_Bombay, 8 septembre 1922._--Nous avions à peine fini de vous écrire, la
semaine passée, à Shivpouri, que de nouveau la population reprenait
possession de nous. On nous conduit, on nous amène, on nous porte et on
nous rapporte et nous nous laissons faire sans jamais poser une
question. Nous commençons d’ailleurs à nous débrouiller et à reconnaître
certains visages dans cette foule qui nous entoure et nous escorte: le
grand garçon qui nous a reçus et semble diriger toute notre vie ici est
le précepteur des enfants de lady Rajvadé, cette grande dame mahratte
qui nous a si aimablement offert le thé hier en bateau; un autre grand
diable, très gai, est médecin, et puis il y a les quatre moines jaïnas
qui entourent le pauvre Vijayadharma. C’est chez lui qu’on nous conduit
d’abord; il faut se déchausser déjà au pied de l’escalier qui mène à sa
chambre, une chambre qui ressemble plutôt à une cellule. Il est moins
bien qu’hier, un moinillon l’évente, mais ses yeux sont encore pleins de
vie; ma visite semble lui faire plaisir, il l’a d’ailleurs demandée; il
m’interroge sur mes lectures (me croirait-il savante, le pauvre saint
homme?) Et serait-il vrai qu’un homme peut bien vivre seul, mais qu’une
présence féminine lui est douce à l’heure de la mort?
Nous le laissons bientôt, et ses moines nous montrent par le menu leur
façon de vivre, leur façon de voyager, de mendier. Il leur faut de toute
nécessité trois balais, l’un à long manche pour écarter doucement devant
leurs pas tout être vivant, tout germe qu’ils risqueraient autrement
d’écraser, un autre à manche court, qu’ils portent constamment sous le
bras, qui semble être leur emblème, et enfin un tout petit dernier dont
tout doucement ils frottent les vases de bois laqué, jaune à
l’intérieur, rouge à l’extérieur, où ils reçoivent leur nourriture. Ils
vont ainsi errant à travers l’Inde entière, ne s’arrêtant que là où la
saison des pluies les surprend, le reste de l’année ils ne peuvent
séjourner que trois jours dans le même endroit. Ravis comme des enfants,
ils nous montrent comment ils vont mendier, leurs vases de bois placés
dans les plis de leur robe de dessous, leur robe blanche, et ensuite
dans les plis de leur robe jaune; sur le poignet, auquel le fardeau est
suspendu, ils placent des pièces de linge rectangulaires, grandes comme
des serviettes, cinq pendant les pluies, quatre en hiver, trois en été.
Leur balai moyen sous le bras, un grand bâton à la main ils vont de
maison en maison; ils s’arrêtent, plantent leur bâton entre le premier
et le second orteil et attendent que la générosité du maître de la
maison s’intéresse à eux; ils attendent, car ils ne peuvent se présenter
qu’une fois sur le même seuil.
Ensuite ils nous conduisent dans le petit temple scrupuleusement propre
où l’image d’un des grands Jinas est adorée; les serviteurs du temple,
la bouche soigneusement couverte--il ne faut pas risquer d’avaler des
insectes!--font la toilette de la statue; religieusement ils font, sur
ce petit corps de marbre blanc aux grands yeux vides, les marques
rituelles. Avec du safran ils touchent la plante des pieds, le sommet de
la tête, le front, le cou, les deux épaules, la poitrine, le nombril, la
paume des mains. L’Inde a la manie, la folie de ces barbouillages.
Encore ce safran est-il sans odeur, mais, dans les temples hindous, la
puanteur du beurre rance dont le dieu est inondé, mêlée à l’odeur fade
du sang des sacrifices, au parfum violent des fleurs, soulève le cœur.
Où va-t-on nous mener déjeuner? Chez notre bon marchand jaïna. Que de
gens affairés pour nous servir, notre hôte tout le premier et la foule
des spectateurs tout autour de nous. Je ne sais pas trop ce que je
mange; je picore dans les cinq ou six petits pots qui nous sont servis,
tombant une fois sur des piments, prenant ensuite du riz au safran très
sucré, très parfumé, excellent, au petit bonheur; c’est bon; si nous le
manifestons par un geste ou un sourire, vingt personnes se précipitent
pour nous en rapporter.
