DESCENTE DU NÉPAL

_Santiniketan, Guest House, 2 août 1922._--Ouf! nous voici revenus dans

les plaines, et ce ouf éloquent et plein de sens peut signifier aussi

bien le soupir du voyageur arrivé à son but après une expédition

difficile, que l’accablement qu’il éprouve après la montagne à se

trouver au Bengale en août.

Je ne vous avais pas dit que le Maharaja, nous ayant comblés de

présents, avait fait envoyer à Prabodh 400 roupies et à Joseph 150!

Devant les yeux éblouis de l’élève l’espoir d’une bibliothèque s’est

levé, et Joseph enivré, qui n’en avait jamais tant vu, s’est précipité

au bazar pour acheter une bague d’or pour son petit doigt, des

chaussettes pistache, des chemises roses, toutes choses qui font de lui

un gentleman bien distingué, et il se décide à se remarier.

Mais ces cadeaux faits aux nôtres nous ont plus touchés que ceux qui

nous étaient offerts et qui voyagent maintenant en de nombreuses caisses

à destination de la France. Les adieux ont été émus, toute la famille

était réunie, on s’est promis de se revoir. Nous laissons dans ce petit

coin perdu de véritables amis dont la sollicitude s’étendra sur nous

pendant ces jours de voyage difficile.

Nous étions à peine rentrés que le Général Kaisar venait nous faire une

dernière visite. Il apportait de récentes publications anglaises parues

dans l’Inde, le _Gazetteer_ où successivement le Népal a été présenté

comme État vassal, au même titre que le Mysore par exemple, puis sur les

observations très fermes du Maharaja, en deux étapes, reconnu enfin État

indépendant. Lorsqu’il nous quitte, les mêmes questions se posent: «Vous

reviendrez? Nous nous reverrons?». «Donnez-moi des nouvelles de votre

travail», demande le professeur que la même idée toujours possède. «J’en

demanderai l’autorisation à Sa Hautesse», répond ce fils de trente-trois

ans, lui-même père de trois enfants. L’autorité paternelle n’est pas un

vain mot dans la vallée.

Nous bouclons les derniers paquets; sans fin arrivent les gâteaux, les

provisions, les boîtes de fruits, dons de la Maharani pour les trois

prochains jours. Il faut se préparer sérieusement; rien à trouver en

route.

Le lendemain matin, à cinq heures, S. sortait du bain et j’y entrais,

lorsqu’on frappe doucement à la porte, c’est déjà notre petit ami

Shankar; nos trois autres élèves suivent bientôt, et, à sept heures,

pour la dernière fois, notre équipage vient nous prendre. C’est le

départ. On s’embrasse. «Vous nous oublierez», disent ces enfants. Non,

nous n’oublierons pas ces petits princes gourkhas qui se sont montrés

des amis si tendres. La veille, au grand galop, ils nous avaient

conduits dans leurs palais respectifs; le Maharaja veille ainsi à

l’installation future de ses dix enfants, et nous nous étions promenés

au travers des salons et des galeries. La crise des domestiques

évidemment ne les a pas atteints et ces centaines de pièces pourront

être balayées sans que les princiers propriétaires aient à s’en soucier.

Il faut s’arracher les uns aux autres; le Capitaine n’a pas permis aux

jeunes gens de nous accompagner, une discipline rigide les tient d’un

bout du jour à l’autre; seul il nous escortera jusqu’à la première

étape. Nous ne reconnaissons plus la route large par laquelle nous

sommes arrivés, une végétation folle l’a envahie et, à moitié chemin,

nous devons descendre de voiture, la dernière partie s’est effondrée

sous les pluies; déjà nous attendent les deux dhoulis pour nous, une

sorte de hamac pour Prabodh, ressemblant à un bateau, et un simple hamac

de toile pour Joseph, les trente-quatre porteurs.

Le Capitaine nous dit adieu. En route pour Thankot, le premier village

au pied du col de Chandraguiri. A un certain moment un mot d’ordre

passe, les porteurs obliquent légèrement à gauche; il y a, noué en mille

replis, sur le bas-côté de la route, un petit serpent d’assez méchante

apparence. Les Népalais, qui ont peur des affreuses bêtes, en ont fait

des dieux, les redoutent, les évitent, ne les tuent pas.

A Thankot, les coolies s’arrêtent un peu; nous montons à pied le sentier

trempé où à chaque pas le pied glisse; à tour de rôle nous nous étalons.

