CHEZ LES PARSIS

_Taj Mahal Hôtel, Bombay, 14 septembre 1922._--Après avoir vécu des mois

avec les Brahmo, des jours avec les Jaïnas, être restés deux saisons

près des parfaits orthodoxes hindous que sont nos chers Gourkhas et des

bouddhistes Névars, nous voilà maintenant avec les Parsis; ferions-nous

simplement un voyage à travers les diverses communautés du monde hindou?

Il nous manque encore d’avoir fréquenté les Musulmans, nous avons manqué

l’occasion l’hiver dernier, je crois bien qu’elle ne se retrouvera

qu’à... notre prochain voyage!

Et avec les Parsis on n’est plus complètement dans l’Inde; ils ne sont

plus Persans non plus, depuis mille ans à peu près que les persécutions

musulmanes les ont chassés de leur pays. Très peu nombreux,--48.000 (je

crois) à Bombay,--leur rôle y est pourtant considérable, leurs

fondations, écoles, hôpitaux, dispensaires, attestent leurs goûts

presque complètement occidentaux; ils ne partagent ni la vie ni les

aspirations des Hindous; les doigts de la main suffiraient à compter

ceux qui se sont ralliés au mouvement de Gandhi. Par beaucoup de traits,

ces Aryens rappellent les Juifs d’Occident; même désir d’instruction

générale, même respect dévotieux de la science et du savant, même sens

aigu des affaires; mais ils n’ont su ou pu acquérir cet intérêt

passionné, cet amour que nous avons voué à la patrie choisie; l’Inde est

faite de groupements religieux, l’idée de nation y est toute nouvelle et

peut-être même n’y est-elle qu’un fait d’imitation. La petite communauté

parsie, groupée presque exclusivement dans le Guzerate, vit un peu

dédaigneusement à côté des Hindous, et les Musulmans, ses vieux ennemis,

lui font peur.

Hôtes d’un Parsi, pilotés par un Parsi,--notre délicieux et candide

Morris de Santiniketan,--c’est avec un des prêtres Parsis, le Dr Modi,

que nous avons été faire notre première exploration dans Bombay. Savant

très connu, connaissant parfaitement lui-même la France, ses savants et

leurs travaux--il a une façon de dire «le grand Burnouf» qui va au cœur

de mon indianiste--lisant le français, on est vraiment avec lui dans la

compagnie d’un citoyen de l’univers. Il nous a conduits aux Tours du

Silence; l’entrée est interdite à tous les étrangers, pour pénétrer dans

ces beaux jardins, il faut montrer patte parsie, Rao, hindou, n’avait

jamais pu en franchir la porte, mais le Dr Modi est le secrétaire du

Comité qui en a la direction. Personne d’ailleurs, excepté les porteurs

de cadavres, n’approche des portes redoutables; enveloppées d’arbres et

de verdures, les tours ne s’ouvrent qu’aux morts. Mais à l’entrée des

jardins délicieux, embaumés, que la flore tropicale emplit de son

prodigieux décor, une petite reproduction fidèle en montre la

disposition détaillée: imaginez un vaste cirque dont les degrés

supérieurs seraient réservés aux hommes, les rangées moyennes aux femmes

et les derniers rangs, près de l’arène, aux enfants. Pas de place assise

dans ce théâtre, une couche creusée dans la pierre reçoit le «visiteur»

et ce lit, une rigole assez profonde le joint à une vaste fosse centrale

que quatre canaux en partie remplis de charbons désinfectants relient à

la mer. Ainsi, chacun est bien chez soi. A peine est-il installé que des

centaines de vautours, en une demi-heure environ, le délivrent de son

enveloppe charnelle; pour le reste, le soleil des tropiques en a vite

raison: en poussière, en fragments, toute la pauvre carcasse descend par

son petit canal à la fosse centrale qu’une bonne saison des pluies vide

et assainit chaque année. Si vous vous récriez et faites les dégoûtés,

je vous demanderai s’il est quelque chose de pire, de plus encombrant,

de plus malsain, de plus inquiétant, que nos grands charniers

occidentaux.