A cinq heures, lady Rajvadé nous offrait le thé dans le beau bangalow où
elle passe l’été: elle est presque très belle, elle a la noblesse des
grandes dames mahrattes, le sang le plus pur de toute l’Inde, ses six
enfants lui font une vivante et charmante parure. On nous présente le
prêtre de la famille, descendant lui-même d’ancêtres nombreux qui tous
furent attachés aux Rajvadé; on nous dit même que si ceux-ci voulaient
en changer, ce prêtre pourrait leur intenter un procès! La conversation
s’engage en sanscrit avec le professeur français. Mais nous ne pouvons
rester bien longtemps, un nombreux public attend dans la salle d’école
(il y a une école à Shivpouri) pour la conférence annoncée. Les prêtres
jaïnas président, les discours succèdent aux discours, ces hommes
accroupis sur des tapis et qui suivent si avidement ne comprennent pas
tous le sanscrit et encore moins l’anglais, ils sont ravis tout de même.
Derrière un rideau, astucieusement percé de trous nombreux, se devinent
des formes féminines, on entend le bruit charmant des anneaux sur les
chevilles. La nuit tombe, resterons-nous encore bien longtemps et
devrons-nous retourner chez notre bon marchand? Que le repos me
semblerait doux! L’hôtel est si bien fait pour le voyageur! Il pleut à
torrents. Timidement nous demandons si nous ne pourrions rentrer et
dîner dans nos chambres? Comment donc, rien de plus naturel, de plus
facile, et dix minutes après, une procession d’une douzaine de gens nous
apportaient dans des feuilles et dans des pots notre repas du soir! Les
pommes sont épluchées, les raisins sont égrenés, le thé est bouillant,
tout ce monde s’active autour de nous, je suis si endormie que je crois
rêver.
Le lendemain matin, le pauvre Vijayadharma nous reçoit; comme rapidement
il change! Sa voix elle-même est tout autre, ses efforts pour écouter,
répondre, font mal. Nous lui demandons de revenir avant notre départ
pour recevoir sa bénédiction; il nous sourit sans une plainte, sans une
allusion même à ce mal dont il meurt. Cette dernière journée nous
réservait d’ailleurs des surprises; pour la première fois nous étions
invités à déjeuner et à dîner chez des Hindous: nous nous sommes mis à
table ensemble, nous avons mangé ensemble, non pas avec nos hôtes, mais
avec les invités qu’ils avaient demandés pour nous rencontrer. Car les
hôtes ne se mettent pas à table; on ne voit ni Madame, ni ses filles et
belles-filles; toutes les femmes de la maison font la cuisine, préparent
les plateaux, les petits pots, cuisent ces crêpes épaisses, sans œuf ni
beurre, dont on se sert comme de fourchettes et de cuillers, soit que du
bout des doigts on les emploie à puiser dans les innombrables petits
plats servis à chaque convive, soit que pliées en forme de petites
coupes on les remplisse de sauce. Le maître de la maison, debout, sert
ses invités, chasse les mouches, et cause, et s’occupe inlassablement du
confort de tous.
Tout de suite après on nous conduit dans la salle où les dames de la
ville veulent nous offrir le thé. Mais entendons-nous bien, il y a la
salle où cent cinquante dames à peu près sont entassées, un rideau, et,
de l’autre côté, faisant face, une table où nous nous asseyons, bien en
vue, buvant et mangeant, tandis que cent cinquante paires d’yeux
derrière des voiles, derrière le rideau, nous suivent avidement, ne
perdent pas un de nos gestes. Je les rejoins, elles m’entraînent, me
font asseoir au milieu d’elles, je lève tous ces voiles baissés, car si
elles montrent librement leur ventre, la figure, même devant moi, se
dissimule; que de bijoux, que de paillettes, que de galons! Les yeux en
sont éblouis. Les bracelets ressemblent à de larges lames d’or; on en
ferait des armes. Il faut s’arracher à tous ces sourires, mon mari
m’attend, il a des visites à recevoir, et nous avons aussi pour le soir
une promenade en bateau, bien qu’il pleuve à verse. La curiosité de ces
dames a-t-elle été satisfaite?
Nous avons, sous la pluie battante, fait quelques kilomètres sur une
petite rivière plus ou moins artificielle, à bord d’un bateau à pétrole.
Combien de lakhs de roupies Sa Hautesse le Maharaja de Gwalior a-t-elle
dépensés pour ces coûteuses fantaisies? Au retour l’auto fait fuir une
panthère ou un léopard qui rôdait sur la route. Nous dînons chez le
docteur, nous retrouvons nos commensaux du déjeuner; une curieuse
conversation s’établit: non-coopération, Gandhi et finalement religion.
