_Baber-mahal, Katmandou, 16 juillet 1922._--Nous avons pu aller à
Syambhounath lundi dernier, comme nous l’espérions, sans être bien sûrs
qu’il nous serait permis d’y rencontrer le Nevar, bouddhiste pieux qui
est aussi propriétaire à Lhassa où il a longtemps vécu. Le carrosse avec
ses lanternes argentées est venu nous chercher, le temps menaçait et
juste lorsqu’arrivés nous nous engagions sur cette rude montée, du ciel
ouvert la cataracte s’est abattue; impossible de poursuivre. Nous avons
dû chercher un abri dans le pauvre village au pied de la colline sainte,
et en toute hâte avec le pandit et le sergent, avec les chiens, les
chèvres et leurs bicots, les enfants portant les petits jeunes sur la
hanche et sur le dos, nous nous sommes réfugiés sous l’auvent d’une
pauvre hutte de terre; empressé, le propriétaire nous a apporté une
natte pour que nous nous asseyions proprement et les fenêtres alentour
et les portes se sont peuplées de têtes curieuses. Depuis longtemps, je
me suis familiarisée avec ce langage muet des yeux, des gestes et du
sourire qui me permet de courts entretiens avec les femmes et une
conversation animée s’est bientôt engagée; on a voulu m’amener une
petite fille, mais elle, coquette et effrayée, s’y refusait; la grande
sœur alors sous un de ces paillassons repliés qui sont ici le parapluie
du pauvre, a traversé la rue transformée en torrent pour m’apporter des
fleurs, de ces fleurs embaumées au parfum âpre et sucré qui entête,
qu’on ne voit pas chez nous, et notre popularité n’a plus connu de
bornes lorsque, le déluge s’étant apaisé, nous avons procédé à une
somptueuse distribution de pièces. Nous n’avons pas vu le Névar qui nous
attendait en haut avec des tapis, de l’encens et des images, mais nous
avons obtenu le lendemain la permission de le recevoir dans notre Mahal.
C’était jour de fête de pleine lune; au moment de repartir nous avons vu
descendre dévots et dévotes dans leurs plus beaux atours et bien
d’autres qui, fidèles de Pasoupati, vont adorer le Bouddha avec la même
ferveur, ne se doutant pas qu’il représente une religion différente.
L’Orient, l’Extrême-Orient ne connaît pas notre exclusivisme religieux
et, dans ce pays, le bouddhisme agonisant est si pénétré de cultes
hindous qu’il faut être savant pour s’y reconnaître. Les singes
descendent avec les gens, par des chemins plus courts; c’est un
spectacle troublant tant il est absolument humain que celui des guenons
allaitant leurs petits; on nous dit que, même mort, elles continuent à
le porter, à le dorloter jusqu’à ce que les pauvres débris tombent de
leurs bras.
Le lendemain lundi après-midi nous étions plongés dans le travail et le
silence lorsqu’impétueusement mon cher petit Shankar fait son entrée, il
nous réclame impérieusement, l’idée lui a pris de venir nous chercher
pour faire des photos au palais; il fait très sombre, il est déjà quatre
heures et demie, j’objecte que des visiteurs vont arriver, il se tourne
vers Dadamahashay (M. Grand-père); on résiste difficilement à ce
charmant enfant, câlin et impérieux, le plus tendre petit garçon,
soudain petit prince étrange et captivant, qui veut être séduisant et
qui sait l’être. Dadamahashay n’a pas pu résister, il est parti, il a
rencontré le Maharaja qui se promenait dans ses jardins, les enfants au
garde-à-vous devant lui, car aucune familiarité n’est permise et ils le
traitent de His Highness, tout comme nous; conversation avec cet
autocrate qui veut faire de son pays un pays moderne et lui donner un
outillage et des écoles, le bon tyran qui laissera un grand nom dans
l’histoire de son petit peuple et peut-être celle du Tibet et de
l’Angleterre. S. est prié de réfléchir à quelque plan d’instruction pour
le Népal et de vouloir bien le soumettre. Les photos sont prises,
réussies même--et le photographe me trouve avec les Anglais, le thé bu,
le goûter fini.--Mais ce n’était pas suffisant pour l’appétit de mon
petit-fils Shankar, que cette séance au Durbar; c’est ici qu’il en veut
une et y venir tout seul avec son frère aîné Vishnou, sans ses neveux,
les camarades d’études si charmants cependant, Shankar est jaloux et il
nous prévient mystérieusement qu’il viendra jeudi, mais avec le
photographe du palais. Alors à voir le déménagement et le bouleversement
opérés par cette nuée de domestiques pour répondre au désir de cet
enfant, les tapis et les fauteuils descendus dans la cour, avec les
chaises, les appareils, les opérateurs, l’écran du fond, alors on pense
aux Mille et Une Nuits.
C’était jeudi et nous avions mis tous nos plus beaux habits, les jeunes
princes soignés, parés, éblouissants, Shankar arborant sur chaque revers
de son veston un joyau énorme autant qu’étincelant, et en groupes et
séparément, tête à tête ou en trio, sur toutes les coutures, nous avons
été pris. Cela figurera dans les _Archives du Gouvernement_! L’opération
durait et s’éternisait. Le marchand Névar et son compagnon le pandit,
avec des paquets d’encens et des photos, attendaient d’être reçus; quand
nous avons pu les joindre, salams muets, car personne ne peut se parler;
le sanscrit sera la langue de conversation entre le pandit et S.