Nous nous sommes longuement promenés dans les jardins; les fleurs de

jasmin étoilent les allées, rosée parfumée; la nuit est descendue tout

d’un coup et les lumières de la ville en ont dessiné tous les contours;

dans un petit temple, un prêtre tout blanc dit les prières près du feu

éternel, ce n’est pas le feu qui a été apporté tout flambant de Perse et

qui dure encore, celui-ci ne brûle guère que depuis mille ans! Une

misère! La fine et forte odeur du bois de santal dont il est alimenté

embaume l’air. Nous avons reconduit chez lui le vieux Dr Modi; c’est la

nouvelle année parsie, l’encens brûle dans une grande urne, c’est le

moment où s’évoque la mémoire des parents morts, des êtres chers

disparus. Mme Modi et quelques-uns de ses onze enfants avec leurs

conjoints attendent sous la véranda le chef de famille; grande fête dans

la maison.

Samedi à midi nous sommes partis pour une petite tournée sur la côte, au

nord de Bombay. Parmi tant d’autres objets, S. s’est particulièrement

intéressé à l’histoire du commerce maritime de l’Inde ancienne, et si

les vieux ports n’existent plus, il veut au moins en voir les sites, les

connaître géographiquement. Un Parsi et Morris, compagnon fidèle,

viennent avec nous, nous arrivons à Nalla Sopara. Une tonga attelée des

plus étiques haridelles nous mène au village; impossible d’aller plus

loin, l’eau, les boues arrêtent tout trafic; mais on peut,

difficilement, aller à pied jusqu’aux vieux sites; il n’y a qu’un quart

d’heure de chemin. Je suis dans les traînards depuis Delhi et toute

cette crotte ne me tente guère; je reste dans la voiture regardant les

passants, les habitants du village, petits petons des enfants, pieds des

femmes et grosses pattes des hommes pataugeant dans la boue la plus

infecte qui se puisse imaginer; les pluies ont transformé les rues en

véritables cloaques où s’écoulent tous les déchets des maisons et les

ordures des bêtes, on ne peut croire vraiment que, pendant quatre mois

des êtres humains marcheront, pataugeront dans une pareille saleté. Mon

quart d’heure d’attente se prolonge, les heures passent et je retourne à

la gare, bien loin du village, pour y voir arriver les trois hommes,

crottés jusqu’au nez; ils ont marché par des voies impossibles comme

l’attestent leurs vêtements qui furent blancs. Et nous sommes montés

dans le train pour Nausari où le beau bangalow de R. D. Tata nous

attendait. C’est dans ce petit pays et à Sanjan, tout près de là, que

s’établirent les premiers Parsis réfugiés; leurs lointains descendants y

ont souvent gardé une maison de famille et c’est un avocat parsi qui

vient nous chercher pour nous faire visiter la ville, les temples, les

gens. Je ne vous dirai rien de la matinée, que j’ai passée au lit,

bêtement; des oiseaux nichés dans le plafond de bois de ma chambre

égayaient ma somnolence; leur familiarité, leur assurance en disent long

sur les mœurs du pays. L’après-midi, nous nous sommes longuement

promenés: écoles, hôpitaux, fondés par des Parsis pour les Parsis,

dressent un peu partout leurs imposantes façades; à côté, l’école du

gouvernement pour les Hindous est bien petite et, d’école musulmane,

nous n’avons pas vu trace. Une vieille cousine des Tata entretient à

elle seule une école de filles. Les pauvres Hindous sont bien loin de

pareilles conceptions.

C’est encore chez des Parsis que nous sommes descendus à Surate, le

vieux port ruiné par Bombay. M. et Mme Modi, nos hôtes, habitent une

vieille maison construite sur les vieux murs de la ville; un nabab la

posséda, on voit encore le grand hall où se réunissaient ses

justiciables et la fenêtre où il apparaissait, siégeait, rendait

d’infaillibles jugements.

Je ne suis pas allée à Broach. Tandis que S. et son compagnon faisaient

cette dernière tournée, Mme Modi me montrait ses beaux saris, ses

cadeaux de noce, les galons brodés, les étoffes lamées, gloires de

Surate. Le joli costume parsi se distingue du vêtement bengali par une

sorte de longue basque blanche, dentelle, tissu léger suivant les goûts

et les moyens, que les femmes portent comme une courte tunique, les

hommes sous leurs vêtements. C’est l’accessoire indispensable à la

toilette de tout Parsi. Il le reçoit au moment de son initiation

religieuse, entre huit et dix ans, avec le cordon sacré en laine fine,

spécialement tissé, suivant un rite déterminé, qui le fixe à la taille.