Un brahmane mahratte--c’est-à-dire la quintessence de l’orthodoxie--est
assis et mange avec nous! Il déclare qu’il est temps pour les religions
de servir au bonheur des hommes et que la France est un grand pays parce
qu’elle a donné au monde Voltaire! A Shivpouri, je vous assure que c’est
inattendu. Combien de gens dans l’Inde, combien même d’étudiants
d’universités connaissent ce grand nom, sans parler de son œuvre? Si
c’est ainsi que se manifeste l’influence du Maharaja, il se prépare au
Gwalior une révolution dans les idées, dans les mœurs, dont nous n’avons
pas idée.
Le lendemain matin, nous avons été voir pour une dernière fois le saint
moine jaïna. Il ne peut presque plus parler, la mort est inscrite sur sa
figure, il a cependant un sursaut d’énergie pour m’écarter, craignant
que je touche son lit! Je lui demande sa bénédiction. Faiblement, il me
dit que je suis sa fille; il nous saupoudre la tête du safran rituel. En
arrivant à Bombay, trois ou quatre jours plus tard, nous apprendrons sa
mort, nous aurons été ses derniers visiteurs.
A Sanchi, M. Ghosal, le Surintendant de l’Archéologie de l’État de
Bhopal, nous attendait. Le vénérable stoupa bouddhique avec son fameux
entourage de pierre sculptée et ses célèbres portes, fouillées,
travaillées, ajourées comme du bois, a bravement traversé ces vingt-deux
siècles, les persécutions et les destructions musulmanes et tout ce que
le brahmanisme triomphant a pu susciter contre lui; la jungle qui
l’entoure encore l’a sans doute préservé. Le paysage est charmant; au
haut d’une colline il a cette paix mélancolique des sites bouddhiques
dans l’Inde, la paix de la mort. A perte de vue pas une route, la jungle
de toutes parts presse les monuments vénérables.
Nous avons passé là deux jours délicieux. M. Ghosal est le type du bon
garçon plein d’histoires; il avait avec lui un Anglais né dans l’Inde,
ayant vécu au Cachemire, et, tous les quatre, nous avons vécu ces
quarante-huit heures flânant, promenant, mangeant des épis de maïs
grillés et du concombre, nous, écoutant, eux, racontant. Ils ont une
expérience longue et suivie de ces États indigènes et de leurs chefs; il
y en a environ 750, depuis l’État d’Hyderabab, plus grand que la France,
jusqu’au domaine du raja maître absolu d’un ou deux pauvres villages
avec un revenu de 1.000 roupies par an.
Les fantaisies, les inventions de certains de ces autocrates font rêver:
il y a le Maharajah de C., opiomane halluciné, entièrement entre les
mains de ses prêtres et de ses pandits qui tirent de lui tout ce qu’ils
veulent. Ils lui ont fait croire tout dernièrement qu’un dieu était
apparu, sortant à demi de terre. Sa Hautesse accourut, adora, versa
quelques milliers de roupies que, le dos tourné, les compères se
partagèrent. On pourrait écrire un volume de contes simplement avec les
comptes du tailleur qui a la charge et le monopole de la fourniture des
vêtements du Maharaja de P. Les milliers de chemises de soie et les
tissus spécialement fabriqués pour un si grand prince à quelques
centaines de roupies le yard! Tout cela utilisé ou revendu par le
tailleur sans que Sa Hautesse y prenne garde. Ici même dans ce petit
pays de Bhopal, État de second ordre, la Begum est une très brave
dame,--depuis trois siècles, je crois, le hasard des naissances a placé
une femme sur le trône--mais elle n’aime pas les épidémies; aussi
lorsque, tous les deux ou trois ans, quelque jolie peste ou quelque
sérieux choléra éclate dans sa bonne ville de Bhopal, elle vient avec
toute sa cour s’enfermer dans ces deux bangalows; comme il n’y a pas de
route, on peut suivre facilement les allées et venues des gens.
Quelqu’un veut-il venir? On lui demande d’abord s’il est vacciné; si
oui, _dignus est intrare_; sinon, il est remis dans son train ou plutôt,
ne lui permet-on pas d’en sortir. Encore cette bonne dame a-t-elle fondé
dans sa capitale une bibliothèque ouverte à tous et un musée.
