_A bord de l’Armand Béhic, 13 octobre 1922._--Et voilà cette belle
aventure hindoue terminée. Après un an, presque jour pour jour,
voyageurs mélancoliques, nous avons retracé nos pas, et, après avoir vu
défiler le cortège des saisons, les six saisons de ce pays, frais,
hiver, printemps, été, pluies, automne, nous avons quitté l’Inde; le
beau voyage appartient au passé. Depuis le Mysore d’ailleurs, nous
sommes comme déliés, détachés de la vie réelle, sans contact avec les
gens, ne voyant des choses que leur visage extérieur, ce que voient les
touristes. C’est à Bangalore que, pour la dernière fois, des Hindous
sont venus saluer au départ le professeur français, qu’on nous a apporté
les deux bananes et la noix de coco rituelles et les guirlandes de
fleurs, ces magnifiques guirlandes du Mysore, les plus belles qui nous
aient été données en cette année où il nous en fut tant offert.
Nous nous sommes arrêtés à Tanjore, pour visiter le grand temple
pyramidal. Nous y sommes arrivés à l’heure de la «pouja», du culte de
Siva, quand les prêtres versent sur le linga l’eau rafraîchissante. Nous
n’avons pu naturellement voir que les cérémonies extérieures, nous avons
vu porter au dieu les plateaux chargés de nourriture, et entendu à la
fin le prêtre officiant, le poujari, lui jouer quelques airs de flûte.
Siva étant le dieu de l’ascétisme et de la destruction, on l’a régalé de
deux strophes de la _Marseillaise_. En a-t-il été étonné et charmé
autant que nous?
Nous nous sommes longuement promenés dans ces belles cours plantées de
bilva, l’arbre cher à Siva et de basilic, que préfère Vishnou. Les
édifices se dressent, cultes et dieux voisinant, fraternisant, se
complétant. Dans un coin, à l’ombre, un ascète, dans une de ses périodes
de silence, est accroupi; c’est par son disciple, malin et déluré que
nous savons ce qui concerne le maître, le gourou, d’où il est, quelles
sont ses pratiques, c’est à lui aussi que nous donnons la petite pièce
d’argent, notre offrande, et le saint homme lève à peine les yeux quand
le «mleccha», le barbare d’Occident, les mains jointes et soulevées à la
hauteur du front lui adresse en sanscrit la formule de salutation.
Nous reprenions le lendemain la route du Sud. Les formalités de douane,
les visites de toutes sortes commencent, moins strictes, moins serrées
qu’à l’arrivée; il est plus facile de sortir de l’Inde que d’y entrer.
Il ne nous a été presque rien demandé. Pour la visite de santé, à la
station perdue dans les dunes, quand le médecin hindou vit le nom
inscrit sur le passeport, une sorte d’émotion empourpra son visage:
_Professeur S. L., un grand ami de l’Inde._ J’ai vu mon mari entouré de
bien des respects, recevoir bien des hommages, tout au long de cette
année; aucun ne m’a été plus sensible que celui de cet inconnu.
Et cette fois encore, nous n’avons pu visiter Ramesseram, un des quatre
grands pèlerinages de l’Inde. Nous avons vu de loin la haute pyramide
sculptée qui surmonte le sanctuaire, les pèlerins à peu près nus, qui,
incessamment, le front barré de santal, les chapelets enroulés en
colliers, vont adorer Rama, incarnation de Vishnou, à l’endroit consacré
où il quitta l’Inde pour Ceylan, avec l’armée des singes. Lisez le
Ramayana...
Sur le chemin de Colombo, nous nous sommes arrêtés pour voir ce qui fut
la grande cité bouddhique de l’île, Anouradhapoura. Ce n’est plus
maintenant qu’un village. La jungle et la forêt l’enserrent de toutes
parts; les vieilles pierres dressées, monolithes grossièrement équarris,
les débris de chapiteaux et de statues, le nombre des édifices prouvent
l’importance de ce qui fut autrefois résidence royale. Mais rien de la
beauté de Sanchi, par exemple, rien non plus de la décoration fabuleuse
des temples hindous. Ces grands sites bouddhiques n’évoquent pour moi
que des idées de moines et de couvents. La truculence des légendes
brahmaniques et la sculpture qui les illustre, dieux aux dix bras, à la
tête d’éléphant, à l’œil de poisson, dieux singes, ours, héros à dix
têtes, leurs amours, leurs combats, leurs épreuves, la série fantastique
de leurs existences successives, conviennent à cet immense pays où tout
est hors de la commune mesure, la flore, la faune, les montagnes, les
rivières et l’imagination sans bornes des hommes.
Maintenant, c’est le bateau, la route de l’Indochine, puis d’un Orient
plus lointain encore.
Hier nous avons été arrêtés en plein océan par une grosse barque de
Zanzibar, complètement perdue depuis cinq jours et qui demandait le
point, de l’eau, des vivres. D’étranges bêtes nous font escorte:
poissons sauteurs, poissons volants, méduses de toutes couleurs, et,
mollement portés par le flot, de courts serpents, pareils à ceux du
curieux petit aquarium de Madras. Les pêcheurs n’aiment guère les
trouver dans leurs filets.
Nous avons quitté l’Inde...