D’ailleurs à ces gens pieux il suffit de voir ce grand savant qui
connaît leur religion mieux qu’eux et qu’ils regardent éperdus
d’admiration. Ils lui offrent l’encens, de belles photos, des espèces de
petits colliers en laines de toutes couleurs, et une poudre verdâtre,
sorte de cendres dont on se frotte pour se purifier.
Avec son petit chapeau de fourrure aux bords étroitement repliés, sa
veste de merveilleuse soie bleue pâle, ses énormes culottes bouffantes
de toile blanche, ses rares cheveux nattés sur la nuque, on ne sait où
classer ce Névar coiffé comme un Tibétain, habillé d’une veste chinoise
avec des culottes de zouave. Devant un volume du Tanjour il s’incline
profondément, porte religieusement un feuillet du texte sacré à son
front et il nous quitte tout ravi d’avoir vu ce Sahib extraordinaire.
Un des fonctionnaires du palais me remet alors une boîte où je trouve,
marinant dans du camphre, une peau de renard, feu sombre et noire,
magnifique don de la Maharani; le fonctionnaire prétend que c’est une
peau d’oiseau, un oiseau alors du pays des fantômes, des revenants et
des dieux, avec tous leurs prestiges et les émerveillements dont les
récits meublent toutes les cervelles. Une société de folklore paierait
pour entendre le plus simple des gens d’ici raconter ce qu’il a vu ou
entendu et notre précieux Joseph, qui a voyagé, vu, entendu, plus que
les autres, vaudrait son pesant d’or. D’ailleurs rien qui les étonne ou
les révolte: cruautés, meurtres, apparitions, ce sont là coutumes de
castes, mœurs de peuples, affaires de dieux.
Le lendemain la visite du ministre d’Angleterre nous a ramenés en
Europe. Il nous a dit qu’il avait appris autrefois le tibétain, avec
l’espoir d’aller dans le pays et d’y rester; il y a accompagné la
mission Younghusband, et, s’il a été choisi pour représenter ici son
gouvernement, c’est sans doute parce que le Tibet lui est bien connu.
Les événements seront vraisemblablement curieux à suivre et paraissent
assez activement poussés de ce côté: une dépêche publiée dans
l’_Englishman_ de Calcutta annonce le départ d’Angleterre d’une mission
(mission de bouddhistes anglais!) pour le Tibet. Ils aborderont aux
Indes, naturellement, et le Bengale se demande si le budget de l’Inde ne
fera pas aussi les frais de cette singulière expédition. Le ministre
précédent a dénoncé publiquement la folie d’une politique qui pourrait
refroidir considérablement les relations entre le Népal et l’Angleterre,
le Népal qui fournit les soldats gardant l’Inde. Mais il y a là-haut
tout un mirage d’Eldorado ou de Klondyke, mines d’or, pierres précieuses
et minéraux sans nombre qu’on n’a jamais exploités; le Tibet ne peut
vivre seul, la Chine est dans l’anarchie, la Russie aussi, alors
pourquoi pas l’Angleterre? La partie est engagée.
Le ministre venait de voir His Highness qui lui avait parlé de ses
projets d’éducation, et, là aussi, il y a de quoi faire tiquer un
Anglais impérialiste. Le mouvement vient de Calcutta où le
Vice-Chancelier, Sir Asoutosh Mukerjee, un grand Hindou, a fait soudain
voter que, sauf pour l’anglais, l’enseignement serait donné en langue
indigène. Alors, dit le Maharaja, je donnerai l’enseignement de mon
«Université» dans notre langue parbatiya. Cette question des langues!
Comment feront les malheureux savants des prochaines années pour lire
les productions de chaque pays? Leur vie ne suffira pas à simplement
apprendre, il faudra revenir au latin du Moyen-Age ou adopter quelque
espéranto.
Enfin notre semaine s’est terminée par une réception grandiose; le chef
de musique a amené ses musiciens, ses chanteurs, son harmonium de poche,
nos quatre élèves sont venus en grande toilette avec un plus jeune frère
et les deux petits derniers, le neuvième et le dixième du Maharaja.
Les enfants étaient à croquer, le petit de deux ans à peine avec sa
culotte bouffante, sa veste de mousseline et par-dessus une veste plus
courte d’alpaga jaune serin, des bas rouges et des anneaux d’or aux
chevilles, deux petits signes rituels entre ses yeux tout noircis de
collyre; la petite, trois ans et demi, en robe de mousseline bleue à
énormes fleurs roses, dessous une culotte bouffante rose et des rubans
de velours en sautoir, une ceinture bien serrée à boucle d’or, retenant
des chaînes d’or, de gros anneaux d’or creux aux chevilles où des
grelots résonnent chaque fois qu’elle bouge, ses yeux à la paupière
inférieure largement fardée d’un grand trait noir qui allonge l’œil
jusqu’à la tempe et qu’un trait blanc plus mince souligne, les sourcils
faits, tout son petit vêtement ne laissant rien voir d’elle que sa tête
et ses mains. Au cou du bonhomme et de la petite bonne femme un énorme
croissant de diamants où sont enchâssées les huit ou neuf pierres
porte-bonheur. Deux nourrices les suivaient, deux grands gaillards qui
ne les quittaient pas d’une semelle. On ne se lassait pas de les
regarder. La fête a été très bien réussie. Le ménage anglais a chanté à
la fin un duo sentimental et comique, nous leur avons chanté _Margoton
s’en va-t-au moulin_; il était sept heures passées que la compagnie
n’arrivait pas à se quitter.
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