Mais les plus belles histoires sont celles du Maharaja de R.; érotomane,
ses chambres sont ornées de fleurs et d’aphrodisiaques à étouffer; comme
il a l’odorat particulièrement fin et sensible, le choix de son échanson
est difficile: sa transpiration doit avoir l’odeur des roses. Pour cela,
pendant des mois, l’heureux candidat est gavé de nourritures choisies;
on le purge tous les trois ou quatre jours; «de haut en bas avec grand
soin sa peau délicate est frottée d’huile odorante et de benjoin» (que
Baudelaire soit indulgent à cette citation tropicale et erronée); on le
fait courir, son maître le flaire et il est agréé lorsque le nez de ce
haut seigneur est satisfait. C’est encore à R. qu’on ne sait jamais où
Sa Hautesse couchera le soir; dans les lits de nombreuses chambres à
coucher sont placés des mannequins à son image; au dernier moment il
choisit sa couche pour la nuit. On assassine encore dans ces pays-là. On
empoisonne aussi--c’est pour cela que le cuisinier doit goûter de tous
les plats et envoyer «sous scellés» le repas de son maître. Louis XIV
également avait son cadenas, mais là sans doute s’arrête la comparaison
avec le grand roi. Ces fantômes de princes ne sont guère que des
marionnettes entre les mains anglaises; sans réel pouvoir, mal
instruits, déformés par les flatteurs, par leurs propres terreurs, ils
semblent n’avoir en tête que des fantaisies d’enfants malades. Et
cependant, quel bien ils pourraient faire dans ces États où l’on ne
compte guère qu’un homme sur cent qui sache lire et écrire. Quand on
compare à ces fantoches notre ami Chander Sham Shere, un vrai chef
celui-là, avec toutes les responsabilités, les devoirs, les obligations
de sa charge, si soucieux de les bien remplir, on l’admire et on l’aime.
Je n’ai pas pu voir la Begum à Bhopal comme je l’avais espéré, elle
était toute aux fêtes du Moharram. C’était le dernier jour; sous la
pluie battante, les processions sans fin se succédaient, portant de
petites constructions de bois et de papier bariolés qu’elles allaient
jeter à tour de rôle dans le lac. Ces fêtes musulmanes coïncidaient avec
les fêtes hindoues en l’honneur de Ganésa; mais tout s’est bien passé;
en quelques autres endroits il y a eu de petites mêlées. Si la forte
main anglaise ne maintenait l’ordre, il y aurait sans doute et sans
tarder pas mal de violences entre ces deux partis irréductibles. Gandhi
a pu les unir, mais le lien est fragile et il ne faudrait pas un grand
éclat pour que les Musulmans bourrent de viande de vache la bouche des
Hindous qui s’efforceraient à leur tour de leur faire avaler du cochon.
De Bhopal nous avons été à Ujjaïn, la célèbre capitale d’autrefois, dont
le luxe éblouissant attirait toutes les élites. Nous n’y avons passé que
trois heures, entre deux trains. Les rues sont des cloaques mal
odorants, la déchéance est partout visible et il ne reste rien de ce qui
fut autrefois la beauté et la parure d’une grande ville.
* * * * *
_6 août._--Nous arrivons en gare de Bombay; de loin je vois mon élève de
Santiniketan, le professeur de français Morris qui nous attend. Il porte
ici la petite tiare en toile cirée des Parsis; avec lui notre hôte, M.
R. D. Tata, le banquier, également parsi, ainsi que Nariman, le
journaliste, qui l’accompagne et avec eux, Rao, hindou celui-là, le même
homme qui nous écrivait, le 12 septembre 1914, sur une simple carte: «Le
jour de gloire est arrivé». On nous installe dans le bel appartement
d’où je vous écris: la mer bat le pied du boulevard, le port enserré
entre la côte et les rochers s’étend devant nous; dans huit jours nous
pourrons voir entrer, de notre fenêtre, le _Kaisar i Hind_ avec D.[5] à
son bord.
[5] D., le fils de Madame D. Sylvain-Lévi.
Rao nous a conduits dans le temple hindou qui est sa «paroisse». Il est
dédié à Rama, Lakshmana, Sita; lumières électriques, glaces; il
ressemble un peu, comme décor, à ces orgues mécaniques, orgueil de nos
chevaux de bois modernes; les trois petites images dressées, toutes
raides, rappellent aussi ces figurines qui devant ces mêmes orgues
battent la mesure. Et ce sont là les héros magnifiques: amour,
dévouement, héroïsme, pureté, fantaisie la plus délicieuse d’une des
plus belles histoires du monde. Il y a, ce soir, un office spécial. Un
brahmane commente quelque épisode du Ramayana. Tout un public dévot et
amusé se presse pour l’entendre, mais lui cherche l’approbation du
monsieur assis modestement près de la porte, en dehors, naturellement.
Les «managers» du temple nous ont passé au cou les guirlandes
accoutumées, on nous a donné à chacun une noix de coco avec un petit
cornet de sucre et nous sommes rentrés bien contents à l’hôtel.
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