution les guirlandes odorantes dont chacun sera

paré.

Et soudain, du fond de la place, une procession débouche, voilà les

éléphants peints de fleurs de toutes couleurs, aux yeux largement

fardés, couverts de drap d’or, de colliers, de guirlandes, les défenses

dorées, gainées d’or. Ils s’arrêtent devant cette baie où leur maître,

dans l’étincellement des lumières, des pierreries et des métaux

précieux, a le rayonnement d’une idole, et lentement ils saluent levant

leur trompe peinte; les petits chevaux habillés de fleurs, de gaze et de

sequins, un bracelet de roses aux pattes, précèdent et suivent. Puis

tous les fonctionnaires défilent devant le souverain. A chacun gravement

il remet une fleur; ainsi les fidèles dans les temples reçoivent les

offrandes que le dieu en partie leur abandonne. Son frère, à côté de

lui, tout de blanc et d’or et de joyaux vêtu, les serviteurs derrière

lui portant d’immenses cornes d’or, émaillées, ciselées, d’où sortent

les chasse-mouches, aigrettes précieuses dont les brins retombent sous

le poids des diamants, les cris des hérauts, les acclamations des

fonctionnaires, du public... Ce soir, les Mille et Une Nuits sont

réalisées.

Ensuite le Maharaja, escorté de son prêtre, fait le tour du trône

vénérable, rendant hommage. La féerie est terminée. Nous avons été alors

admis dans la galerie. Nous avons regardé ce chef-d’œuvre de ciselure,

ses ornements de perles et de pierres, tout ce petit édifice étincelant

auquel des guirlandes de fleurs ajoutent encore leur beauté vivante. On

se montre ces perles en grappes, en glands, en longs fils, en festons.

Nous visitons les salons, style «oriental»; de lourdes colonnes dorées,

coloriées, renflées à la base, supportent les arceaux, elles sont en fer

et viennent d’Angleterre; des peintures à l’huile, immenses chromos,

content les grandes histoires épiques; des meubles et des œuvres d’art

tels qu’on les fabrique pour les princes indiens. Je veux croire que

dans les appartements intérieurs, ceux où les Mlecchas ne pénètrent pas,

la grande tradition d’art et de beauté s’est perpétuée.

Le surlendemain, la même fête s’est reproduite pour les Occidentaux;

grand émoi au Summer Palace, pas d’habits pour les jeunes hommes. On

leur en prête en ville, et tous les Anglais présents ainsi que notre

petite troupe française accrue d’un Père missionnaire défile devant Sa

Hautesse. A côté de son trône, sur une chaise dorée, le résident

anglais! Voilà qui romprait le charme si l’on n’était vite distrait par

le spectacle, celui des salons cette fois. Depuis longtemps je n’avais

revu de grande soirée européenne; que de dos et de poitrines, de regards

hardis, de gestes vifs! La dignité un peu grave de mes amies hindoues a

aussi sa distinction.

Un hôte nouveau du Maharaja embellit notre horizon. C’est la Bégum de

Dacca, installée dans un bangalow voisin, dans notre jardin. C’est une

grosse petite femme ronde qui change chaque jour de colliers, de

bracelets, de parures, toute drôlichonne, mais silencieuse. Avec elle,

nous avons entendu le grand joueur de vina de Mysore. Je n’ai pas

retrouvé l’émotion de ces soirées à Santiniketan où le silence, la

pleine lune, la musique s’unissaient dans un même enchantement.

Le lendemain vendredi, nous nous sommes hâtés d’aller visiter le temple

hindou de Somnathpour, au delà de Seringapatam, un bijou de pierre

ciselée, comme on en voit seulement dans l’Inde dravidienne. Il est

absolument abandonné, déserté, depuis l’invasion musulmane, depuis que

ces étrangers pénétrant dans le sanctuaire l’ont ainsi et pour toujours

souillé. Heureusement, les services archéologiques préservent cette

petite merveille, ces murs qu’une dentelle de pierre revêt du haut en

bas. Nous sommes rentrés pour dire adieu à Tagore et à Andrews. Nous

reverrons-nous jamais?

Les séances et les conférences se sont succédé jusqu’au samedi où l’on

attendait la grande procession annuelle qui termine le Dasahra. De

l’État entier, des foules étaient accourues; on nous avait réservé des

places au Club européen et nous avons assisté à une série de spectacles

réellement étourdissants. Un coup de canon annonce, à quatre heures, la

sortie du palais: des chameaux d’abord, leur petite tête stupide

surmontée d’aigrettes, puis les éléphants peints, habillés de tapis

merveilleux, de housses de toutes couleurs; l’un, gravement porte un

siège vide, deux autres des howdas d’or et d’argent; les soldats

défilent, des chevaux tenus en bride, harnachés comme pour une féerie;

puis, habillé d’un drap d’or frangé d’or, l’éléphant d’État lourdement

avance; il porte une sorte de kiosque d’or où, graves, immobiles, le

Maharaja et son frère, l’héritier du trône, couverts de joyaux, habillés

d’or, sont accroupis. Tout autour, les porteurs de parasols, les

soldats, les fleurs jetées, les couronnes présentées dans les plateaux

hissés jusqu’aux souverains, ajoutent à ce tableau unique mouvement et

couleur.

Pareillement défilent le carrosse de gala, héritage du temps passé,

copié maintenant par les parfumeurs, la voiture traînée par les chameaux

et les chars à buffles. Ils vont tous jusqu’au Champ de Mars adorer les

vieilles armes et les insignes de la royauté; longue cérémonie

religieuse que l’on ne voit pas, mais d’où les héros de cette fête

extraordinaire sortent en culotte de cheval pour la revue des troupes.

On voit là des costumes comme on en montre dans _Michel Strogoff_, mais

ces soldats se sont bien battus pour l’Angleterre de 1914 à 1918.

Pendant ce temps les bêtes se reposent. Autour d’elles, Européens et

indigènes tâtent les damas d’or, soupèsent les longs fils de perles qui

descendent jusqu’à terre, les défenses sont dorées comme les ongles des

pattes, une longue et lourde plaque d’or ciselée descend entre leurs

yeux fardés jusque sur la trompe; et le spectacle devient fabuleux au

retour, parmi la fumée et la lueur des torches, les larges plaques d’or,

cadeaux de souverains amis, portées au bout de piques, les soldats

autour de l’éléphant royal portant des lumières électriques; deux

voitures chargées d’accumulateurs donnent le courant; feux de bengale,

cris et bousculades; rien ne peut donner idée de pareilles visions; il

faut voir au Mysore les fêtes du Dasahra pour savoir ce que sont de

véritables illuminations, de féeriques cortèges.

Le lendemain, mon mari était reçu par ce grand prince. Il l’a trouvé

tout de blanc vêtu, sans un bijou, pensif, concentré, personnalité

pleine d’un charme grave, très pénétrant. Son frère est plus répandu,

Paris a toutes ses faveurs. Deux heures après j’allais voir la Maharani

qui fut régente, une toute, toute petite femme énergique et

intelligente. Les galeries par où je suis admise sont tendues de

rideaux, rideaux partout, ces dames, mères, belles-filles, etc... sont

encore parda.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 32 / 44 题