La terre est pleine de sangsues, on en enlève une du cou de S., et

lorsqu’à l’étape du déjeuner, à Marcou, nous nous installons, il me

montre sa chaussette rouge de sang; il les a bien senties, me dit-il.

Indignée je me récrie; cet indianiste hausse silencieusement les

épaules. Le Bouddha avait donné tout son corps à la tigresse affamée.

C’est à partir de Marcou que les difficultés ont commencé: cinq torrents

à traverser, cinq torrents gonflés et très rapides. Pour le dernier,

j’ai bien cru que nous y tomberions; très large, très profond, les

hommes ne pouvaient guère résister; quatorze hommes de renfort avaient

été appelés. S. et Prabodh passent, tout ce monde criait,

s’interpellait; sous mon siège branlant l’eau tourbillonnait, la tête me

tournait. Après mille efforts (et que de hurlements!) les porteurs ont

remonté un peu le courant pour chercher un passage moins torrentueux. Un

berger suait sang et eau à y faire passer son troupeau, il n’avait pas

assez de mains pour retenir les chèvres par la peau du cou et par la

queue, les vaches. Enfin nous avons tous passé ensemble, bêtes et gens,

les coolies trempés jusqu’à la ceinture, mais leurs vêtements n’en sont

pas fripés pour cela; ils relèvent les pans de leur veste, s’ils en ont

une, autour de la ceinture, qui est pour le Népalais un vêtement, une

poche, un ceinturon et quoi encore, et là-dessous ils sont nus, nus

comme nous le sommes depuis que le serpent primordial, l’Impur, nous

enseigna la pudeur; encore l’étroit guenillon retenu par une ficelle qui

leur tient lieu de feuille de figuier ne doit-il pas les gêner beaucoup.

Mais après cette traversée mouvementée il faudra se résoudre à monter

sur l’éléphant pour les rivières de demain.

Ce n’est qu’à six heures et demie que nous sommes arrivés au col et au

fort de Sissagari. Le crépuscule tombait, le court crépuscule tropical,

et c’est par une nuit sans lune, noire comme l’enfer, que nous avons

descendu dans nos étranges équipages cet effroyable chemin; des enfants

portaient des torches de paille, les hommes du poste nous escortaient

avec des lanternes, les coolies se retenaient aux rochers. A huit heures

et demie, arrêt complet; les torches sont éteintes, il faut attendre des

lumières. Les pauvres hommes s’installent pour souffler un peu, pour

fumer--une cigarette pour quatre,--chacun tire sa bouffée; la dhouli est

levée presque toute droite sur ce chemin à pic, un chemin comme un lit

de torrent qui descendrait tout droit du col. A neuf heures et demie

nous arrivions au bangalow. Les hommes ont marché, porté plus de douze

heures; je n’ose pas, devant eux, penser que je suis fatiguée. Mais la

plus rude partie du voyage est faite; la montagne est passée, il ne

s’agit plus que de descendre et nous n’avons pas eu de pluie.

Le lendemain, à sept heures, les trois éléphants nous attendaient; on a

oublié l’échelle pour l’ascension, il s’agit d’y grimper par la patte,

la queue fermement relevée en guise d’échelon, la grosse corde qui est

le harnais, un bon coup de reins, on est sur la croupe, il n’y a plus

qu’à enjamber le howda. Rien de plus simple, comme vous voyez, et nous

voilà sur les grosses bêtes. Elles vont, folichonnes et insouciantes,

d’un coup de trompe arrachant au passage les branches et les buissons;

il faut les voir, secouant ces verdures sur chacune de leurs pattes au

fur et à mesure qu’elles avancent, comme un cuisinier soigneux

d’éplucher convenablement ses légumes; c’est par bottes qu’elles

engloutissent cette jeune frondaison. Pour traverser, elles tâtent

soigneusement les pierres avant que de s’engager, contournant et

biaisant lorsque le courant est trop fort; on se sent en parfaite

sécurité. Cette fois encore, nos porteurs de palanquins auront une

besogne facile, car le Maharaja a tenu à nous assurer cet autre mode de

transport également, il a pensé à tout. Nous retrouvons la haute forêt;

le sous-bois est un merveilleux bosquet; des arbres, on ne voit que les

cimes; les troncs sont noyés, rejoints dans un enchevêtrement inouï de

lianes, de jeunes branchages; les fougères, tout au long des branches,

s’allongent comme un pavois, les roches en sont habillées et de toutes

les variétés de mousses et de plantes grasses, celles qui poussent

hautes comme la main dans des petits pots chez nous, cela grimpe

jusqu’aux poteaux téléphoniques (téléphone à l’usage exclusif du

gouvernement). C’est une indescriptible splendeur. Mais ce n’est pas

encore le moment des fleurs. On voit quelques merveilleuses orchidées,

quelques lianes. Au printemps seulement, la forêt aura toute sa parure.