Les femmes portent au bras un bracelet de verre, mince anneau qu’elles

brisent, sans le remplacer, si elles deviennent veuves; elles ont adopté

l’anneau de mariage occidental et le noir est la couleur du deuil.

* * * * *

_Mercredi 20 septembre 1922. Taj Mahal, Bombay._--Par où commencerai-je

cette lettre? Nous vivons dans un tel tourbillon de réceptions, de

meetings, d’invitations, de visites à recevoir ou à rendre, sans parler

hélas, pour S., de la conférence quotidienne, que je ne sais plus trop

bien où j’en suis!

De jour en jour, un flot toujours plus fort, une véritable marée nous

emporte à travers ces mondes divers, parsis et hindous, qui ont entre

eux si peu de rapports, sont si totalement différents. Avec les Parsis

on est en Occident, ils connaissent tous la France et Paris surtout, ses

magasins et ses modes. Malgré leur sari, impossible de confondre ces

femmes élégantes, libres d’allures, avec la plus huppée des Hindoues. Je

les ai souvent regardées, essayant de trouver les raisons de cette

complète différenciation. C’est l’expression d’abord qui est presque

celle des femmes d’Occident, leurs cheveux bouffants, frisés,

artistement arrangés, alors que la chevelure de l’Hindoue est divisée en

bandeaux, mais la différence réside surtout, je pense, dans la

chaussure. Quel que soit son costume, une femme en souliers à talons

Louis XV aura toujours l’air occidental et les Parsies n’ignorent rien

de nos élégances.

Le lendemain nous nous hâtions vers une réception mahratte, à

Santa-Cruz, à travers de véritables forêts de palmiers; de misérables

huttes abritent le pauvre troupeau des coolies et leurs innombrables

enfants qui nivellent, abattent et construisent le Bombay industriel.

Chez nos hôtes, nous avons retrouvé la vie hindoue: j’ai enlevé mes

chaussures pour pénétrer chez les dames et si je n’avais su par avance

l’opulence de ces gens, si les colliers de perles ne m’avaient avertie,

les costumes entièrement faits des étoffes Gandhi, tissus plus ou moins

grossiers, filés et tissés à la main, auraient pu me tromper.

Le Guzerate est le fief de Gandhi, on s’en aperçoit aux coiffures: les

_Gandhi Cap_ qui pullulent sont une silencieuse adhésion de principes.

Cependant l’Inde est étrangement calme. Après les troubles, dont

l’arrivée du Prince de Galles avait donné le signal, les arrestations et

la propagande au bazar, aboutissant à la formidable grève de chemin de

fer qui nous a tant gênés pour aller au Népal, c’est étrange, cette

soudaine pacification; la mésentente est la même et s’exprime librement,

mais plus rien dans les actes. Le Vice-roi des Indes semble avoir été

bien habile; les prochaines années apporteront Dieu sait quoi, mais ici

comme dans le monde entier il s’agit de gagner du temps, on vit au jour

le jour.

* * * * *

_Dimanche 17._--Les Mahrattes de Bombay nous ont offert une jolie fête;

le brave Rao avait organisé les choses: danses de fillettes marquant les

temps en tapant du pied, faisant résonner leurs anneaux; mais elles

portaient, hélas! des bas et des costumes vaguement européens. Le clou

de la fête, l’inoubliable, a été la scène du _Bourgeois Gentilhomme_,

entre le maître de musique, le maître d’armes et le philosophe; vous

auriez ri, je vous assure! Le bourgeois et le professeur de musique

étaient en habits noirs, datant de quelque lointaine époque, décrochés à

quel «décrochez-moi ça!» Ils s’étaient tous fait des têtes «françaises»,

du pur type Napoléon III, la moustache aux énormes pointes, l’impériale

et les pattes de lapin. Leurs grands yeux noirs riboulaient dans ce

décor de la plus étrange façon. Le maître d’armes, avec les mêmes

ornements faciaux, était en khaki avec toutes les médailles de la grande

guerre. Le philosophe s’était composé le type classique de

l’astrologue-astronome,--abondance de cheveux, de sourcils, de barbe

tout blancs; il ne lui manquait que le chapeau pointu. Et nos hôtes

attribueront toujours au génie comique de Molière le fou rire qui s’est

emparé de nous.

