_Santiniketan, 9 août 1922._--Nos lettres du 2 devaient être les
dernières envoyées d’ici, mais dès que nos projets sont liés à ceux du
poète ils deviennent légers comme ses chants, et nous voilà encore dans
ce petit univers où nous avons si naturellement retrouvé notre place,
Didima avec toutes les femmes, des plus jeunes girls aux plus vieilles
dames, et Dadamahashaya enseignant de 2 heures à 6 h. 1/2, comme si l’on
n’était pas au mois d’août et au Bengale. Quelle suée! C’est comme si
toutes les pluies pour s’évaporer passaient par nos pores, on se sent
moisissant comme moisit à peu près tout ce que nous avons; laine et
soie, cuir, papiers, livres, le feutre des chapeaux, tout se recouvre de
cette molle et gluante mousse verdâtre, laide comme la maladie. J’admire
encore que quelques choses y résistent, et que les commodes restent
assemblées, si les tiroirs refusent de s’ouvrir sans y être brutalement
forcés; si j’avais à vivre ici je me meublerais de tapis en toile et de
quelques vagues planches en petit nombre, j’aurais encore bien assez à
faire à me défendre contre les bêtes; mais en cette lutte on est aidé
par le joli petit lézard des murailles qui mène pour sa nourriture une
si belle chasse au monde des moucherons; grâce à lui sans doute, peu ou
point d’araignées.
Je vous écris de notre terrasse, il est dix heures et demie, et je
ruisselle; deux des artistes de la section d’Art achèvent, de nos
respectables figures, des crayons qui font honneur à l’enseignement de
la maison. Mais que n’ont-ils choisi de plus jeunes modèles!
Demain, sans rémission, on boucle les paquets; après demain c’est le
départ, nos seconds adieux, il en coûte tant à les dire qu’on promet à
soi et aux autres de revenir et qu’on le croit!
Toute l’école suit les études de l’école de musique et les répétitions
des derniers chants du poète dont une grande audition doit être donnée à
Calcutta la semaine prochaine, ce sera la fête des pluies: _Varsha
Mangal_. Nous avons eu, avant-hier lundi, pour la pleine lune, une sorte
de répétition générale; dans une des grandes salles du quartier tout
neuf des enfants, une basse estrade avait été préparée; par terre une
dame, de ses doigts merveilleusement adroits, avait tracé l’alpona de
rigueur, qui semblait un large tapis persan; des vases de terre pleins
de lotus blancs en marquaient le centre et les angles, des bâtonnets
d’encens en suivaient les courbes, aux piliers, des palmes et des fleurs
de jasmin; devant l’estrade, une table basse couverte des fleurs de
l’offrande.
Chacun s’installe avec ce silence qu’on ne connaît que dans ces pays de
pieds nus, Tagore au milieu de ses musiciens, filles d’un côté, garçons
de l’autre, quelques joueurs de vina sur le côté, le maître de musique
Dinendranath Tagore par derrière.
Tout le monde est là, suivant la charmante habitude de l’ermitage, les
jeunes mamans avec les tout petits; des enfants qui s’amuseront tout à
l’heure à battre la mesure et qui bientôt s’allongeront, la tête sur les
genoux des plus grands et profondément dormiront. Dans toutes les
embrasures, des têtes de domestiques. Avec toute cette décoration de
fleurs et de dessins blancs, le spectacle est ravissant. Les chants se
succèdent, voix de tête, timbres aigus des filles alternant avec les
tons plus profonds des garçons, et toujours la mélodie s’achève quand je
ne m’y attendais pas. De temps en temps ils s’interrompent. Tagore dit
avec son art charmant d’une voix toute pleine encore de séductions
quelques-unes de ses dernières poésies; à peine un frémissement
passe-t-il dans l’auditoire lorsque le plaisir ou l’émotion y sont plus
vifs et c’est la fin; des signes de tête, des sourires de tous côtés
viennent à nous. Les éclairs illuminent sans arrêt ce ciel lourd de
nuages, au loin le roulement incessant et sourd du tonnerre, l’eau tombe
du ciel comme d’une écluse ouverte, c’est bien là l’accompagnement qu’il
fallait à cette fête des pluies.
Hier matin nous avons été faire à Souroul notre visite d’adieux. Le
département d’agriculture a fait des miracles; pour commencer, par
l’effet d’heureux drainages les moustiques ont presque disparu et pas un
cas de fièvre depuis les chaleurs. La récolte s’annonce superbe. Au bord
d’un étang passent des singes grands comme des hommes: on est obligé de
les tuer, mais avec un sentiment de gêne, de malaise inexprimable, nous
dit le directeur M. Mazoumdar. Au retour, le chauffeur nous montre un
gros scorpion qu’il rapporte à Santiniketan; singulière idée, la bête
est là, hostile avec sa terrible queue en trompette; un cahot de la
route et la boîte et l’animal sont projetés dans la voiture, nous
n’avons pas été longs à ramener nos pieds sur les banquettes! Recherche
précipitée; l’ermitage aura son nouvel hôte.
Le soir, chez Tagore, réunion pour la lecture d’une conférence que le
poète fera dans le sud: les Courants de l’Histoire. C’est plein d’idées,
mais à voir mon sanscritiste, je devine que ce ne sont pas les siennes.
Et voilà le bilan de cette semaine qui sera sans doute notre dernière
dans ce petit coin si à l’écart des passions du monde. La phrase de
l’Oupanishad, inscrite au fronton de la grille: «l’Unique, Sans Second,
Béatitude, Immortalité tel on le proclame», pourrait être la devise de
l’extraordinaire personnalité qui anime ce petit univers. On nous invite
pour ce soir, dans cette même salle du quartier des enfants, à une
séance qui sera, je pense, celle des adieux. Triste mot!
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