Nous nous arrêtons tout près d’Hétaura, le pays des grandes chasses, et

nous nous remettons à peine en route, que, du ciel ouvert, les

cataractes se précipitent. On ne se défend pas contre ces forces-là, il

faut subir; la pluie est d’ailleurs si chaude qu’on ne perçoit que sa

moiteur, mais, lorsqu’après être descendus à travers ces lits de

torrents, ces défilés que les pluies semblent rendre impraticables au

pied humain, nous sommes arrivés à l’étape, au bangalow de Chouraya nous

étions ruisselants. Cependant, nous dit-on, His Highness a déjà fait

téléphoner quatre fois, pour savoir comment vous étiez. Ah! Que Sa

Hautesse attende que son historien change de chemise! Nous retrouvons le

souriant domestique, si sale, et les moustiques; un des lits est cassé,

je veux dire la planche où nous devons étendre notre literie, d’ailleurs

nos pauvres couvertures sont trempées. Enfin, ce n’est qu’une nuit à

passer. Les torrents gonflés mugissent sous les fenêtres; le cacao que

Joseph nous fabrique sent un peu la fumée, mais nous semble bon tout de

même. Nous voilà presque à l’entrée du Téraï, les difficultés sont

passées. Ces chemins affreux font penser à ces pays peuplés de dragons

que les héros des contes franchissent avant d’arriver au Château, à la

Ville ou à la Terre d’Enchantement. Au bout de ces routes

précipitueuses, hérissées de rochers, coupées de torrents, barrées de

troncs d’arbres, derrière ces hautes montagnes où tout exprès aucune

voie d’accès n’a été réellement pratiquée, le Népal poursuit sa vie

libre et joyeuse.

C’est par un temps ravissant que, le lendemain, nous avons traversé tout

le Téraï népalais; partout le vert profond et velouté des champs de riz

étend sa caresse. Lorsque l’envoyé britannique rejoint la première ville

anglaise, Raksaul, à travers cette plaine fertile, il doit maudire

l’imprévoyance du gouvernement anglais qui a abandonné au Népal, après

la Mutiny de 57 et pour le remercier de l’aide apportée, ces kilomètres

de jungle où rôdaient le tigre et la malaria, et qu’un heureux drainage,

un heureux défrichage ont transformés en une des régions les plus

prospères de la péninsule. Mais la malaria y règne toujours. Et quelle

chaleur! On étouffe réellement.

Nous traversions, cortège imposant, la dernière ville népalaise avant la

frontière, Birganj, lorsque nous sommes arrêtés. Un fonctionnaire remet

une lettre du Maharaja portée par un express et qui nous dit ses adieux

avant que nous quittions son sol; on attend S. au téléphone. Et

vraiment, profondément, nous sommes émus; cette sollicitude qui, pendant

trois jours, a veillé sur nous, nous a protégés, les princes Gourkhas

n’en sont pas très prodigues à l’ordinaire. De sa main même le Maharaja

demande à S. conseil pour l’éducation de Shankar «votre petit favori»,

écrit-il.

Par une singulière bonne fortune, la montagne, que, depuis des semaines,

on n’apercevait plus que par pans et de façon fugitive, nous est apparue

de la station même; la chaîne entière s’étalait éblouissante, d’une

splendeur surnaturelle dans la lumière matinale; de l’est à l’ouest, une

barrière étincelante; les premiers plans ont disparu, les neiges

paraissent monter tout droit de la plaine torride. Longtemps nous les

voyons miroiter à l’horizon et je me réjouis que cette fois encore

l’Everest ait résisté, que l’expédition Bruce ait échoué, qu’il soit

encore quelque part sur la terre des endroits où puissent vivre les

dieux.

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Dans l'Inde (de Ceylan au Népal) · 第 27 / 44 题