Puis, nous avons assisté à un mariage parsi. La beauté des saris, la

splendeur des joyaux disaient la fortune des deux familles et de leurs

relations. La cérémonie se passait dans des salles léguées pour cet

usage; d’un côté, le bâtiment où se tiennent le marié, sa famille et ses

invités, une cour où un orchestre parsi jouait exécrablement de

l’exécrable musique occidentale; dans l’autre, attendaient la mariée et

toute son escorte; devant la porte une collection d’œufs cassés, de riz

répandu, de noix de coco attestaient que l’accueil fait à la fiancée par

sa belle-mère était conforme aux rites. Nous étions conviés par le

marié. Pour ce grand jour, il avait abandonné ses vêtements européens,

sauf les souliers; il était vêtu d’une sorte de longue redingote

flottante en mousseline blanche; il attendait l’heure, entouré de

prêtres.

Nous sommes arrivés au moment où, montée sur un petit escabeau bas, la

mariée recevait de sa belle-mère les cadeaux rituels: sari, pantalon de

soie, un flacon à long goulot étroit pour l’eau de roses, etc... Toutes

les femmes avaient au front la marque de vermillon que les Parsies ne

mettent que dans les occasions solennelles. Le marié s’est alors

présenté, sa belle-mère l’a reçu avec les mêmes démonstrations d’œufs

cassés, de noix de coco, de grains, et la cérémonie a commencé: les deux

mariés se sont assis vis-à-vis, un linge tendu entre leurs deux visages,

on a entouré leurs sièges d’une même ceinture de linge, qui en faisait

trois fois le tour; puis leurs mains jointes ont été liées par un fil

qui ensuite a été tourné autour d’eux sept fois; le linge qui les

séparait a été retiré, la jeune femme s’est assise à côté de son mari,

on les a interrogés, eux, leurs familles et leurs témoins par trois fois

pour avoir leur consentement, cependant que le riz était lancé sur eux à

pleines poignées, (la mariée en avait les cheveux poudrés), que chaque

mère éventait son rejeton, que l’assistance jacassait, se promenait.

Partout, des dessins de poissons. Puis ce furent comme chez nous les

longs embrassements, les pleurs de la mère, des amies, bien des sourires

aussi, et chaque époux reçut dans une pièce spéciale sa famille propre,

ses invités. Nous avons mangé des dragées, bu du champagne, et grignoté

le gâteau de la mariée chez le marié. Et, détail essentiel que

j’oubliais, le Feu, naturellement, brûlait sur un petit brasier; c’était

je crois du feu pris chez la mariée, mais je n’en suis pas bien sûre.

Jeudi matin, enfin, nous partions avec le plus charmant des hôtes, et à

Kalyan nous rencontrions Tagore. Quatre personnes avaient passé la nuit

pour l’accueillir à cette bifurcation. On n’a pas idée chez nous de ce

dévouement absolu, dévotieux. Et nous voilà depuis hier avec lui dans

cette jolie maison à quelque distance de Pouna. Je bénis le poète qui

accompagne le professeur et me permet comme ce matin de rester en dehors

des réceptions solennelles et de vous écrire tranquillement.

Nous sommes ici en France; la conversation qui s’engage en anglais à

cause de Tagore se termine toujours, portée par une pente naturelle et

irrésistible, dans le parler de chez nous. La jeune fille qui nous

reçoit en l’absence de sa mère, fine, distinguée, jolie, malgré son

costume parsi qu’elle ne porte pas toujours, me dit-elle, et ses beaux

saris souples, est Parisienne de la tête aux pieds; elle a une façon de

dire: C’est fantastique! qui me rappelle toutes mes nièces. Son frère

fera son service militaire, devoir à remplir, d’autant plus allègrement

accepté que ce sera pendant dix-huit mois la vie en France où ces deux

enfants sont nés, où ils ont été élevés, où leurs trois frères et sœurs

séjournent en ce moment même pour leur éducation. Singulier milieu que

cette société parsie, si étrangère à l’Inde, si indifférente à elle,

dont elle ne connaît rien, dont elle ne se soucie de rien connaître, si

complètement occidentalisée. Mlle T. et son frère n’ont jamais vu de

l’Inde que Bombay et ses environs. Le moindre temps de vacances ou de

liberté, on vient le passer en Europe.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 31 / 44 题